LES ANONYMES

Combien est grande la détresse du soldat qui n’a sur sa tombe de

bataille hâtivement creusée et parée qu’une croix de bois où déjà

s’efface une inscription devenue illisible! Et pourtant cette détresse

est avantageuse encore et privilégiée si vous la comparez à celle des

morts _perdus_, disparus à jamais, engloutis dans les profondeurs

de l’immense inconnu, comme le marin dans le sein des flots. Devant

le petit tumulus des premiers on peut au moins se dire: «Un homme

est là qui est tombé pour son pays. Je ne sais pas quel il est... je

sais qu’il est là.» Il ne m’en faut pas plus pour que mon esprit se

recueille et que le renflement de terre s’offre à mes deux genoux

comme un parfait prie-Dieu... Mais s’il n’y a pas de tumulus, pas de

croix, pas d’écriteau, même pas ce léger renflement, si vite affaissé

et aplati, qui m’indique à moi, défunt de demain, la place du vivant

d’hier et si cependant, malgré l’absence totale de signes extérieurs,

quels qu’ils soient, je suis amené à me poser, dans le doute, la

question terrible: «Peut-être y a-t-il là des morts? oui... des morts

dissimulés et que rien ne révèle?»... si je dois, en ce cas, les

prévoir, les soupçonner, les chercher, les deviner et les trouver,

dans une certitude uniquement morale, et les repérer en quelque sorte,

partout et nulle part, contre toute apparence matérielle,... alors

j’éprouve une espèce de mal affreux et d’angoisse désolée. Ces morts

anonymes m’obsèdent. Je reconstitue leur obscure Iliade.

Pourquoi, plus que d’autres, étaient-ils voués à la radiation complète,

irrévocable? Est-ce exprès, intentionnellement qu’ils furent supprimés,

sans que l’on en parlât, sans qu’ait été publiée la moindre mention

publique de leur décès et du lieu de leur sépulture? Non! Si l’on n’en

a rien dit, ce n’est ni par oubli ni par indifférence, _mais parce

qu’ils étaient trop et qu’on n’a pas eu le temps_! Ils formaient un

«ensemble», ils constituaient le champ prodigieux et illimité de la

future récolte, aussi sont-ils tombés par centaines, par milliers, et

bien davantage, comme se couchent sous la faux les innombrables épis,

et, de même qu’eux, ils sont demeurés impersonnels par la continuité

magnifique et inépuisable de leur chute... Quand on célèbre la beauté

de la moisson, s’inquiète-t-on de l’histoire et du passé de chaque

tige? Nul ne s’en préoccupe; on ne songe qu’au pain qui nourrira les

hommes. Mais il n’est pas défendu à quelques rêveurs équitables retenus

en arrière d’essayer de citer, sans les connaître, ces héros innommés

qui n’ont pas brillé dans les ordres du jour et qui méritaient, plus

d’une fois, d’y figurer, ces soldats simples, sans orgueil, qui par

rangées toutes pareilles se sont succédé à terre, étendus roide le jour

ou dans les ténèbres, et qui défigurés par l’obus ou par le masque de

l’agonie ont tout perdu, jusqu’à leur ressemblance... sur lesquels n’a

pu être retrouvée la médaille d’étain attachée à leur poignet par un

cordon noir... ceux qui, frappés, ont été mourir à leur aise dans des

coins, dans des cachettes où on ne les a découverts qu’au bout d’une ou

deux semaines... ou bien qui, broyés par les roues des caissons et les

sabots de la cavalerie, offraient une vue insoutenable et qui ont pour

ainsi dire exigé eux-mêmes qu’on les inhumât tout de suite, sans les

regarder, dans un infernal désarroi, en détournant les yeux d’horreur

et de compassion... et ceux encore que l’on a dû, pour plus de hâte,

incinérer, comme font les Indiens des bords du Gange qui sont venus ici

promener leurs turbans.

Tous ceux-là... c’est sur eux qu’en ces jours d’inexprimable deuil je

me penche, avec une torche à la main, pour tâcher de les discerner et

de les éclairer dans le gouffre mystérieux de la fosse commune. Pauvres

gens! Ils n’ont rien demandé et on ne leur a rien accordé, même pas une

planche où soient tracés deux mots. Ils ont été «évacués» sans un merci

nominatif. Ils ne sont pas difficiles. D’ailleurs nous sommes sûrs que

s’ils retrouvaient la parole ils ne réclameraient pas. Ils diraient:

«C’est bien ainsi.» Et cependant, pour leurs parents, pour ceux qui les

aimaient, ils seront maintenant des morts plus écartés, très différents

des autres, ils demeureront _des disparus_, ceux qui, à partir d’une

certaine date ont cessé de donner signe de vie, sans que malgré toutes

les recherches, on ait jamais eu ensuite un seul indice et le moindre

détail relatifs aux circonstances et à la façon dont ils ont été rayés

du nombre des humains. Leur famille désemparée se sentira éternellement

«coupée» d’eux, plus privée de leur absence que si l’on savait où sont

présents leurs restes inanimés. Car c’est une oppression à nulle autre

pareille--quand il s’agit d’un mort--que d’être «dans le vague» et de

se répéter sans relâche: «Où sont-ils?» Voilà la question. Ici? Là?

Plus près? Plus loin? En Alsace? Dans les Vosges? Dans l’Aisne? Dans la

Marne? En haut? En bas? On s’est battu dans tant d’endroits que l’on

est mort un peu partout! Comment savoir? Quel embarras!

Les soupirs montent à nos lèvres et les larmes à nos yeux...

Arrêtons-les. Dominons-nous... Regardons ces morts sans fléchir et ne

les plaignons pas. Leur anéantissement, qui nous semble plus profond,

n’est qu’une trompeuse apparence. Anonymes, ils ont la gloire solide et

sûre des forces qui ne sont profitables qu’à la condition de demeurer

secrètes. Leurs moyens isolés, épars, remportent le succès du faisceau

et de la cohésion, précisément par le sacrifice de la personnalité.

Beaucoup plus ambitieux parce qu’ils sont plus détachés, ils

_n’obtiennent_ qu’en _renonçant_, jusqu’à la fin, même après la vie.

Grâce à cette manière ils deviennent les sources cachées, mais les plus

actives et les plus riches, de la vie nouvelle prête à jaillir, ils

sont l’humus, l’engrais miraculeux de l’idéal futur, le terrain spécial

de la résurrection, le domaine public de l’immortalité. Quoi? Des

tombeaux courants? Des petits carrés? Des morceaux de patrie chichement

mesurés, au centimètre? à eux? Des plates-bandes à ces géants? Vous n’y

pensez pas?... Ils ont davantage et méritent mieux. Ils sont l’Armée,

l’armée innombrable, obscure et magnifique, la masse, la houle, le

flot débordant auquel tout appartient: les espaces illimités qu’ils

ont couverts de leurs nappes épaisses, toutes les régions qu’ils ont

gagnées en y passant, les sols marneux, les craies de Champagne, les

dunes de Flandre, les sables mouvants, les pics, les marécages...,

toutes ces étendues sont leur bien, leur empire... et c’est à peine

suffisant. L’incertitude, l’ignorance même de la place insoupçonnable

où ils se sont tous si savamment tapis, communique à leur sépulture

un vaste et spécial mystère. Ainsi, respectons, puisqu’ils l’ont

voulue, l’énigme de leurs os. Comprenons qu’en acceptant de ne les

chercher nulle part, nous les trouverons mieux partout, et ne les

rapetissons pas en prétendant les localiser. Vainqueurs posthumes, ils

s’assimilent au sol par une liaison plus étroite et justifiée, ils

ont la plus pure et la plus certaine des «concessions», parce qu’elle

est presque immatérielle. Personne ne peut profaner leurs restes

insaisissables. Ils échappent aux méfaits des survivants, aux caprices

de l’ingratitude, et leur dépouille n’ayant pas reçu d’éphémères

honneurs sera plus longtemps vénérée. Ils auront les soins assidus de

la nature dont le tranquille zèle jamais ne cesse et ne se ralentit,

dont la mémoire est régulière. Sur eux l’herbe verte, les fleurs, la

neige et les feuilles mortes seront toujours renouvelées.

Aussi ne pourra-t-on plus fouler un champ, se baisser sous les

branches, traverser une prairie... regarder simplement à terre sans

ranimer l’image inconnue de ces morts et les envelopper d’un grand

manteau d’amour. Nous les sentirons avec nous, plus mêlés à la vie,

plus libres, ayant des coudées plus franches que s’ils étaient relégués

dans l’enceinte des nécropoles... Ils feront partie des saisons. L’an

prochain devant un blé plus beau, devant une vigne plus lourde, on

dira: «Ce blé qui mûrit vient du fond de leurs entrailles... Le sang de

cette grappe est le vin de leur cœur...»

*

* *

Et à côté de ceux-là, «_des anonymes de la mort_», en voici d’autres

qu’il faut également tirer de l’ombre et dévoiler: _les anonymes de

la vie_, les discrets acharnés du bien, les modestes du sacrifice et

les honteux du dévouement: sœurs de charité, infirmières, médecins,

brancardiers, bourgeois, employés, ouvriers, petites gens, passants de

la rue et des abords de la bataille, dont la guerre a fait des héros

qui refusent d’être en vedette.

Dans l’ordinaire, ils étaient «comme tout le monde». Mais la pitié,

la douleur, la colère patriotique, la furie de la compassion les ont

soudainement révélés aux autres et à eux-mêmes.

Quand la ville a été un matin secouée de terreur, qu’on a dit: «Ils

arrivent!» que sous l’aboiement des premiers boulets les habitants

se sont enfuis dans un hallali d’épouvante... les anonymes de la

vie, qui auraient pu partir eux aussi et souvent dans d’excellentes

conditions, sont restés... d’abord en manière de blâme et de reproche

à la panique, et puis pour étayer ceux qui étaient forcés de demeurer,

que tout et rien ne retenaient sans doute, mais qu’une irrésistible

puissance de tendresse et de déchirement clouait et attachait à leur

cité, au quartier, à la maison, à la chambre, à leur bien, à ce qui

avait été jusqu’à ce jour leur courte joie sur la terre... Ceux-là

méritaient maintenant qu’on les aidât, qu’on ne les lâchât pas... Au

noble soin de rallier leur détresse et de protéger leur impuissance,

_ces anonymes_ se sont voués, de toutes parts, avec un courage qui

imposera l’admiration et le respect pour des siècles. Des femmes, des

jeunes filles de hardiesse virginale, des timides citoyens galvanisés

de bravoure, des prêtres, des vieillards, des hommes de devoir, de

sagesse et d’autorité ont surgi d’entre les blessés et les morts, sont

nés des cendres et des ruines, pour être à la hauteur du désastre et

pour élever les âmes au-dessus des panaches de l’incendie. Rien ne

leur fut impossible. Organiser la résistance et le salut, atténuer le

ravage, aller au-devant de l’ennemi sans attendre qu’il vienne à vous,

avoir mieux que du cœur: de la tête, parler la voix tranquille et les

yeux clairs aux officiers casqués, discuter avec eux, débattre pied

à pied le chiffre de l’impôt du sang et s’offrir soi-même en otage,

faute de mieux; donner sa vie en caution, tomber enfin d’accord forcé

sur la somme et courir par les rues fumantes la quêter, la réunir, la

rapporter en tas et puis subir alors des exigences nouvelles, être

pressuré davantage, contraint de retourner obéir à ces prétentions

exorbitantes, et au milieu de tout cela, que l’on réussisse ou que

l’on échoue, se maintenir en belle allure morale et en dignité

française... quoi qu’il puisse arriver!... c’est ce qu’ont fait pendant

des jours et des semaines, des êtres surhumains, merveilleux, qui se

sont multipliés, épuisés en marches, en paroles, en raisonnements, en

discussions serrées, en ripostes troublantes, qui ont accompli des

prodiges d’adresse, d’éloquence palpitante et fière pour essayer, sinon

d’attendrir, du moins d’ébranler et de convaincre le Teuton... et qui

plusieurs fois, par la logique, la raison, le bon sens, le tour et la

présence d’esprit de leur volonté, y sont presque parvenus... Autre

guerre dans la grande, et faite, elle aussi, sous les balles, pendant

qu’éclatent les obus, que crépitent les toits en flammes.

Et ce sont toujours ces mêmes _anonymes_ qui, entre les chevaux des

uhlans, ont suivi à pied, ont été conduits hors de la ville nu-tête, au

vent du désastre, comme dans les peintures du moyen âge, qui ont été

menacés du fusil, de la corde et du revolver, que l’on a mis en joue et

que l’on a relâchés... quand on a vu qu’ils n’avaient pas peur.

Faut-il aussi parler des secours matériels, spirituels, des remèdes,

des soins, des soupes, des viatiques de toutes sortes qu’ils ont portés

parmi les éboulements? des victimes qu’ils ont sauvées _in extremis_,

des réfugiés qu’ils ont retirés des caves après qu’ils les y avaient

cachés, des prêtres et des médecins qu’ils ont été quérir à tout prix

et qui sont venus, par le plus court chemin,... des enfants qu’ils

ont ravis sous leurs manteaux, dans une fuite atroce, comme s’ils les

volaient?... Pensez-vous aux escaliers de maison vacillante, de tours

prêtes à crouler, de clochers et de souterrains montés et dégringolés,

quatre à quatre, sous la pluie d’enfer...? Et les nuits sans sommeil,

prolongées à tant écouter! où l’heure est martelée chaque minute,

chaque seconde par un abominable fracas qui ne se tait jamais! Et les

prières suprêmes! les baisers du dernier soupir! les sanglots retenus

quand on n’en peut plus et que l’on se croit au moment décisif et

convoité de paraître devant Dieu... Enfin! Enfin! Plus de terre!

Eh bien, après avoir vécu toutes ces grandeurs et toutes ces horreurs,

et en avoir triomphé, par miracle, après avoir vu venir et repartir

l’Allemand, après avoir espéré, désespéré, souffert l’inimaginable

et surmené toutes les forces de leur corps et de leur cœur... les

«anonymes de la vie» _ne veulent pas qu’on en parle_, à eux ni à

personne... Vous les interrogez, vous leur demandez: «Qui êtes-vous?

Votre nom?--Inutile, vous disent-ils, nous ne sommes rien. Ne me nommez

pas, je vous le défends.--Mais pourquoi? Il faut pourtant bien que

j’apprenne à l’univers qui a fait toutes ces actions?--Non. Ou alors,

dites que c’est la Ville! C’est Reims, c’est Lille, c’est Arras. Ce

n’est pas nous. Nous autres nous disparaissons. Nous avons joué notre

rôle. Ne nous recherchez pas. Nous rentrons dans les catacombes, dans

la cellule de notre vie.»

Ah! cela! c ’est le sommet du magnifique, le sublime qui déconcerte!

Puisque vous aussi, humbles et glorieux combattants, vous voulez, comme

la foule des soldats tombés, rester à l’écart et dans l’ombre après

la bataille, nous exaucerons votre vœu. Mais malgré vous, plus tard,

le secret percera... Si vite qu’en vous effaçant vous glissiez dans

l’avenir, par les rues de vos villes dévastées et reconstruites, le

long de vos cathédrales toujours debout, on saura vous deviner. Vous

ne passerez plus qu’au milieu d’un murmure ardent de reconnaissance.

On vous désignera d’une main qui bénit: «Celui-là, cet homme à barbe

blanche... Cette mère et sa fille... au tournant du parvis... Ils en

étaient... Sans eux!... Ce sont nos bienfaiteurs! les sauveurs, les

gardiens de la cité!

L'Illustration, No. 3740, 7 Novembre 1914 · 第 5 / 28 题