Si le procès Sirey n'a point fait honneur à nos moeurs, il a été
l'occasion d'un nouveau triomphe pour notre barreau.
L'éloquente et chaleureuse plaidoirie de M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas peu
contribué à l'acquittement de M. Caumartin. Nous croyons être agréables
à nos lecteurs en ajoutant aux réflexions qui précèdent le portrait et
la biographie de l'honorable bâtonnier du barreau de Paris.
M. Chaix-d'Est-Ange, bâtonnier île l'ordre des avocats à la cour Royale
de Paris, est né à Reims le 11 avril 1800. Sa réputation a devancé les
années; et, par ses habitudes, la nature de son talent, la vivacité de
son esprit, il est le représentant fidèle du barreau tel que nous le
voyons actuellement.
Orphelin à dix-neuf ans, ayant six cents francs pour tout patrimoine, M.
Chaix-d'Est-Ange allait trouver dans son diplôme de licencié en droit,
ce parchemin le plus souvent si stérile, le principe de sa fortune. Un
an après il débutait à la Cour des Pairs, et portait la parole avec
succès dans l'affaire des événements de juin 1820, dans celle de la
conspiration du 19 août de la même année, et dans le procès de La
Rochelle. La bienveillance des nobles pairs l'accueillit et sut
l'encourager, M. de Sémouville, en le prenant, à son esprit caustique,
pour quelqu'un de sa famille, lui offrit son assistance. Le jeune avocat
n'en fit pas usage et garda cependant la plus vive reconnaissance pour
les procédés dont il était l'objet.
Au palais, M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas connu les ennuis et les
préoccupations des débuts. Il passa pour ainsi dire général sans avoir
été soldat. L'esprit du temps lui était, il faut en convenir,
très-favorable. La Restauration portait bonheur à ses ennemis: les
banquiers s'enrichissaient en la poursuivant de l'opposition de leurs
écus; les gens de lettres se faisaient un renom d'esprit en l'attaquant
dans leurs pamphlets, les avocats gagnaient leurs éperons et
s'improvisaient des _Gerbiers_ en dirigeant contre elle les attaques de
leurs plaidoyers. Dans le procès de M. Cauchois-Lemaire, M.
Chaix-d'Est-Ange sut exposer les doctrines encore nouvelles du
gouvernement constitutionnel; dans le procès de M. Pouillet, il traita
une des plus graves questions de propriété littéraire, l'étendue du
droit des professeurs sur leurs leçons orales.
[Illustration: (M. Chaix-d'Est-Ange, bâtonnier de l'ordre des avocats de
Paris.)]
Après 1830, et au moment où le barreau perd, au profit ou au détriment
de la politique, MM. Dupin aîné, Barthe, Persil et autres, Al.
Chaix-d'Est-Ange se trouve placé en première ligne, et son talent ne
fait jamais défaut à sa position. Il suffit de rappeler les affaires le
_Roi s'amuse_, _Benoit_ et _Latoncière_. Dans l'affaire du ministre de
l'Intérieur contre M. Victor Hugo, à l'occasion de la pièce _le Roi
s'amuse_, l'avocat fut exposé à un véritable danger. Le parterre
romantique du Théâtre-Français s'était installé dans l'enceinte du
tribunal de Commerce avec mission, non plus d'applaudir, mais
d'interrompre. La tâche de M. Chaix-d'Est-Ange était difficile. Il lui
fallait plus que du talent; il lui fallait du courage et de la présence
d'esprit. Il s'agissait en effet de persiffler le dieu à la barbe de ses
adorateurs. A quelques interruptions près, les _hugotistes_ volurent
bien ne pas faire un mauvais parti à leur adversaire, et lui permirent
de plaider sa cause. La morale publique, essentiellement engagée dans le
procès, eut raison, et l'auteur dut désormais se borner à violer les
règles du bon goût, qui ne mènent pas devant la juridiction consulaire.
Dans l'affaire Latoncière, M. Chaix-d'Est-Ange résiste seul à la
dialectique pressante de M. Odilon-Barrot et aux accents pleins
d'émotion de M Betryer. Son client est cependant condamné, et le procès
est perdu, mais non éclairci. Dans l'affaire Benoit, M.
Chaix-d'Est-Ange; obtient un triomphe inouï dans les fastes judiciaires.
Comme avocat de la partie civile, il arrache à un misérable parricide
l'aveu de son crime. Vaincu par la parole accusatrice de l'avocat, qui
renouvelle pour lui les tortures de la question, le coupable confesse,
au milieu du bruit, du tonnerre et des éclairs qui sillonnent la cour
d'assises, le crime qui a failli mener un innocent à l'échafaud. Le
Palais garde souvenir d'un grand nombre d'autres affaires, telles que
les affaires Ardisson, Fouchères, du procès tout récent du
Gymnase-Dramatique contre la société des gens de lettres, qui furent
plaidées par il. Chaix-d'Est-Ange avec un grand éclat. Il est aussi
l'avocat nécessaire des séparations de corps.
Une pensée préoccupe les amis de M. Chaix-d'Est-Ange: dans la voie qu'il
s'est tracée, il n'a plus rien à acquérir. Ce que l'esprit peut inspirer
de plus vif, l'imagination de plus imprévu et de plus éclatant, l'ironie
de plus acerbe et de plus incisif, le pathétique de plus puissant, M.
Chaix-d'Est-Ange l'a rencontré. Il lui resterait peut-être, pour se
montrer sous une autre face, à entrer hardiment dans une voie plus
grave, où la méditation, où l'étude attentive, viendraient tempérer la
fougue et l'imprévu de ses inspirations. Il a eu lui la puissance de
cette transformation, voudra-t-il l'accomplir?
M. Chaix-d'Est-Ange a longtemps fait partie de la Chambre des Députés.
Un des premiers il usait du bénéfice des nouvelles lois d'éligibilité,
et la ville de Reims, alors qu'il n'avait que trente ans, lui donnait la
mission de la représenter. Les Rémois ont depuis remplacé l'avocat par
un chimiste.
Mariage de la princesse Clémentine.
[Illustration: Mariage civil de la princesse Clémentine d'Orléans et du
Prince de Saxe-Cobourg-Gotha.]
Le mariage de la princesse Clémentine d'Orléans avec le prince Auguste
de Saxe-Cobourg-Gotha a été célébré dans la soirée de jeudi dernier, 20
avril, au palais de Saint-Cloud, dans la grande galerie attenante à la
chapelle.
Les ministres secrétaires d'État, les maréchaux de France, le
chancelier, le président, les vice-présidents et secrétaires de la
Chambre des Pairs; le président, les vice-présidents et secrétaires de
la Chambre des Députés; les officiers de la maison du Roi et des
Princes; les dames de la Reine et des Princesses, s'étaient réunis, vers
huit heures, dans les salons du Roi.
La galerie d'Apollon avait été disposée pour le mariage civil, que notre
gravure représente, et on s'y rendit, à neuf heures, dans l'ordre
suivant:
Le Roi donnait le bras à madame la princesse Clémentine, la Reine était
conduite par S. A. S. le prince Auguste.
Venaient ensuite le roi des Belges, la reine douairière d'Espagne, le
duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, père du fiancé, et la reine des Belges;
le duc et madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier et
madame la princesse Adelaide, le duc Alexandre de Wurtemberg et la
princesse héréditaire de Saxe-Cobourg-Gotha, le prince héréditaire et le
prince Léopold de Saxe-Cobourg.
Le prince de Joinville et le duc d'Aumale, absents pour le service du
roi, manquaient à cette cérémonie. On remarquait également l'absence de
madame la duchesse d'Orléans, qui, depuis le commencement de son deuil,
persiste à se tenir renfermée, avec ses deux fils, dans ses appartements
des Tuileries.
Les témoins étaient:
Pour S. A. S. le prince Auguste, M. le baron de Koenneritz, ministre
plénipotentiaire du roi de Saxe, et M. le marquis de Rumigny,
ambassadeur du roi à la cour de Belgique.
Pour S. A. R. madame la princesse Clémentine, M. le baron Séguier,
premier vice-président de la Chambre des Pairs; M. Sauzet, président de
la Chambre des Députés; M. le maréchal comte Gérard et M. le maréchal
comte Sébastiani.
La famille royale et les témoins se rangèrent, dans la galerie, autour
d'une table circulaire sur laquelle avaient été déposés les registres de
l'état-civil. Les deux fiancés étaient au milieu; à la droite de la
princesse Clémentine, le roi Louis-Philippe, la reine, la duchesse de
Nemours et la reine des Belges; à gauche du prince Auguste, le duc
Ferdinand, son père, le roi des Belges, M. le duc de Nemours, le prince
héréditaire et le plus jeune des princes de Saxe-Cobourg; des deux
côtés, et formant le cercle, les princes, les princesses, puis les
témoins. En face des futurs époux se tenait M. le baron Pasquier,
chancelier de France, ayant à sa droite M. le président du conseil des
ministres et M. le garde-des-sceaux, entouré des autres magistrats, et à
sa gauche, le M. duc Decazes, grand-référendaire, M. Cauchy, garde des
archives de la Chambre des Pairs.
M. le chancelier, qui remplissait les fonctions d'officier de
l'état-civil, après avoir pris les ordres du roi, donna lecture du
projet d'acte de mariage. Il reçut ensuite des deux fiancés la
déclaration exigée par l'art. 73 du Code civil, et prononça que le
prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha et la princesse Clémentine
d'Orléans étaient unis en mariage.
Les nouveaux époux, LL. MM. les princes, les princesses et les témoins,
signèrent alors l'acte de mariage, qui fut clos par M. le président du
conseil des ministres, par M. le garde-des-sceaux, par M. le chancelier
et M. le ministre des affaires étrangères, et M. le grand-référendaire
de la Chambre des Pairs.
Cela fait, on descendit dans la chapelle du château, où M. l'évêque de
Versailles célébra le mariage religieux.
Le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha est âgé de vingt-quatre ans
environ. C'est un grand jeune homme, très-blond, qui ressemble beaucoup
à madame la duchesse de Nemours, sa soeur cadette. Il était dernièrement
encore major dans les armées d'Autriche; mais il vient de quitter le
service de cette puissance.
La maison de Saxe-Cobourg tient un haut rang parmi les maisons
princières de l'Europe. Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, père de
l'époux de madame la princesse Clémentine, est peu mêlé, il est vrai,
aux affaires politiques. Retiré à Vienne, il y dépense assez
tranquillement, assez bourgeoisement, si l'on veut, ses immenses
revenus. Cependant, il est le frère du roi des Belges, du duc régnant de
Saxe-Cobourg-Gotha et de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria
d'Angleterre.
De ses trois fils, l'un est marié à la reine de Portugal; le second
vient d'épouser la princesse Clémentine, et le troisième, le prince
Léopold de Saxe-Cobourg, qui est venu, ainsi que nous l'avons dit,
assister au mariage, n'a pas plus de dix-sept à dix-huit ans.
Le nouvel époux de la princesse Clémentine est donc frère aîné de madame
la duchesse de Nemours, neveu du roi des Belges et du duc régnant de
Saxe-Cobourg, frère du roi de Portugal et cousin de la reine
d'Angleterre.
Le prince Auguste est, dit-on, un jeune homme studieux, aimé et
considéré en Allemagne.
Quant à la princesse Clémentine, tout ce que nous savons d'elle, c'est
qu'elle a été élevée par madame Angelet, femme très-distinguée, soeur de
deux officiers morts à Waterloo. Depuis la mort de l'infortunée
princesse Marie, madame la princesse Clémentine s'est vouée à
l'éducation de son neveu, le petit duc de Wurtemberg. Elle a exprimé le
désir de continuer, après son mariage, les mêmes soins au fils de sa
soeur. La princesse Clémentine compte un an de plus que son époux.
Le contrat de mariage constitue à madame la princesse Clémentine un
revenu annuel de 500,000 fr. et 100,000 fr. au prince Auguste. On a
disposé avec beaucoup de luxe les appartements que les jeunes époux
doivent occuper au palais de Saint-Cloud jusqu'au mois de juillet. Ils
iront, à cette époque, faire un voyage en Allemagne et en Belgique, et
reviendront ensuite s'établir à Paris, à l'Élysée-Bourbon.
UN CHAPITRE INÉDIT
Des Mémoires de Jérôme Paturot.
L'article suivant est un chapitre inédit des _Mémoires de Jérôme Paturot
à la recherche d'une position sociale et politique_. Ces mémoires, dont
une partie seulement a été publiée par le _National_, formeront trois
beaux volumes in-8°, et paraîtront cette semaine à la librairie Paulin.
Le spirituel auteur de cette curieuse satire a augmenté les mémoires de
son héros de plusieurs chapitres inédits, non moins piquants que celui
qui a pour titre: