On voit donc qu'il existe de nombreux points noirs à l'horiz

Produced by Zoran Stefanovic, Mireille Harmelin and the

Online Distributed Proofreaders Europe at

http://dp.rastko.net. This file was produced from images

generously made available by the Bibliothèque nationale

de France (BnF/Gallica)

UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE

COMME SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction

et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la

Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur

(section de la librairie) en janvier 1903.

PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--6069.

1907

Tous droits réservés.

UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE

COMME SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT

par

UN LATIN

«L'Italie s'est fondée sur le principe des nationalités;

elle peut en élever le drapeau de préférence à toute autre nation.»

J. NOVICOW (_La Possibilité du bonheur_).

AVANT-PROPOS

Le problème soulevé en Extrême-Orient par la présente guerre

russo-japonaise ne saurait détourner complètement notre attention du

vieux problème balkanique qui, depuis des siècles, préoccupe les nations

européennes. Il faudrait des volumes pour en retracer les différentes

phases et étudier les soulèvements successifs des peuples de la Péninsule

contre la domination ottomane, et la fameuse question d'Orient, insoluble

à première vue, reste, avec toutes ses menaces, à l'ordre du jour.

Or, dans les centaines d'ouvrages traitant spécialement de cette question

ou s'y rapportant par certains côtés, nous n'avons trouvé que bien

rarement, et indiquée en général de très sommaire façon, l'idée d'une

solution pratique possible. Les projets de partage de la Turquie, si

nombreux autrefois, sont devenus bien rares aujourd'hui et présentent

l'inconvénient de rompre l'équilibre européen en favorisant telle ou telle

grande puissance. On se borne donc à souhaiter platoniquement que les

peuples chrétiens puissent se développer librement, ce qui est impossible

dans l'état actuel des choses, en raison du régime turc et des rivalités

de race. On déclare que, si désirable soit-elle, la création d'une

confédération balkanique reste pour le moment dans le domaine des utopies.

On parle de toutes sortes de jeux d'alliances, sans croire à leur

possibilité ou à leur durée et sans rechercher une combinaison réalisable.

Il semble bien qu'il serait temps d'envisager en elle-même cette question

d'Orient posée depuis des siècles, qui est une des plaies de l'Europe et

qui a provoqué depuis cinquante ans deux grandes guerres européennes.

Jusqu'ici, en effet, on n'a envisagé, en Orient, que l'intérêt de quelques

grandes puissances, et l'on a surtout parlé du «concert européen» et de

«l'intégrité de l'Empire ottoman».

Ne devrait-on pas mettre un terme à d'incessantes agitations? Souvent

elles ont failli provoquer des conflits européens, et elles menacent de

s'aggraver davantage en raison des efforts que font les races chrétiennes

pour élargir leur territoire aux dépens d'abord du Turc et ensuite de

leurs voisins chrétiens. Penser à une solution équitable du problème

balkanique est d'autant plus urgent que les réformes imposées à la

Turquie par les puissances ne sauraient remédier à une situation que

l'on s'accorde unanimement à trouver déplorable.

Il s'en faut de beaucoup que ces réformes, partielles et locales, soient

de nature à assurer à l'Etat turc une succession d'années exemptes de ces

secousses violentes qui menacent à tout moment de précipiter l'inévitable

catastrophe; tout au plus constituent-elles un palliatif, qui pourra

prolonger pour un certain temps l'agonie du régime ottoman.

Étant donné que la situation actuelle ne saurait plus se prolonger

longtemps sans que, d'une part la Russie, d'autre part l'Autriche (et

derrière elle l'Allemagne) n'exercent leur poussée progressive, celle-ci

vers Salonique, celle-là vers Constantinople, ce qui ne s'obtiendrait

probablement pas sans mettre en feu toute la péninsule balkanique,--aux

hommes d'État appelés à fixer les destinées de l'Orient européen, comme

aux personnes qui examinent la question en dehors de toute arrière-pensée

favorable à l'une des grandes puissances, nous dirons ceci:

Le présent travail a pour objet de mettre en évidence une opinion toute

personnelle concernant une solution possible du problème oriental. Notre

idée peut sembler hardie au premier abord, mais elle nous paraît être la

seule capable de mettre fin à une situation grosse de périls dans le

présent et dans l'avenir.

Tout projet de confédération ou de pacification--nous n'en exceptons

pas celui-ci--parviendra difficilement, lentement dans tous les cas, à

réaliser quelque chose de concret, de positif; mais si notre travail,

sans même provoquer une tentative d'exécution immédiate, fait germer dans

l'esprit de quelques hommes d'État l'idée d'une confédération telle que

nous croyons devoir la préconiser, nous estimerons que nos efforts n'ont

pas été perdus.

Les peuples chrétiens d'Orient, au lieu de s'épuiser en luttes vaines pour

tâcher de s'absorber les uns les autres, pourraient en effet, au prix de

mutuelles concessions, vivre en fraternelle intelligence et concourir à

une oeuvre commune de rénovation politique et économique. Il est certain

que pour réagir contre l'instinct qui les entraîne vers une politique

d'expansion et de suprématie, pour sacrifier au sentiment d'équité et à

l'intérêt de la pacification une part de leur idéal national, les peuples

ont besoin d'un effort sur eux-mêmes plus grand et plus noble que l'ardeur

naturelle qui les pousse à se combattre.

Mais, comme l'a dit, il n'y a pas longtemps, un homme politique français:

«L'humanité serait vraiment maudite si, pour faire preuve de courage, elle

était condamnée à tuer perpétuellement[1].»

[Note 1: J. JAURÈS, «Discours prononcé à la distribution des prix du lycée

d'Albi,» 30 juillet 1903.]

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DE L'EMPIRE OTTOMAN

RIVALITÉS INTERNATIONALES.--IMPUISSANCE DE LA TURQUIE.

--OBSTACLES À L'APPLICATION DES RÉFORMES.

Devant le spectacle des conflits sanglants qui bouleversent à nouveau la

péninsule balkanique et qui sont arrivés à leur paroxysme en 1903, on

est unanime à reconnaître l'impossibilité de relever l'autorité de la

Turquie--ce «turban vide» comme disait Lamartine en 1840--dans les régions

européennes encore soumises à sa domination.

Les Turcs se sont établis en Europe à une époque où les peuples orientaux,

désunis, en état de décadence, méritaient de subir un maître; mais un

empire fondé par la violence est fatalement destiné à disparaître le jour

où il ne possède plus la force nécessaire pour primer le droit. Depuis

qu'ils furent chassés par Sobiesky de sous les murs de Vienne, les Turcs

ont perdu sans cesse du terrain, et nous assistons à la dernière phase de

la lutte, en Europe, entre la chrétienté et l'islamisme.

La Turquie s'est toujours montrée impuissante à absorber les nationalités

chrétiennes auxquelles elle s'est superposée, et aujourd'hui, l'autorité

hamidienne, tour à tour débile et violente, ne peut plus retenir sous le

joug les peuples opprimés depuis des siècles.

C'est en vain que, depuis soixante ans, la Porte a emprunté à la

civilisation européenne quelques-unes de ses lois, quelques-uns de ses

procédés administratifs. En 1839, le _hatti-chérif_ de Gul-Hané, ou _loi

du Tanzimat_, décrétait bien en principe l'égalité devant la loi de tous

les sujets de la Porte, sans distinction de religion; mais il ne fut

jamais appliqué et laissa la condition des chrétiens sans amélioration.

En établissant, en 1839 et en 1856, les bases d'un droit public ottoman;

en promulguant successivement des codes et des règlements, la Turquie

avait manifesté son intention de se réformer radicalement; mais les idées

libérales et généreuses s'implantent difficilement dans des esprits d'un

conservatisme traditionnel et intransigeant, gardant une conception

arrêtée du rôle de l'État et des moeurs administratives spéciales.

Les vues politiques des Jeunes-Turcs, alors même que ceux-ci auraient

toujours des convictions sincères résistant à l'appât d'une haute fonction

ou d'une grasse sinécure, sont forcément erronées, elles aussi; car toute

organisation sociale turque ne saurait être basée que sur l'islamisme,

tandis que le droit civil européen, que voudraient imiter ces novateurs,

découle essentiellement de la doctrine chrétienne.

D'ailleurs, avec le plus évident bon vouloir, avec les concessions les

plus étendues, la contradiction des intérêts en présence et--il faut

bien le dire à la décharge de la responsabilité ottomane--les intrigues

perpétuelles des grandes puissances à Constantinople, ne permettraient

pas aux autorités turques l'accomplissement d'un programme de réformes.

Celui-ci leur est demandé avec la conviction qu'elles sont incapables de

l'exécuter et l'espoir que leur impuissance donnera prétexte à intervenir

plus directement.

Depuis le traité de Vienne et dans toutes les négociations qui ont

clôturé les phases les plus importantes de la question d'Orient, (Paix

d'Andrinople, 1829; Traité de Paris, 1856; Traités de San-Stefano et de

Berlin, 1878), les diplomates se sont toujours appliqués à résoudre cette

question dans le sens de leurs intérêts respectifs, ne se souciant guère,

la plupart du temps, des légitimes aspirations des peuples au nom desquels

ils étaient entrés en mouvement.

De telle sorte, la question d'Orient a été envisagée comme une affaire

de succession ouverte, d'héritage revendiqué par certaines grandes

puissances: on peut dire que, jusqu'ici, elle a été plutôt une question

d'_Occident_.

Au cours de ces dernières années, la lutte sourde qui dure depuis des

siècles s'est circonscrite plus spécialement entre quatre grandes

puissances: l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie.

L'Allemagne considère que son domaine colonial est tout à fait insuffisant

pour sa force d'expansion. Poussée par le _Drang nach Osten_, à l'aide

du Zollverein,--ou, pour employer une expression plus récente, de

«l'association économique de l'Europe centrale» qui cache des

arrière-pensées politiques,--elle cherche à parvenir jusqu'à l'Adriatique

et à Trieste. Les pangermanistes ne se gênent point pour déclarer que ce

port, qui est la porte commerciale naturelle ouverte sur l'Orient et le

canal de Suez, est absolument indispensable à la prospérité future de

l'empire agrandi, et qu'il le faudra conquérir au prix de n'importe quels

sacrifices; ils ajoutent que Pola doit devenir un grand port militaire

pour la flotte allemande.

Déjà, en 1818, M. de Metternich avait eu l'idée de faire entrer la ville

de Trieste dans la Confédération germanique dont l'Autriche avait la

présidence. Le projet n'aboutit pas, car l'acte final du Congrès de

Vienne, qui stipulait expressément tous les territoires compris dans la

Confédération, ne mentionnait ni Trieste ni les possessions italiennes

de la maison de Habsbourg. Cette idée fut reprise par le gouvernement

autrichien en 1849, et l'opposition catégorique de la France, de

l'Angleterre et de la Russie empêcha seule que toute l'Europe centrale

ne tombât dès lors dans le domaine économique allemand.

On peut se rendre compte de l'influence écrasante que l'Allemagne

aurait sur la péninsule balkanique si les idées des pangermanistes se

réalisaient. En attendant, nous voyons avec quelle habileté, profitant

de l'antagonisme traditionnel de l'Angleterre et de la Russie, l'Empire

allemand a su se créer à Constantinople une situation absolument

prépondérante par le chemin de fer de Bagdad.

Grâce à ce chemin de fer, dans la construction duquel l'Allemagne a placé

d'importants capitaux, l'Anatolie et la Mésopotamie vont être ouvertes au

commerce universel.

La ligne Berlin-Constantza-Constantinople-Bagdad-Bassora a un très

grand avenir, car elle constituera le chemin le plus court de l'Europe

septentrionale vers les Indes. La plupart des voyageurs pour les Indes

et le golfe Persique la préféreront au trajet de la mer Rouge et elle

bénéficiera sans doute aussi du transport de beaucoup de marchandises d'un

poids relativement faible. Les Allemands projettent ainsi d'assurer à leur

activité industrielle et commerciale de vastes débouchés et la meilleure

part du trafic avec l'Asie Mineure, l'Asie centrale et les Indes.

Dans les _Alldeutsche Blætter_ du 8 décembre 1895, nous trouvons exposées

ainsi les vues pangermaniques sur l'empire asiatique des Turcs: «L'intérêt

allemand demande que la Turquie d'Asie au moins soit placée sous le

protectorat allemand, et le plus avantageux serait pour nous l'acquisition

en propre de la Mésopotamie et de la Syrie, et d'autre part l'obtention du

protectorat de l'Asie Mineure.»

Notre opinion est que ces désirs sont irréalisables. Une Allemagne qui

barrerait l'Europe du nord au sud, de la Baltique à la Méditerranée, et

qui s'étendrait même en Asie Mineure, serait trop puissante pour supposer

que les autres nations européennes lui permettent une telle expansion.

Voyons maintenant si la politique panslaviste a plus de chances de se

réaliser un jour.

La Russie suit actuellement une politique indécise; la guerre

d'Extrême-Orient prend des proportions que sa diplomatie n'a pas su

prévoir et l'oblige à concentrer son maximum d'efforts contre le Japon

et la Chine, ce qui amoindrira certainement, pour un temps donné, son

influence à Constantinople. L'Empire des tsars, qui est à cheval sur

deux parties du monde, poursuit, en effet, le double but de s'assurer

des débouchés sur la Méditerranée et sur le golfe de Petchili. C'est la

reconnaissance d'une loi historique d'après laquelle les États maritimes

ont seuls atteint, dès la plus haute antiquité, le comble de la prospérité

et de la puissance.

Les Russes ont toujours convoité la possession de la péninsule balkanique.

Pierre le Grand, comprenant l'importance qu'aurait pour son empire la

possession du Bosphore et des Dardanelles, rêvait déjà d'étendre sa

domination sur Constantinople, considérée comme la clef des mers. Sa

politique fut suivie par Catherine II et demeura traditionnelle pour tous

les souverains qui lui ont succédé et dont l'idéal fut la réalisation de

ce qu'on est convenu d'appeler «le testament de Pierre le Grand».

Partant de là, de tout temps la Russie a cherché à susciter des

difficultés à l'Empire turc, en poussant les petits peuples balkaniques

à secouer le joug ottoman. C'est ainsi qu'elle procéda avec les Grecs

pendant la révolution de 1821, puis avec les Serbes, les Bosniaques, les

Herzégoviniens et les Bulgares, en faveur desquels elle intervint au nom

de la chrétienté, quand elle entreprit la mémorable guerre de 1877-78,

clôturée par les traités de San-Stefano et de Berlin. En vertu du premier

de ces traités, la Turquie avait été morcelée au seul avantage du slavisme,

ou pour tout dire du tsarisme, et elle risquait d'être bientôt effacée de

la carte d'Europe. L'attitude résolue de l'Angleterre en antagonisme avec

la Russie fit restituer au sultan une partie des possessions qui allaient

lui être enlevées, non sans le laisser en butte, autant que par le passé,

aux révoltes et aux perpétuelles menaces ayant pour motif ou pour prétexte

les questions du droit des nationalités, de l'autonomie macédonienne et

des réformes.

Aujourd'hui, la politique panslaviste, en partie paralysée, cherche à

gagner du temps et se voit obligée de se mettre momentanément d'accord

avec la politique pangermaniste par l'entente austro-russe de 1898,--les

puissances européennes ayant reconnu à l'Autriche et à la Russie des

«intérêts supérieurs» dans la péninsule balkanique et leur laissant

le soin de poursuivre en Turquie le rétablissement de l'ordre et

l'application des réformes, sous condition de maintenir le _statu quo_.

Il est probable, toutefois, que la Russie encourage secrètement une

alliance entre les trois États slaves de la Péninsule (Bulgarie, Serbie

et Monténégro), et que l'Autriche s'efforcera d'opérer un nouveau

rapprochement entre la Roumanie et la Grèce. Au surplus, il ne doit faire

de doute pour personne que si ces deux empires arrivaient un jour à se

partager la péninsule balkanique, ce ne serait jamais d'une façon

pacifique et durable[2].

[Note 2: L'entente austro-russe laisse entrevoir comme un vague dessein

de partager en sphères territoriales d'influence la péninsule balkanique,

la Russie se réservant la partie orientale et abandonnant la partie

occidentale à l'Autriche-Hongrie.]

Le gouvernement austro-hongrois profitera évidemment des embarras de la

Russie pour accentuer son propre rôle; il en faut voir une première preuve

dans les crédits considérables qu'il vient de demander aux Délégations

pour l'armée et la marine.

Après Sadowa, comme compensation de la défaite qu'il lui avait infligée,

Bismarck poussa l'Autriche vers l'Orient et l'opposa à la politique

d'expansion panslavisme en lui ouvrant des perspectives sur l'Adriatique.

Seule parmi les grands États européens, l'Autriche-Hongrie n'a pas de

colonies; aussi convoite-t-elle la péninsule balkanique, comme son

véritable terrain d'expansion[3]. Grâce à de gros sacrifices, cette

puissance s'est fortement établie en Bosnie et en Herzégovine, où

l'administration de feu Kallay a tendu à préparer son oeuvre de pénétration

vers le Sud. Elle cherche, sous l'impulsion du _Drang nach dem Mittelmeer_,

à étendre son influence vers l'Archipel et considère la possession de

certaines provinces comme une question pour ainsi dire vitale. Elle espère

utiliser la ligne qui reliera bientôt Vienne à Salonique, pour affirmer

sa domination, économique d'abord, politique ensuite, sur l'Albanie et

la Macédoine. Les progrès, surtout en Albanie, de ses émissaires, de ses

consuls, secondés par ses prêtres catholiques, troublent singulièrement

les combinaisons des petits États des Balkans, qui comprennent bien qu'il

leur faudra se défendre contre une rivale redoutable.

[Note 3: La _Wiener allgemeine Zeitung_ disait, il y a quelques années, à

propos des affaires d'Extrême-Orient: «L'Autriche, ayant rendu sa part de

services à la civilisation par l'occupation de la Bosnie-Herzégovine, peut

se dispenser de concourir au règlement de la question chinoise.»]

L'Autriche, craignant en effet qu'une alliance des trois peuples

slaves-balkaniques ne lui ferme la route du Sud, s'est fait reconnaître

au Congrès de Berlin le droit d'occuper l'ancien sandjak de Novi-Bazar,

entre la Serbie et le Monténégro; elle s'y comporte comme chez elle, y

construit des fortifications et des chemins stratégiques, et, par la ligne

ferrée qui fonctionnera dans un délai assez rapproché entre Sérajévo et

Mitrovitza, elle séparera le Monténégro de la Serbie et barrera à celle-ci

la route de l'Adriatique.

Ce tronçon, qui se raccordera, à Mitrovitza, en Macédoine, avec la ligne

déjà existante Mitrovitza-Salonique[4], aura ce grand avantage pour la

monarchie dualiste de déboucher directement de Bosnie sur le territoire

ottoman et de prendre à revers l'Albanie[5].

[Note 4: Cette dernière ligne relève de la haute direction financière

de la Deutsche Bank de Berlin.]

[Note 5: Le tracé, long de 250 kilomètres, suit, en partant de Sérajévo,

la vallée du Lim, passe à Gorasde, puis à Plevje et Prielopje dans

l'ancien sandjak de Novibazar, pour aboutir à Mitrovitza en territoire

turc.]

Toutefois l'Italie, très attentive aux progrès de son alliée dans la

Péninsule, ne pourra permettre, sous peine de se voir enlever la

prééminence sur l'Adriatique, que l'Autriche-Hongrie établisse sa

suprématie en Albanie. Le gouvernement de Rome est décidé à y défendre sa

sphère d'intérêts. Les Italiens ne peuvent oublier que la mer Adriatique

s'appelait, aux quinzième et seizième siècles, _il golfo di Venezia_ ou

même «_il Golfo_» tout court, et qu'au Congrès de Berlin il avait été déjà

question de leur laisser occuper l'Albanie, comme compensation du

magnifique territoire livré à l'Autriche en Bosnie-Herzégovine.

La ligne qui fonctionnera directement entre Vienne et Salonique inquiète

surtout l'Italie, qui craint de voir détourner le trafic de la malle des

Indes de Brindisi, où elle passe depuis 1871. La nouvelle voie (Ostende,

l'Allemagne, l'Autriche et la Bosnie) raccourcirait en effet d'une

quinzaine d'heures le trajet entre Londres et Port-Saïd. Cette concurrence

éventuelle, inquiétante pour les intérêts français et italiens, appelle

donc comme réponse la ligne de l'Adriatique au Danube, qui intéresserait

également la Russie et les peuples balkaniques.

Cette dernière ligne partirait de Cladova en Serbie, sur le Danube

(au-dessous des Portes de Fer), passerait par Nisch (Serbie), Prischtina,

Ipek (Turquie), Podgoritza (Monténégro), pour aboutir à Scutari d'Albanie;

de là, une voie d'intérêt monténégrin rejoindrait Antivari (Monténégro) et

un second embranchement aboutirait sur le territoire ottoman à Médua. La

longueur totale de cette ligne ne dépasserait guère 500 kilomètres; elle

permettrait à l'Italie d'entrer en communication directe avec la Serbie,

la Roumanie et la Russie, sans recourir aux lignes austro-hongroises, et

de contrebalancer les avantages que la monarchie dualiste retirera bientôt

du chemin de fer de Salonique. Une autre ligne, que nous conseillerons

comme intéressant au premier chef l'Italie et les pays balkaniques du

sud, serait celle qui partirait de Vallona en Albanie, pour rejoindre

à Monastir la ligne unissant cette dernière ville à Salonique et à

Constantinople.

La voie de Bosnie à Salonique ne servira, en effet, que les intérêts de

l'Allemagne et de l'Autriche. La Vieille Serbie subit déjà la tutelle

autrichienne et l'Albanie est menacée du même sort. Ainsi, après avoir

échappé au danger de l'invasion moscovite, les peuples d'Orient seraient

menacés de tomber au rang de satellites économiques et peut-être

politiques de la plus grande Allemagne!

L'Autriche-Hongrie occupe les côtes dalmates jusqu'à la frontière

monténégrine; si elle possédait de plus Durazzo et Vallona, en face de

Brindisi et d'Otrante, cela constituerait une menace intolérable pour

l'Italie, qui devrait renoncer pour longtemps à voir ses ports de Venise

et de Bari dans une situation florissante.

Aussi Rome ne néglige-t-elle rien afin d'être prête à toute éventualité;

et, d'autre part, l'importance des crédits militaires et maritimes

récemment approuvés par les Délégations, à Vienne, serait de nature à

faire croire que l'Autriche-Hongrie envisage, parmi les obstacles qui

pourraient lui barrer la route de Salonique, non seulement les peuples

slaves balkaniques, mais peut-être encore son actuelle alliée latine.

Et il ne s'agit pas pour celle-ci d'un caprice ou d'un besoin nouvellement

senti: déjà, dans ses discours, le grand Cavour avait souvent témoigné de

tout l'intérêt qu'il attachait à la question d'Orient et en particulier à

la question adriatique.

Comme l'a fort bien dit M. Charles Loiseau, dans son remarquable ouvrage

intitulé l'_Équilibre adriatique_: «La seule affinité géographique

convie à un rapprochement Italiens et «Balkaniens». La rareté de leurs

relations commerciales est une offense à la nature qui les unit par un

mince bras de mer. Leur intérêt commun est manifestement de disputer à

l'Autriche-Hongrie la route de Salonique.»

«Il importe à la Serbie, au Monténégro, même à la Bulgarie, que le

gouvernement de Rome fasse sentir son influence de l'autre côté du canal

d'Otrante. Et réciproquement, il importe à l'Italie que, par leur poids

spécifique, ces petits États contribuent à l'équilibre albano-macédonien.»

On voit donc qu'il existe de nombreux points noirs à l'horizon du côté des

grandes puissances, soit alliées, soit temporairement associées dans un

but de réformes à établir. Il n'y a pas longtemps que les menées et les

soulèvements bulgares, l'anarchie et la terreur répandue par les fameux

_comitadjis_, ont failli compromettre le classique équilibre européen

et provoquer des complications internationales. Et voici qu'un comité

macédonien-hellène vient de se constituer en Grèce pour lutter, en

Macédoine, contre cette terreur révolutionnaire répandue par les Bulgares

et venger tous les meurtres de Grecs dans ces régions. On ne calomnie

peut-être pas ce nouveau comité en lui prêtant d'autres visées; dans tous

les cas, composé lui-même d'éléments révolutionnaires, il ne saurait faire

de l'ordre avec du désordre.

C'est le mouvement slave et les représailles turques, qui en furent la

conséquence, qui ont précisément remis sur le tapis la question d'Orient.

Cette fois, la Russie et l'Autriche-Hongrie, en tant que mandataires de

l'Europe, ont réussi à réaliser un des points principaux du programme

de Murszteg: une gendarmerie internationale a été créée. Des officiers

étrangers, de nationalités diverses, ayant à leur tête le général italien

De Georgis, déploient une activité très méritoire qui ne peut manquer de

donner quelques résultats favorables[6]. Il va sans dire que la Turquie

n'accepte qu'à son corps défendant ce contrôle européen qui l'atteint dans

son autorité souveraine, son prestige et même sa sécurité; mais elle cède

devant l'insistance particulièrement menaçante de l'Autriche-Hongrie.

[Note 6: L'action de la gendarmerie européenne en Macédoine a été répartie

en cinq secteurs: les Autrichiens sont à Uskub, les Italiens à Monastir,

les Anglais à Kavala, les Français à Serrès et les Russes à Salonique.]

Cette réforme aboutira-t-elle complètement, et les petits États intéressés

à se partager le domaine européen des Turcs laisseront-ils ceux-ci, en les

supposant même sincères, persévérer dans la voie des réformes? Nous ne le

croyons pas.

Car, à l'imitation et à l'incitation de certaines grandes puissances,

les États balkaniques gravitent, de leur côté, autour de la politique

de conquête, chacun mettant des bornes, dans le présent, à son idéal

particulier, avec l'espoir de le réaliser plus complètement dans l'avenir.

Il faudra donc que cette question soit une fois tranchée, et l'on serait

peut-être déjà entré dans cette voie, si les événements d'Extrême-Orient

n'avaient concouru au maintien de l'équilibre oriental européen, en

appelant l'Empire moscovite sur les champs de bataille de la Mandchourie

et en enlevant l'espoir de son intervention à certains éléments turbulents

des Balkans.

Mais si les Bulgares ont cherché pour l'instant à améliorer leurs rapports

avec la Turquie, il n'en est pas moins vrai que la liquidation de l'Empire

ottoman en Europe sera reprise aussitôt que les événements le permettront.

On sait sur quel ton menaçant le comte Goluchowski, dans son dernier

discours aux Délégations, s'est exprimé à l'adresse de la Turquie, pour

le cas où les réformes ne seraient pas strictement appliquées. Or celle-ci

ne saurait appliquer des réformes sérieuses et devenir un État dans

l'acception occidentale du terme, sans renverser les bases mêmes de sa

constitution monarchique absolue.

Si, aujourd'hui, de grands États comme l'Autriche-Hongrie conservent

péniblement leur équilibre à la suite du réveil des nationalités, comment

espérer que les chrétiens de Turquie, opprimés depuis cinq siècles,

puissent vivre en harmonie et coopérer à une oeuvre de régénération avec

les Turcs, dont les éloigne une haine nationale et religieuse?

Rien ne pourra donc adoucir les rapports entre Turcs et chrétiens; de

nombreux mouvements révolutionnaires, à commencer par ceux de 1821 et de

1854, puis de 1876, et enfin les récents soulèvements bulgares, en sont la

preuve.

C'est une chimère de croire que «l'homme malade» pourrait entrer en

convalescence; que la Turquie pourrait s'établir sur de nouvelles bases

politiques, attirer les peuples chrétiens comme des satellites dans

l'orbite de son système de gouvernement, et appeler tous ses sujets à une

existence de liberté et de fraternité. Comment concilier ces idées avec

la doctrine mahométane, qui creuse un abîme entre les «croyants» et les

infidèles? Ne sont-elles pas en opposition formelle avec la conception de

l'État ottoman, qui découle des principes mêmes du Koran?

La Turquie a promis des réformes avant 1896, en 1878 et en 1888, sans

jamais tenir parole, soit qu'elle ne voulut point les opérer, soit aussi

qu'elle fut sourdement contrecarrée dans ses efforts par telle ou telle

nation balkanique. Certains États sont, en effet, intéressés à prolonger,

sur des points donnés du territoire ottoman, un état d'anarchie pour en

tirer parti en vue soit de leurs intérêts particuliers du moment, soit de

leurs ambitions respectives d'avenir.

Il faut bien l'avouer, la Turquie fut toujours médiocrement guidée dans

la bonne voie par les puissances européennes, qui, tout en admettant en

principe que la Sublime-Porte participât aux avantages du droit européen

(Traité de Paris, 1856), maintinrent en fait sur son territoire le régime

des capitulations, régime qui leur assurait d'énormes avantages en Turquie

et leur fournissait prétexte à des chicanes de toutes sortes.

En résumé, nous persistons à croire que malgré le très sérieux effort

tenté par la gendarmerie internationale en Macédoine, un plan de réformes,

dans la véritable acception du mot, ne pourra jamais être appliqué dans

l'ensemble de l'Empire, dont l'organisation ne comporte pas un esprit de

suite suffisant.

CHAPITRE II

LES «ROUMIS» CONSIDÉRÉS DANS LEUR ENSEMBLE

Nous venons d'esquisser à larges traits les intérêts particuliers,

contradictoires d'ailleurs, de celles des grandes puissances qui, en

raison de leur situation géographique, se croient plus particulièrement

appelées à bénéficier de la liquidation de l'Empire ottoman en Europe.

Nous allons résumer maintenant l'origine, l'état actuel et l'idéal

politique des éléments chrétiens qui peuplent la péninsule balkanique et

qui, malgré la diversité apparente des races,--diversité basée souvent sur

la langue plutôt que sur l'origine véritable,--offrent tant de points de

ressemblance par le sang, la religion, le passé historique, les traditions

et les moeurs, tant de souvenirs communs, tant de communes aspirations.

Dans le dernier volume des _Mélanges historiques et religieux_[7] de

Renan, nous trouvons un passage saisissant qui va venir à l'appui de notre

thèse:

«Au-dessus de la langue et de la race; au-dessus même de la géographie,

des frontières naturelles, des divisions résultant de la différence des

croyances religieuses et des cultes; au-dessus des questions de dynastie,

il y a quelque chose que nous plaçons: c'est le respect de l'homme

envisagé comme un être moral; en un mot, la véritable base d'une nation,

avant la langue, avant la race, c'est le consentement des populations,

c'est leur volonté de continuer (ou de commencer) à vivre ensemble...

C'est qu'une nation, c'est avant tout une âme, un esprit, une famille

spirituelle, résultant pour le passé de souvenirs communs, de gloires

communes, quelquefois aussi de deuils communs, car le deuil rassemble les

coeurs autant que la gloire,... et pour le présent (c'est là un critérium

d'une évidence absolue), du consentement des populations.»

[Note 7: Paris, Calmann Lévy, 1904.]

Ce consentement, les nationalités chrétiennes des Balkans le refusent

définitivement aux Turcs; mais peuvent-elles du moins se l'accorder

réciproquement, sous réserve d'une condition supérieure effaçant ce qui

divise pour ne laisser subsister que ce qui unit? Si nous en doutions, et

si la condition supérieure ne nous apparaissait pas clairement, nous nous

bornerions comme tant d'autres à des voeux stériles: tel n'est pas l'objet

de ce travail.

En ce qui concerne les questions ethnographiques de la Péninsule,--et,

cela soit dit en passant, si l'ethnographie est cause d'innombrables

erreurs dans l'étude du passé, son application aux choses de notre temps

est autrement dangereuse,--on a pu constater que les solutions présentées

dépendent le plus souvent de la nationalité ou des sympathies avérées des

polémistes. Quant aux Turcs, ils ont englobé sous le nom de _roumis_[8]

les divers peuples chrétiens soumis à leur domination, tous appartenant au

rite orthodoxe, qu'ils relèvent du patriarcat grec de Constantinople, des

évéchés serbes d'Uskub et de Prissrend, ou de l'exarchat bulgare, depuis

que cette dernière nationalité a constitué à part son Église, que le

synode oecuménique considère arbitrairement comme schismatique.

[Note 8: Après la conquête de Constantinople, les vainqueurs, fiers

d'avoir détruit l'empire romain, appelèrent les chrétiens subjugués

_romei_, ou plus simplement, _roumi_.]

Nous ne prétendons ni entrer dans des détails de statistique, ni discuter

les polémiques acharnées qui se sont déchaînées entre écrivains allemands,

slaves, hongrois et roumains, au sujet de la permanence des éléments issus

des colonies romaines dans la Dacie trajane et la péninsule balkanique.

Aussi bien que pour les races germaniques et slaves du nord, par exemple,

il est bien difficile d'établir exactement la véritable origine ethnique

des peuples classifiés aujourd'hui comme Slaves, Grecs, etc.[9].

[Note 9: «Nulle part la nationalité n'est unique... La France, l'État le

plus national de l'Europe après l'Italie, renferme elle-même des éléments

hétérogènes, les Bretons et les Basques. L'Empire allemand a des Polonais,

des Vendes, des Danois et des Français.» (BLÜNTSHLI, _la Politique_.)]

Les populations du massif des Balkans et du Pinde se sont plus ou moins

mélangées, et si l'on compare anthropologiquement bon nombre des habitants

dits Grecs, Roumains ou Slaves de la Macédoine et de l'Épire, on est bien

porté à croire qu'ils formaient à l'origine un même peuple, dont, par la

suite, les éléments se seraient ici grécisés, là roumanisés, ailleurs

slavisés.

Et une frontière politique n'embarrasse pas cette théorie. Si anciennement

la péninsule hellénique était occupée par une ou plusieurs races venues de

la Méditerranée, il est permis de soutenir que les ancêtres des sujets du

roi Georges furent originaires, en majeure partie du moins, des Balkans et

surtout du Pinde. De telle sorte, c'est le rameau qui voudrait passer pour

le tronc.

La classification des peuples est généralement basée sur la langue qu'ils

parlent. Cette règle souffre exception; dans tous les cas, elle ne saurait

être appliquée à certaines parties de la Macédoine et de l'Épire[10]. Il ne

faut pas oublier, en effet, que la langue grecque étant devenue d'un usage

presque universel en Orient pour l'enseignement religieux et scolaire

aussi bien que pour les relations commerciales, cette circonstance

n'implique pas du tout que les différentes nationalités aient renoncé

à leurs idiomes particuliers; parfois, au contraire, elles les ont

jalousement conservés à travers les siècles.

[Note 10: Aujourd'hui, pas plus la Macédoine que l'Albanie et l'Épire ne

sont des expressions géographiques officielles, car la première de ces

provinces est comprise dans les vilayets de Salonique, de Monastir et

d'Uskub, et la seconde dans les vilayets de Scutari, de Janina, de

Monastir et d'Uskub.]

Qu'on nous permette de citer un exemple pris au delà du Danube, celui des

anciennes principautés de Valachie et de Moldavie. Anciennement, le slavon

y était employé depuis un temps immémorial comme langue du culte et de

l'administration, absolument comme le latin chez les peuples occidentaux

du moyen âge. Vers le quinzième siècle, les moines grecs ou hellénisés

commencèrent à se substituer dans ces principautés aux représentants

du slavisme, de telle sorte que, favorisée par les princes phanariotes

envoyés par la Porte, la culture grecque fleurit dans les principautés

jusqu'au moment où le mouvement de renaissance latine l'en bannit à son

tour. Mais la culture grecque, comme antérieurement la culture slave,

n'avait pas réussi à étouffer le sentiment national chez les ancêtres des

Roumains actuels et à leur faire oublier leur langue néo-latine: pris en

masse, ils n'avaient pas plus compris le slavon, puis le grec, que, de nos

jours, la plupart des Macédo-Roumains ne comprennent cette dernière langue;

dans tous les cas, aucune des femmes de ceux-ci n'y est initiée.

De même, l'équivoque résultant, dans le Pinde, de la confusion établie

entre la religion et la culture grecque, d'une part, et le sentiment

national de race, d'autre part, ne saurait servir de base au classement

ethnique dans ces régions. Les descendants des légionnaires romains ont

su conserver, depuis les jours de Paul-Émile et à travers les effroyables

tourmentes de deux millénaires, la conscience de leur origine, et il n'y a

peut-être pas, dans l'histoire des peuples, un second exemple d'une telle

vitalité de race. Ce n'est pas d'ailleurs la seule nationalité que la

tutelle religieuse du patriarcat grec ait été impuissante à convertir

à l'hellénisme, sans parler des Bulgares de Macédoine qui s'en sont

affranchis violemment.

C'est dans l'intérêt même d'une solution pacifique du problème oriental,

et sans parti pris pour ou contre l'une des races chrétiennes de la

Péninsule, que nous avons cru devoir fournir ces explications succinctes

concernant les populations roumaines d'au delà du Danube. L'Occident

connaît moins, en effet, cet élément latin, malgré son importance en

Macédoine comme intelligence, comme richesse, et même comme nombre[11].

[Note 11: La Macédoine s'est sensiblement dépeuplée depuis les tristes

événements de ces dernières années, et ne compte guère plus de 1,800,000

habitants, chiffre qui se décompose approximativement de la façon suivante:

300,000 Turcs.

375,000 Roumains.

200,000 Albanais musulmans.

100,000 Albanais chrétiens.

450,000 Bulgares.

50,000 Serbes.

250,000 Grecs

100,000 Israélites.]

Il serait pourtant d'une absolue impossibilité d'arriver à une entente

comprenant le royaume de Roumanie--bien qu'État extra-balkanique, sauf

pour la Dobroudja--comme à un démembrement éventuel de la Turquie d'Europe,

sans tenir compte de ce facteur important.

Il est bon de rappeler que le gouvernement ottoman, bien avant d'admettre,

dans la commission des réformes, un délégué «valaque» comme représentant

d'un élément distinct,--un point sur lequel nous reviendrons,--a

formellement reconnu aux Roumains de l'Empire l'indépendance religieuse,

synonyme en Turquie d'individualité de race, et cela malgré l'énergique

opposition du patriarcat grec de Constantinople.

Le patriarcat, en vertu d'une tradition ou plutôt d'une usurpation

séculaire, tend à confondre l'orthodoxisme avec l'hellénisme dans l'ouest

et le sud de la péninsule balkanique, et redoute, après l'hégémonie

religieuse des Bulgares, celle des Roumains de Turquie, et

vraisemblablement plus tard celle des Albanais du rite oriental. Notons

en passant, ou plutôt répétons, puisque nous l'avons dit à propos de

l'exarchat bulgare, que la volonté de ces différentes races de posséder

une Église propre, indépendante du patriarcat, ne constitue pas en réalité

un schisme, du moment qu'elles restent fidèles à tous les dogmes de

l'orthodoxie.

La propagande grecque en Macédoine est entrée ces temps derniers dans une

phase de violence dangereuse, depuis qu'effrayée par les progrès de la

cause roumaine, elle semble vouloir imiter les procédés d'intimidation des

comitadjis bulgares[12]. Si cette attitude continuait à être ouvertement

soutenue par les ministres de l'Église patriarcale, elle constituerait un

réel danger pour la paix en Macédoine et ne ferait sans doute que le jeu

de l'Autriche-Hongrie, toute prête à faire avancer ses régiments de

Novibazar pour venir rétablir l'ordre, au cas où l'Europe craindrait

d'abandonner ce soin aux troupes impériales ottomanes.

[Note 12: Les collisions que l'on a signalées tout dernièrement dans

diverses localités et notamment à Monastir, se sont d'ailleurs produites

entre Roumains dits _grécomanes_ ou hellénisés, fermement attachés à

l'Église grecque représentée par le Patriarcat, et Roumains que l'on

pourrait appeler _latinisants_, c'est-à-dire qui recherchent avant tout,

dans l'institution de communautés et d'églises roumaines, la conservation

de leur individualité ethnique.]

Les panhellénistes sauraient-ils oublier--et ce souvenir devrait

les incliner à l'équité--que les Roumains du Pinde et les Albanais,

les premiers surtout, furent longtemps les plus fermes soutiens de

l'hellénisme, et que l'un des précurseurs de la révolution grecque, le

poète Rigas, Roumain de Thessalie, ne confondait pas dans ses chants les

diverses races balkaniques, lorsqu'il s'écriait:

Bulgares et Albanais, Serbes et Roumains,

Épirotes et insulaires, d'un même élan

Tirez le sabre pour la liberté;

L'Hellade vous appelle et vous tend les bras!

Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais et Grecs, telles sont précisément les

nationalités épiro-macédoniennes que nous allons maintenant examiner avec

quelque détail. À la classification établie, voici cent ans et plus, par

le barde très averti de l'émancipation hellénique, nous n'aurons à ajouter,

pour être complet, que les Monténégrins.

CHAPITRE III

LES BULGARES

La principauté de Bulgarie fut créée sur des bases assez équitables par

le traité de Berlin; mais ses habitants n'ont jamais pu oublier que le

traité de San-Stefano leur assignait un territoire s'étendant du Danube à

l'Archipel et englobant la Macédoine et une partie de la Thrace. Aussi,

pour arriver à regagner les frontières que voulait d'abord leur assurer

la Russie et dont les priva le _veto_ de l'Europe, les Bulgares ont-ils

déployé une énergie, une audace révolutionnaire susceptibles de provoquer

les plus grandes complications, si l'Autriche-Hongrie et la Russie, en

tant que puissances mandataires, n'avaient assumé la charge d'enrayer

leur action en Macédoine par l'application, si laborieuse, si décevante

d'ailleurs, d'un programme de réformes.

Au point de vue historique, les prétentions des Bulgares à s'étendre seuls

vers le sud ne sont pas plus légitimes que les prétentions des Grecs à

s'étendre seuls vers le nord, puisque les territoires convoités par les

uns et par les autres ont une population qui n'est en majorité ni slave ni

hellénique. Dans tous les cas, les Bulgares ne sauraient invoquer le droit

historique, puisque ce peuple, en partie composé d'éléments touraniens

et finnois slavifiés, est le dernier venu de tous dans la péninsule

balkanique, où il trouva, au sixième siècle, l'élément roumain, dont

il subit l'influence civilisatrice et avec lequel il vécut en bonne

intelligence.

Du septième au douzième siècle, l'histoire des Bulgares se confond avec

celle des Roumains du sud; sous la dynastie des Assanides, l'Empire

roumano-bulgare fait plus d'une fois trembler sur leur trône les maîtres

de Byzance, qu'il s'agisse de l'Empire grec ou de l'éphémère Empire latin.

De 1185 à 1260, cet État roumano-bulgare arrive au point culminant de sa

puissance sous l'impulsion de deux frères, Roumains d'origine, dont nous

aurons à reparler; il gravit peu à peu les terrasses du Pinde, et Jean

Assan II, en 1230, voit sa domination s'étendre du Danube jusqu'à Larissa.

Les Bulgares invoquent ces conquêtes comme base de leurs prétentions sur

la Macédoine; mais en faisant même abstraction du droit historique, que

nous leur refusons, l'occupation de ces vastes territoires par la petite

principauté déchaînerait de perpétuelles hostilités entre les races.

La disparition des Assanides entraîna la dislocation de leur empire. Les

Bulgares tombèrent, en 1390, sous le joug des Ottomans et supportèrent

avec une remarquable résignation, pendant des siècles, une domination

arbitraire et rapace.

Ce peuple de paysans, uniquement adonné à l'agriculture, se plia au

silence de la servitude jusqu'au moment où un ferment de liberté éveilla

chez lui des sentiments de révolte et des aspirations vers un meilleur

état social.

D'autre part, le courant panslaviste se manifestait dans le grand empire

du Nord dès 1780. Un ouvrage historique sur les Slovéno-Bulgares, publié

par Païsie, un moine bulgare du mont Athos, faisait grand bruit en Russie;

Venelin, Aprilov et leurs disciples imprimaient au slavisme une énergique

impulsion. Mais, comme tous les autres peuples chrétiens soumis aux Turcs,

les Bulgares subirent surtout l'influence de la révolution grecque de

1821, cette fille posthume de la Révolution française, et qui la première

déchira le pacte de la Sainte-Alliance. Préparée depuis vingt-cinq ans

dans les principautés roumaines, l'indépendance hellénique, dont d'autres

que des Grecs furent les facteurs dominants, fit naître chez tous les

raïas l'espoir de la liberté.

Pourtant les Bulgares furent les plus lents à prendre conscience de leur

nationalité, et ce n'est pas avant 1840 qu'ils reçurent des encouragements

de l'Occident, quand les écrits de Cyprien Robert les firent enfin

connaître à l'Europe.

L'émancipation ecclésiastique étant, en Orient, le prologue de

l'émancipation politique,--par le fait que le Synode oecuménique est

dans la main des Turcs, quand il n'agit pas sournoisement comme agent

du panhellénisme,--les Bulgares, soutenus par la diplomatie russe,

réclamèrent, dès 1857, leur Église autonome. Ils ne réussirent point

tout d'abord à l'obtenir, en raison du _veto_ opposé par le patriarcat

de Constantinople, sur la base moins de privilèges formels que lui aurait

reconnus le conquérant de Byzance, que d'une tradition séculaire abusive.

Irrités par cette résistance, les nationalistes, malgré les efforts des

autorités ottomanes pour enrayer le courant, redoublèrent d'ardeur,

usant de la presse, des brochures et de toutes les autres formes de la

propagande.

Enfin, menaçant d'une révolution si l'on n'accédait à leur voeu, et malgré

la résistance désespérée du Synode oecuménique, les Bulgares finirent par

obtenir une juridiction spirituelle particulière, sous le nom d'exarchat.

Le firman de 1870, constitutif de cet exarchat, fut à la fois la base de

l'Église bulgare et le point de départ du développement politique de ce

peuple. Le patriarcat recourut au moyen suprême, l'excommunication, et

déclara schismatique l'exarchat bulgare, ce qui d'ailleurs n'entrava en

rien l'existence de celui-ci.

Cependant, après cette concession de principe de la part des autorités

turques, le haut clergé grec intrigua de telle façon que la reconnaissance

par bérat fut refusée par la Porte aux évêchés bulgares. D'autre part,

l'administration ottomane persévérait dans ses procédés vexatoires;

aussi les comités panslavistes de Moscou, qui encourageaient la rébellion,

trouvèrent-ils un terrain favorable. C'est alors, après quelques

soulèvements réprimés par des massacres barbares, que le peuple bulgare

implora l'aide de la Russie et s'adressa à l'Europe, en réclamant son

autonomie et un gouvernement national garanti par les puissances.

La guerre de 1877 sortit de là. On sait comment le succès des armes russes

et roumaines amena l'indépendance de la Bulgarie.

La nouvelle principauté devait avoir un prince élu par le peuple et

confirmé par la Porte avec le consentement des puissances. Une assemblée

nationale fut chargée de rédiger la constitution sous la surveillance d'un

gouvernement provisoire russe, contrôlé par les représentants de l'Europe.

Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905) · 第 1 / 10 段