C'était juste à ce moment que les clameurs de la milice bour

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Alexandre Dumas

LA TULIPE NOIRE

(1850)

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Table des matières

I Un peuple reconnaissant

II Les deux frères.

III L'élève de Jean de Witt

IV Les massacreurs.

V L'amateur de tulipes et son voisin.

VI La haine d'un tulipier.

VII L'homme heureux fait connaissance avec le malheur.

VIII Une invasion.

IX La chambre de famille.

X La fille du geôlier.

XI Le testament de Cornélius van Baërle.

XII L'exécution.

XIII Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur.

XIV Les pigeons de Dordrecht

XV Le guichet

XVI Maître et écolière.

XVII Premier caïeu.

XVIII L'amoureux de Rosa.

XIX Femme et fleur.

XX Ce qui s'était passé pendant ces huit jours.

XXI Le second caïeu.

XXII Épanouissement

XXIII L'envieux.

XXIV Où la tulipe noire change de maître.

XXV Le président van Herysen.

XXVI Un membre de la société horticole.

XXVII Le troisième caïeu.

XXVIII La chanson des fleurs.

XXIX Où van Baërle, avant de quitter Loewestein,

règle ses comptes avec Gryphus.

XXX Où l'on commence de se douter à quel supplice

était réservé Cornélius van Baërle.

XXXI Harlem..

XXXII Une dernière prière.

XXXIII Conclusion.

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I

Un peuple reconnaissant

Le 20 août 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si

coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville

de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclinés sur

ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans

lesquels se reflètent ses clochers aux coupoles presque orientales, la

ville de la Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes

ses artères d'un flot noir et rouge de citoyens pressés, haletants,

inquiets, lesquels couraient, le couteau à la ceinture, le mousquet sur

l'épaule ou le bâton à la main, vers le Buitenhof, formidable prison

dont on montre encore aujourd'hui les fenêtres grillées et où, depuis

l'accusation d'assassinat portée contre lui par le chirurgien Tyckelaer,

languissait Corneille de Witt, frère de l'ex-grand pensionnaire de

Hollande.

Si l'histoire de ce temps, et surtout de cette année au milieu de

laquelle nous commençons notre récit, n'était liée d'une façon

indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes

d'explication que nous allons donner pourraient paraître un

hors-d'oeuvre; mais nous prévenons tout d'abord le lecteur, ce vieil ami,

à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et

auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes;

mais nous prévenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication

est aussi indispensable à la clarté de notre histoire qu'à

l'intelligence du grand événement politique dans lequel cette histoire

s'encadre.

Corneille ou Cornélius de Witt, _ruward_ de Pulten, c'est-à-dire

inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville

natale, et député aux États de Hollande, avait quarante-neuf ans,

lorsque le peuple hollandais, fatigué de la république, telle que

l'entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s'éprit d'un

amour violent pour le stathoudérat, que l'édit perpétuel imposé par Jean

de Witt aux Provinces-Unies avait à tout jamais aboli en Hollande.

Comme il est rare que, dans ses évolutions capricieuses, l'esprit public

ne voie pas un homme derrière un principe, derrière la république le

peuple voyait les deux figures sévères des frères de Witt, ces Romains

de la Hollande, dédaigneux de flatter le goût national, et amis

inflexibles d'une liberté sans licence et d'une prospérité sans

superflu, de même que derrière le stathoudérat il voyait le front

incliné, grave et réfléchi du jeune Guillaume d'Orange, que ses

contemporains baptisèrent du nom de Taciturne, adopté par la postérité.

Les deux de Witt ménageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir

l'ascendant moral sur toute l'Europe, et dont ils venaient de sentir

l'ascendant matériel sur la Hollande par le succès de cette campagne

merveilleuse du Rhin, illustrée par ce héros de roman qu'on appelait le

comte de Guiche, et chantée par Boileau, campagne qui en trois mois

venait d'abattre la puissance des Provinces-Unies.

Louis XIV était depuis longtemps l'ennemi des Hollandais, qui

l'insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est

vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. L'orgueil

national en faisait le Mithridate de la république. Il y avait donc

contre les de Witt la double animation qui résulte d'une vigoureuse

résistance suivie par un pouvoir luttant contre le goût de la nation et

de la fatigue naturelle à tous les peuples vaincus, quand ils espèrent

qu'un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.

Cet autre chef, tout prêt à paraître, tout prêt à se mesurer contre

Louis XIV, si gigantesque que parût devoir être sa fortune future,

c'était Guillaume, prince d'Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils,

par Henriette Stuart, du roi Charles Ier d'Angleterre, ce taciturne

enfant, dont nous avons déjà dit que l'on voyait apparaître l'ombre

derrière le stathoudérat.

Ce jeune homme était âgé de vingt-deux ans en 1672. Jean de Witt avait

été son précepteur et l'avait élevé dans le but de faire de cet ancien

prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui

l'avait emporté sur l'amour de son élève, il lui avait, par l'édit

perpétuel, enlevé l'espoir du stathoudérat. Mais Dieu avait ri de cette

prétention des hommes, qui font et défont les puissances de la terre

sans consulter le Roi du ciel; et par le caprice des Hollandais et la

terreur qu'inspirait Louis XIV, il venait de changer la politique du

grand pensionnaire et d'abolir l'édit perpétuel en rétablissant le

stathoudérat pour Guillaume d'Orange, sur lequel il avait ses desseins,

cachés encore dans les mystérieuses profondeurs de l'avenir.

Le grand pensionnaire s'inclina devant la volonté de ses concitoyens;

mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de

mort de la plèbe orangiste qui l'assiégeait dans sa maison de Dordrecht,

il refusa de signer l'acte qui rétablissait le stathoudérat.

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant

seulement à son nom ces deux lettres: V. C. (_vi coactus_), ce qui

voulait dire: _Contraint par la force._

Ce fut par un véritable miracle qu'il échappa ce jour-là aux coups de

ses ennemis.

Quant à Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile, à la

volonté de ses concitoyens ne lui fut guère plus profitable. À quelques

jours de là, il fut victime d'une tentative d'assassinat. Percé de coups

de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

Ce n'était point là ce qu'il fallait aux orangistes. La vie des deux

frères était un éternel obstacle à leurs projets; ils changèrent donc

momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la

seconde par la première, et ils essayèrent de consommer, à l'aide de la

calomnie, ce qu'ils n'avaient pu exécuter par le poignard.

Il est assez rare qu'au moment donné, il se trouve là, sous la main de

Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voilà pourquoi

lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l'histoire

enregistre à l'instant même le nom de cet homme élu, et le recommande à

l'admiration de la postérité.

Mais lorsque le diable se mêle des affaires humaines pour ruiner une

existence ou renverser un empire, il est bien rare qu'il n'ait pas

immédiatement à sa portée quelque misérable auquel il n'a qu'un mot à

souffler à l'oreille pour que celui-ci se mette immédiatement à la

besogne.

Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être

l'agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l'avoir

dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.

Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l'avait du

reste prouvé par son apostille, de l'abrogation de l'édit perpétuel, et

enflammé de haine contre Guillaume d'Orange, avait donné mission à un

assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet

assassin c'était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords à la seule

idée de l'action qu'on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que

de le commettre.

Maintenant, que l'on juge de l'explosion qui se fit parmi les orangistes

à la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrêter Corneille

dans sa maison, le 16 août 1672; le ruward de Pulten, le noble frère de

Jean de Witt, subissait dans une salle du Buitenhof la torture

préparatoire destinée à lui arracher, comme aux plus vils criminels,

l'aveu de son prétendu complot contre Guillaume.

Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand

coeur. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique,

comme leurs ancêtres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments,

et pendant la torture, il récita d'une voix ferme et en scandant les

vers selon leur mesure, la première strophe du _Justum et tenacem_,

d'Horace, n'avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le

fanatisme de ses bourreaux.

Les juges n'en déchargèrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et

n'en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait

de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice

et le bannissant à perpétuité du territoire de la république.

C'était déjà quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérêts

duquel s'était constamment voué Corneille de Witt, que cet arrêt rendu

non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen.

Cependant, comme on va le voir, ce n'était pas assez.

Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d'ingratitude,

le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentèrent de bannir

Aristide.

Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frère,

s'était démis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-là était aussi

dignement récompensé de son dévouement au pays. Il emportait dans la vie

privée ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en

général aux honnêtes gens coupables d'avoir travaillé pour leur patrie

en s'oubliant eux-mêmes.

Pendant ce temps, Guillaume d'Orange attendait, non sans hâter

l'événement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il

était l'idole, lui eût fait du corps des deux frères les deux marches

dont il avait besoin pour monter au siège du stathoudérat.

Or, le 20 août 1672, comme nous l'avons dit en commençant ce chapitre,

toute la ville courait au Buitenhof pour assister à la sortie de prison

de Corneille de Witt, partant pour l'exil, et voir quelles traces la

torture avait laissées sur le noble corps de cet homme qui savait si

bien son Horace.

Empressons-nous d'ajouter que toute cette multitude qui se rendait au

Buitenhof ne s'y rendait pas seulement dans cette innocente intention

d'assister à un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient à

jouer un rôle, ou plutôt à doubler un emploi qu'ils trouvaient avoir été

mal rempli.

Nous voulons parler de l'emploi de bourreau.

Il y en avait d'autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions

moins hostiles. Il s'agissait pour eux seulement de ce spectacle

toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l'instinctif

orgueil, de voir dans la poussière celui qui a été longtemps debout.

Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n'était-il pas

enfermé, affaibli par la torture? N'allait-on pas le voir, pâle,

sanglant, honteux? N'était-ce pas un beau triomphe pour cette

bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout

bon bourgeois de la Haye devait prendre part?

Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement mêlés à toute

cette foule qu'ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant

et contondant à la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buitenhof à la porte

de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres

même, à ce ruward de Pulten, qui non seulement n'a donné le stathoudérat

au prince d'Orange que _vi coactus_, mais qui encore a voulu le faire

assassiner?

Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on

faisait bien et que si on était brave à la Haye, on ne laisserait point

partir pour l'exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera

toutes ses intrigues avec la France et vivra de l'or du marquis de

Louvois avec son grand scélérat de frère Jean.

Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent

plutôt qu'ils ne marchent. Voilà pourquoi les habitants de la Haye

couraient si vite du côté du Buitenhof.

Au milieu de ceux qui se hâtaient le plus, courait, la rage au coeur et

sans projet dans l'esprit, l'honnête Tyckelaer, promené par les

orangistes comme un héros de probité, d'honneur national et de charité

chrétienne.

Ce brave scélérat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de

son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les

tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes

qu'il lui avait promises et l'infernale machination préparée d'avance

pour lui aplanir, à lui Tyckelaer, toutes les difficultés de

l'assassinat.

Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace,

soulevait des cris d'enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des

hourras d'aveugle rage contre les frères de Witt.

La populace en était à maudire des juges iniques dont l'arrêt laissait

échapper sain et sauf un si abominable criminel que l'était ce scélérat

de Corneille.

Et quelques instigateurs répétaient à voix basse:--Il va partir! il va

nous échapper!

Ce à quoi d'autres répondaient:

--Un vaisseau l'attend à Scheveningen, un vaisseau français. Tyckelaer

l'a vu.

--Brave Tyckelaer! honnête Tyckelaer! criait en choeur la foule.

--Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille,

le Jean, qui est un non moins grand traître que son frère, le Jean se

sauvera aussi.

--Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l'argent de

nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus à Louis XIV.

--Empêchons-les de partir! criait la voix d'un patriote plus avancé que

les autres.

--À la prison! à la prison! répétait le choeur.

Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de

s'armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer. Cependant aucune

violence ne s'était commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait

les abords du Buitenhof demeurait froide, impassible, silencieuse, plus

menaçante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l'était par

ses cris, son agitation et ses menaces; immobile sous le regard de son

chef, capitaine de la cavalerie de la Haye, lequel tenait son épée hors

du fourreau, mais basse et la pointe à l'angle de son étrier. Cette

troupe, seul rempart qui défendit la prison, contenait par son attitude,

non seulement les masses populaires désordonnées et bruyantes, mais

encore le détachement de la garde bourgeoise, qui, placé en face du

Buitenhof pour maintenir l'ordre de compte à demi avec la troupe,

donnait aux perturbateurs l'exemple des cris séditieux, en criant:--Vive

Orange! À bas les traîtres!

La présence de Tilly et de ses cavaliers était, il est vrai, un frein

salutaire à tous ces soldats bourgeois; mais peu après, ils s'exaltèrent

par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l'on pût

avoir du courage sans crier, ils imputèrent à la timidité le silence des

cavaliers et firent un pas vers la prison entraînant à leur suite toute

la tourbe populaire.

Mais alors le comte de Tilly s'avança seul au-devant d'eux, et levant

seulement son épée en fronçant les sourcils:

--Eh! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi

marchez-vous, et que désirez-vous?

Les bourgeois agitèrent leurs mousquets en répétant les cris de:

--Vive Orange! Mort aux traîtres!

--Vive Orange! soit! dit M. de Tilly, quoique je préfère les figures

gaies aux figures maussades. Mort aux traîtres! si vous le voulez, tant

que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu'il vous plaira:

Mort aux traîtres! mais quant à les mettre à mort effectivement, je suis

ici pour empêcher cela, et je l'empêcherai.

Puis se retournant vers ses soldats:

--Haut les armes, soldats! cria-t-il.

Les soldats de Tilly obéirent au commandement avec une précision calme

qui fit rétrograder immédiatement bourgeois et peuple, non sans une

confusion qui fit sourire l'officier de cavalerie.

--Là, là! dit-il avec ce ton goguenard qui n'appartient qu'à l'épée,

tranquillisez-vous, bourgeois; mes soldats ne brûleront pas une amorce,

mais de votre côté vous ne ferez point un pas vers la prison.

--Savez-vous bien, monsieur l'officier, que nous avons des mousquets?

fit tout furieux le commandant des bourgeois.

--Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous

me les faites assez miroiter devant l'oeil; mais remarquez aussi de votre

côté que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement à

cinquante pas, et que vous n'êtes qu'à vingt-cinq.

--Mort aux traîtres! cria la compagnie des bourgeois exaspérée.

--Bah! vous dites toujours la même chose, grommela l'officier, c'est

fatigant!

Et il reprit son poste en tête de la troupe, tandis que le tumulte

allait en augmentant autour du Buitenhof.

Et cependant le peuple échauffé ne savait pas qu'au moment même où il

flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre, comme si elle eût hâte

d'aller au-devant de son sort, passait à cent pas de la place derrière

les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buitenhof.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un

domestique et traversait tranquillement à pied l'avant-cour qui précède

la prison.

Il s'était nommé au concierge, qui du reste le connaissait, en disant:

--Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville

mon frère Corneille de Witt, condamné, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espèce d'ours dressé à ouvrir et à fermer la porte de

la prison, l'avait salué et laissé entrer dans l'édifice, dont les

portes s'étaient refermées sur lui.

À dix pas de là, il avait rencontré une belle jeune fille de dix-sept à

dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante

révérence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:

--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frère?

--Oh! monsieur Jean, avait répondu la jeune fille, ce n'est pas le mal

qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait est

passé.

--Que crains-tu donc, la belle fille?

--Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.

--Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas!

--L'entendez-vous?

--Il est, en effet, fort ému; mais quand il nous verra, comme nous ne

lui avons jamais fait que du bien, peut-être se calmera-t-il.

--Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en

s'éloignant pour obéir à un signe impératif que lui avait fait son père.

--Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis là.

Puis, continuant son chemin:

--Voilà, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas

lire et qui par conséquent n'a rien lu, et qui vient de résumer

l'histoire du monde dans un seul mot.

Et toujours aussi calme, mais plus mélancolique qu'en entrant,

l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son

frère.

II

Les deux frères

Comme l'avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa,

pendant que Jean de Witt montait l'escalier de pierre aboutissant à la

prison de son frère Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux

pour éloigner la troupe de Tilly qui les gênait.

Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa

milice, criait à tue-tête:--Vivent les bourgeois!

Quant à M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette

compagnie bourgeoise sous les pistolets apprêtés de son escadron, lui

expliquant de son mieux que la consigne donnée par les États lui

enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses

alentours.

--Pourquoi cet ordre? pourquoi garder la prison? criaient les

orangistes.

--Ah! répondait monsieur de Tilly, voilà que vous m'en demandez tout de

suite plus que je ne peux vous en dire. On m'a dit: «Gardez», je garde.

Vous qui êtes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir

qu'une consigne ne se discute pas.

--Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir

de la ville!

--Cela pourrait bien être, puisque les traîtres sont condamnés au

bannissement, répondait Tilly.

--Mais qui a donné cet ordre?

--Les États, pardieu!

--Les États trahissent.

--Quant à cela, je n'en sais rien.

--Et vous trahissez vous-même.

--Moi?

--Oui, vous.

--Ah çà! entendons-nous, messieurs les bourgeois; qui trahirais-je? les

États! Je ne puis pas les trahir, puisque étant à leur solde, j'exécute

ponctuellement leur consigne.

Et là-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu'il était

impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces

redoublèrent; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte

répondait avec toute l'urbanité possible.

--Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets;

il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes

cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont

nous serions bien fâchés, mais vous plus encore, attendu que ce n'est ni

dans vos intentions ni dans les miennes.

--Si vous faisiez cela, crièrent les bourgeois, à notre tour nous

ferions feu sur vous.

--Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le

premier jusqu'au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n'en

seraient pas moins morts.

--Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

--D'abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui

est bien différent; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français,

ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les États, qui

me paient; apportez-moi de la part des États l'ordre de céder la place,

je fais demi-tour à l'instant même, attendu que je m'ennuie énormément

ici.

--Oui, oui! crièrent cent voix qui se multiplièrent à l'instant par cinq

cents autres. Allons à la maison de ville! allons trouver les députés!

allons, allons!

--C'est cela, murmura Tilly en regardant s'éloigner les plus furieux,

allez demander une lâcheté à la maison de ville et vous verrez si on

vous l'accorde, allez, mes amis, allez.

Le digne officier comptait sur l'honneur des magistrats, qui de leur

côté comptaient sur son honneur de soldat, à lui.

--Dites donc, capitaine, fit à l'oreille du comte son premier

lieutenant, que les députés refusent à ces enragés que voici ce qu'ils

leur demandent, mais qu'ils nous envoient à nous un peu de renfort, cela

ne fera pas de mal, je crois.

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l'escalier de

pierre après son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa,

était arrivé à la porte de la chambre où gisait sur un matelas son frère

Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait

appliquer la torture préparatoire.

L'arrêt de bannissement était venu, qui avait rendu inutile

l'application de la torture extraordinaire. Corneille, étendu sur son

lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n'ayant rien avoué d'un

crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois

jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la

mort, avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.

Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si

ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du

Buitenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui

oublie la fange de la terre depuis qu'il a entrevu les splendeurs du

ciel.

Le ruward avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un

secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de

temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.

C'était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise

mêlées à celles du peuple, s'élevaient contre les deux frères et

menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit,

qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de

la prison, parvint jusqu'au prisonnier.

Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s'enquérir ou

ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et

treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du

dehors.

Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était

devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son

âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu'il lui

semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière,

planaient au-dessus d'elle comme flotte au-dessus d'un foyer presque

éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

Il pensait aussi à son frère.

Sans doute, c'était son approche qui, par les mystères inconnus que le

magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même

où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille

murmurait presque son nom, la porte s'ouvrit; Jean entra, et d'un pas

empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses

mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu'il avait réussi à

dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine

que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le

matelas ses mains malades.

--Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce

pas?

--Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.

--Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c'est moi qui

souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.

--Aussi, ai-je plus pensé à vous qu'à moi-même, et tandis qu'ils me

torturaient, je n'ai songé à me plaindre qu'une fois pour dire: «Pauvre

frère!» Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce

pas?

--Oui.

--Je suis guéri; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme

je marche bien.

--Vous n'aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse

au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.

--Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier?

--Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire

de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye

voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte.

--Du tumulte? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère

embarrassé; du tumulte?

--Oui, Corneille.

--Alors c'est cela que j'entendais tout à l'heure, fit le prisonnier

comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère:

--Il y a du monde sur le Buitenhof, n'est-ce pas? dit-il.

--Oui, mon frère.

--Mais alors, pour venir ici...

--Eh bien?

--Comment vous a-t-on laissé passer?

--Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le

grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J'ai pris par les

rues écartées.

--Vous vous êtes caché, Jean?

--J'avais dessein d'arriver jusqu'à vous sans perdre de temps, et j'ai

fait ce qu'on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi:

j'ai louvoyé.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly

dialoguait avec la garde bourgeoise.

--Oh! oh! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean; mais je

ne sais si vous tirerez votre frère du Buitenhof, dans cette houle et

sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la

flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l'Escaut.

--Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit

Jean; mais d'abord un mot.

--Dites.

Les clameurs montèrent de nouveau.

--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colère! Est-ce

contre vous? est-ce contre moi?

--Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc,

mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs

sottes calomnies, c'est d'avoir négocié avec la France.

--Oui, mais ils nous le reprochent.

--Les niais!

--Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné

les défaites de Rees, d'Orsay, de Vesel et de Rheinberg; elles leur

eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire

encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

--Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d'une vérité plus

absolue encore, c'est que si l'on trouvait en ce moment-ci notre

correspondance avec M. de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne

sauverais point l'esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur

fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des

gens honnêtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de

faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette

correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs.

Aussi, cher Corneille, j'aime à croire que vous l'avez brûlée avant de

quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à la Haye.

--Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec M. de Louvois

prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus

généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J'aime la

gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frère, et je me

suis bien gardé de brûler cette correspondance.

--Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement

l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenêtre.

--Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du

corps et la résurrection de la popularité.

--Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors?

--Je les ai confiées à Cornélius van Baërle, mon filleul, que vous

connaissez et qui demeure à Dordrecht.

--Oh! le pauvre garçon! ce cher et naïf enfant! ce savant qui, chose

rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et

qu'à Dieu qui fait naître les fleurs! Vous l'avez chargé de ce dépôt

mortel; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius!

--Perdu?

--Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort (car si

étranger qu'il soit à ce qui nous arrive; car, quoique enseveli à

Dordrecht, quoique distrait, que c'est miracle! il saura, un jour ou

l'autre, ce qui nous arrive), s'il est fort, il se vantera de nous; s'il

est faible, il aura peur de notre intimité; s'il est fort, il criera le

secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre

cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère,

fuyons vite, s'il en est encore temps.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frère, qui

tressaillit au contact des linges:

--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai

pas appris à lire chaque pensée dans la tête de van Baërle, chaque

sentiment dans son âme? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes

s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il

soit! Le principal est qu'il gardera le secret, attendu que ce secret,

il ne le connaît même pas.

Jean se retourna surpris.

--Oh! continua Corneille avec son doux sourire, le ruward de Pulten est

un politique élevé à l'école de Jean; je vous le répète, mon frère, van

Baërle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.

--Vite, alors! s'écria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui

passer l'ordre de brûler la liasse.

--Par qui faire passer cet ordre?

--Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner à cheval et qui

est entré avec moi dans la prison pour vous aider à descendre

l'escalier.

--Réfléchissez avant de brûler ces titres glorieux, Jean.

--Je réfléchis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les

frères de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts,

qui nous défendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris?

--Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?

Jean, sans répondre à son frère, étendit la main vers le Buitenhof, d'où

s'élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.

--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs; mais ces

clameurs, que disent-elles?

Jean ouvrit la fenêtre.

--Mort aux traîtres! hurlait la populace.

--Entendez-vous maintenant, Corneille?

--Et les traîtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant les yeux au

ciel et en haussant les épaules.

--C'est nous, répéta Jean de Witt.

--Où est Craeke?

--À la porte de votre chambre, je présume.

--Faites-le entrer, alors.

Jean ouvrit la porte; le fidèle serviteur attendait en effet sur le

seuil.

--Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frère va vous dire.

--Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j'écrive,

malheureusement.

--Et pourquoi cela?

--Parce que van Baërle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brûlera pas sans

un ordre précis.

--Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami? demanda Jean, à l'aspect de

ces pauvres mains toutes brûlées et toutes meurtries.

--Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille.

--Voici un crayon, au moins.

--Avez-vous du papier, car on ne m'a rien laissé ici?

--Cette Bible. Déchirez-en la première feuille.

--Bien.

--Mais votre écriture sera illisible?

--Allons donc! dit Corneille en regardant son frère. Ces doigts qui ont

résisté aux mèches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur,

vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frère, la

ligne sera tracée sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.

Alors, on put voir sous le linge blanc transparaître les gouttes de sang

que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes.

La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille écrivit:

«Cher filleul,

«Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans

l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre

de celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé

Jean et Corneille.

«Adieu et aime-moi.

«CORNEILLE DE WITT.»

«20 août 1672.

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait

taché la feuille, la remit à Craeke avec une dernière recommandation et

revint à Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui

semblait près de s'évanouir.

--Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son

ancien sifflet de contremaître, c'est qu'il sera hors des groupes, de

l'autre côté du vivier... Alors nous partirons à notre tour.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un long et vigoureux coup de

sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des

ormes et domina les clameurs du Buitenhof.

Jean leva les bras au ciel pour le remercier.

--Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.

III

L'élève de Jean de Witt

Tandis que les hurlements de la foule assemblée sur le Buitenhof,

montant toujours plus effrayants vers les deux frères, déterminaient

Jean de Witt à presser le départ de son frère Corneille, une députation

de bourgeois était allée, comme nous l'avons dit, à la maison de ville,

pour demander l'expulsion du corps de cavalerie de Tilly.

Il n'y avait pas loin du Buitenhof au Hoogstraat; aussi vit-on un

étranger, qui depuis le moment où cette scène avait commencé en suivait

les détails avec curiosité, se diriger avec les autres, ou plutôt à la

suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tôt la

nouvelle de ce qui allait s'y passer.

Cet étranger était un homme très jeune, âgé de vingt-deux ou vingt-trois

ans à peine, sans vigueur apparente. Il cachait--car sans doute il avait

des raisons pour ne pas être reconnu--sa figure pâle et longue sous un

fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d'essuyer son

front mouillé de sueur ou ses lèvres brûlantes.

L'oeil fixe comme celui de l'oiseau de proie, le nez aquilin et long, la

bouche fine et droite, ouverte ou plutôt fendue comme les lèvres d'une

blessure, cet homme eût offert à Lavater, si Lavater eût vécu à cette

époque, un sujet d'études physiologiques qui d'abord n'eussent pas

tourné à son avantage.

Entre la figure du conquérant et celle du pirate, disaient les anciens,

quelle différence trouvera-t-on? Celle que l'on trouve entre l'aigle et

le vautour.

La sérénité ou l'inquiétude.

Aussi cette physionomie livide, ce corps grêle et souffreteux, cette

démarche inquiète qui s'en allaient du Buitenhof au Hoogstraat à la

suite de tout ce peuple hurlant, c'était le type et l'image d'un maître

soupçonneux ou d'un voleur inquiet; et un homme de police eût certes

opté pour ce dernier renseignement, à cause du soin que celui dont nous

nous occupons en ce moment prenait de se cacher.

D'ailleurs, il était vêtu simplement et sans armes apparentes; son bras

maigre mais nerveux, sa main sèche mais blanche, fine, aristocratique,

s'appuyait non pas au bras, mais sur l'épaule d'un officier qui, le

poing à l'épée, avait, jusqu'au moment où son compagnon s'était mis en

route et l'avait entraîné avec lui, regardé toutes les scènes du

Buitenhof avec un intérêt facile à comprendre.

Arrivé sur la place de Hoogstraat, l'homme au visage pâle poussa l'autre

sous l'abri d'un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de

l'Hôtel de Ville.

Aux cris forcenés du peuple, la fenêtre du Hoogstraat s'ouvrit et un

homme s'avança pour dialoguer avec la foule.

--Qui paraît là au balcon? demanda le jeune homme à l'officier en lui

montrant de l'oeil seulement le harangueur, qui paraissait fort ému et

qui se soutenait à la balustrade plutôt qu'il ne se penchait sur elle.

--C'est le député Bowelt, répliqua l'officier.

--Quel homme est ce député Bowelt? Le connaissez-vous?

--Mais un brave homme, à ce que je crois du moins, monseigneur.

Le jeune homme, en entendant cette appréciation du caractère de Bowelt

faite par l'officier, laissa échapper un mouvement de désappointement si

étrange, de mécontentement si visible, que l'officier le remarqua et se

hâta d'ajouter:

--On le dit, du moins, monseigneur. Quant à moi, je ne puis rien

affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt.

--Brave homme, répéta celui qu'on avait appelé monseigneur; est-ce brave

homme que vous voulez dire ou homme brave?

--Ah! monseigneur m'excusera; je n'oserais établir cette distinction

vis-à-vis d'un homme que, je le répète à Son Altesse, je ne connais que

de visage.

--Au fait, murmura le jeune homme, attendons, et nous allons bien voir.

L'officier inclina la tête en signe d'assentiment et se tut.

--Si ce Bowelt est un brave homme, continua l'altesse, il va drôlement

recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire.

Et le mouvement nerveux de sa main qui s'agitait malgré lui sur l'épaule

de son compagnon, comme eussent fait les doigts d'un instrumentiste sur

les touches d'un clavier, trahissait son ardente impatience si mal

déguisée en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l'air

glacial et sombre de la figure.

On entendit alors le chef de la députation bourgeoise interpeller le

député pour lui faire dire où se trouvaient les autres députés ses

collègues.

--Messieurs, répéta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans

ce moment je suis seul avec M. d'Asperen, et je ne puis prendre une

décision à moi seul.

--L'ordre! l'ordre! crièrent plusieurs milliers de voix.

M. Bowelt voulut parler, mais on n'entendit pas ses paroles et l'on vit

seulement ses bras s'agiter en gestes multiples et désespérés.

Mais voyant qu'il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la

fenêtre ouverte et appela M. d'Asperen.

M. d'Asperen parut à son tour au balcon, où il fut salué de cris plus

énergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant,

accueilli M. Bowelt.

Il n'entreprit pas moins cette tâche difficile de haranguer la

multitude; mais la multitude préféra forcer la garde des États, qui

d'ailleurs n'opposa aucune résistance au peuple souverain, à écouter la

harangue de M. d'Asperen.

--Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple

s'engouffrait par la porte principale du Hoogstraat, il paraît que la

délibération aura lieu à l'intérieur, colonel. Allons entendre la

délibération.

--Ah! monseigneur, monseigneur, prenez garde!

--À quoi?

--Parmi ces députés, il y en a beaucoup qui ont été en relation avec

vous, et il suffit qu'un seul reconnaisse Votre Altesse.

--Oui, pour qu'on m'accuse d'être l'instigateur de tout ceci. Tu as

raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du

regret qu'il avait d'avoir montré tant de précipitation dans ses désirs;

oui, tu as raison, restons ici. D'ici, nous les verrons revenir avec ou

sans l'autorisation, et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un

brave homme ou un homme brave, ce que je tiens à savoir.

--Mais, fit l'officier en regardant avec étonnement celui à qui il

donnait le titre de monseigneur; mais Votre Altesse ne suppose pas un

seul instant, je présume, que les députés ordonnent aux cavaliers de

Tilly de s'éloigner, n'est-ce pas?

--Pourquoi? demanda froidement le jeune homme.

--Parce que s'ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la

condamnation à mort de MM. Corneille et Jean de Witt.

--Nous allons voir, répondit froidement l'Altesse; Dieu seul peut savoir

ce qui se passe au coeur des hommes. L'officier regarda à la dérobée la

figure impassible de son compagnon, et pâlit. C'était à la fois un brave

homme et un homme brave que cet officier.

De l'endroit où ils étaient restés, l'Altesse et son compagnon

entendaient les rumeurs et les piétinements du peuple dans les escaliers

de l'Hôtel de Ville.

Puis on entendit ce bruit sortir et se répandre sur la place, par les

fenêtres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM.

Bowelt et d'Asperen, lesquels étaient rentrés à l'intérieur, dans la

crainte, sans doute, qu'en les poussant, le peuple ne les fit sauter

par-dessus la balustrade.

Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces

fenêtres.

La salle des délibérations s'emplissait.

Soudain le bruit s'arrêta; puis, soudain encore, il redoubla d'intensité

et atteignit un tel degré d'explosion que le vieil édifice en trembla

jusqu'au faîte.

Puis enfin le torrent se reprit à rouler par les galeries et les

escaliers jusqu'à la porte, sous la voûte de laquelle on le vit

déboucher comme une trombe.

En tête du premier groupe volait, plutôt qu'il ne courait, un homme

hideusement défiguré par la joie.

C'était le chirurgien Tyckelaer.

--Nous l'avons! nous l'avons! cria-t-il en agitant un papier en l'air.

--Ils ont l'ordre! murmura l'officier stupéfait.

--Eh bien! me voilà fixé, dit tranquillement l'Altesse. Vous ne saviez

pas, mon cher colonel, si M. Bowelt était un brave homme ou un homme

brave. Ce n'est ni l'un ni l'autre.

Puis continuant à suivre de l'oeil, sans sourciller, toute cette foule

qui roulait devant lui.

--Maintenant, dit-il, venez au Buitenhof, colonel; je crois que nous

allons voir un spectacle étrange.

L'officier s'inclina et suivit son maître sans répondre.

La foule était immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les

cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le même bonheur et

surtout avec la même fermeté.

Bientôt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en

s'approchant ce flux d'hommes, dont il aperçut bientôt les premières

vagues roulant avec la rapidité d'une cataracte qui se précipite.

En même temps, il aperçut le papier qui flottait en l'air, au-dessus des

mains crispées et des armes étincelantes.

--Eh! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant

du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre.

--Lâches coquins! cria le lieutenant.

C'était en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des

rugissements joyeux. Elle s'ébranla aussitôt et marcha les armes basses

et en poussant de grands cris à l'encontre des cavaliers du comte de

Tilly.

Mais le comte n'était pas homme à les laisser approcher plus que de

mesure.

--Halte! cria-t-il, halte! et que l'on dégage le poitrail de mes

chevaux, ou je commande: En avant!

--Voici l'ordre! répondirent cent voix insolentes.

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:

--Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de

M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux

mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme.

En repoussant du pommeau de son épée l'homme qui voulait le lui

reprendre:

--Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d'importance et se

garde.

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps.

Puis se retournant vers sa troupe:--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file

à droite!

Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent

pas perdues pour tout le monde:--Et maintenant, égorgeurs, dit-il,

faites votre oeuvre.

Un cri furieux, composé de toutes les haines avides et de toutes les

joies féroces qui râlaient sur le Buitenhof, accueillit ce départ.

Les cavaliers défilaient lentement.

Le comte resta derrière, faisant face jusqu'au dernier moment à la

populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le

cheval du capitaine.

Comme on voit, Jean de Witt ne s'était pas exagéré le danger quand,

aidant son frère à se lever, il le pressait de partir.

Corneille descendit donc, appuyé au bras de l'ex-grand pensionnaire,

l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva

la belle Rosa toute tremblante.

--Oh! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur!

--Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt.

--Il y a que l'on dit qu'ils sont allés chercher au Hoogstraat l'ordre

qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly.

--Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la

position est mauvaise pour nous.

--Aussi, si j'avais un conseil à vous donner... dit la jeune fille toute

tremblante.

--Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'étonnant que Dieu me parlât par ta

bouche?

--Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.

--Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur

poste?

--Oui, mais tant qu'il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester

devant la prison.

--Sans doute.

--En avez-vous un pour qu'ils vous accompagnent jusque hors la ville?

--Non.

--Eh bien! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers,

vous tomberez aux mains du peuple.

--Mais la garde bourgeoise?

--Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enragée.

--Que faire, alors?

--À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je

sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue déserte, car

tout le monde est dans la grande rue, attendant à l'entrée principale,

et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez

sortir.

--Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.

--J'essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté

sublime.

--Mais n'avez-vous pas votre voiture? demande la jeune fille.

--La voiture est là, au seuil de la grande porte.

--Non, répondit la jeune fille. J'ai pensé que votre cocher était un

homme dévoué, et je lui ai dit d'aller vous attendre à la poterne.

Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double

regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se

concentra sur la jeune fille.

--Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus

voudra bien nous ouvrir cette porte.

--Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas.

--Eh bien! alors?

--Alors, j'ai prévu son refus et, tout à l'heure, tandis qu'il causait

par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j'ai pris la clef au

trousseau.

--Et tu l'as, cette clé?

--La voici, monsieur Jean.

--Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien à te donner en échange du

service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma

chambre: c'est le dernier présent d'un honnête homme; j'espère qu'il te

portera bonheur.

--Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la

jeune fille. Puis à elle-même et en soupirant:--Quel malheur que je ne

sache pas lire! dit-elle.

La tulipe noire · 第 1 / 17 段