QUELQUES BEAUX LIVRES ILLUSTRÉS

De nos jours, on pardonne assez facilement au Vésuve ses crimes

d'autrefois, d'abord parce que ces méfaits sont atteints par une

prescription deux fois millénaire, ensuite parce que la science s'est

fort heureusement accommodée de leurs résultats. Assurément, lorsqu'il

réunissait les documents de son livre, _Pompéi_ (Emile Gaillard,

éditeur), M. Pierre Gusman, dans un bel égoïsme de lettré et d'artiste,

ne devait pas éprouver des sentiments très hostiles au redoutable

ensevelisseur. Plutôt, il lui savait gré d'avoir préservé les cités

mortes contre l'inévitable profanation des hommes et d'avoir rendu

possible, pour les exhumateurs d'aujourd'hui, la reconstitution

minutieuse de la vie romaine d'il y a deux mille ans.

L'ouvrage de M. Pierre Gusman, qui vient d'être magnifiquement réédité,

est illustré par l'auteur lui-même de 600 dessins et aquarelles d'un

puissant intérêt documentaire. En outre d'une description de Pompéi

avant l'éruption et d'un récit du cataclysme, ce livre contient de

multiples et précieuses indications. Il nous fait assister aux fouilles

anciennes et modernes, nous donne le secret de la vie antique, nous

conduit au théâtre, au cirque, aux endroits où l'on votait; il nous

initie encore aux langues parlées et à l'écriture en usage au temps de

Titus; enfin, il nous fait comprendre, savourer l'art décoratif

qu'Alexandrie exporta en Italie, les formes souples de la plastique et

le brio des peintures aux charmantes compositions païennes, où la grâce

libre et la délicatesse sensuelle des figures offrent un attrait

toujours jeune. «La tête humaine, ouvrière dépensées, révèle le

caractère de ses oeuvres par l'expression habituelle de ses traits.» Par

ces lignes, M. Moreau-Vauthier exprime, sous une forme saisissante, tout

l'intérêt du nouvel album, _l'Homme et son Image_ (Hachette, 30 fr.)

qu'il présente au public. Et, de fait, en contemplant les 200 gravures

et les 12 planches en héliogravure que renferme ce magnifique volume, on

voit aisément combien, du _Chancelier Rollin_ de Van Eyck aux

aristocratiques figures de Van Dyck et aux somptueux et robustes modèles

d'un Titien ou d'un Rubens, des Drapiers de Rembrandt au _Portrait de M.

Bertin_, les physionomies diffèrent, les génies se précisent, les

procédés se transforment. Par la représentation de la figure humaine, le

sculpteur ou le peintre font transparaître à nos yeux, d'une manière

plus immédiate que l'écrivain, le monde intérieur des passions et des

sentiments. En s'appliquant à faire l'histoire de l'homme par son image,

M. Moreau-Vauthier nous a donné l'esquisse de la société même dans ses

évolutions successives. Voyez plutôt les titres des chapitres de

l'album: l'Athlète, l'Homme d'épée, l'Homme de cour, l'Homme d'affaires.

N'est-ce point là une division rationnelle de l'histoire de la

civilisation humaine par les différents âges qu'elle a vécus?

Puvis de Chavannes qui, dans l'intimité, était un homme simple et gai,

avait une passion innocente: il dessinait des caricatures. Il en

dessinait même constamment avec, d'ailleurs, une maîtrise impeccable,

mais sans ajouter la moindre importance à ses coups de crayon et sans se

douter qu'on aurait jamais l'idée d'exhumer ces improvisations et de les

joindre à son oeuvre géniale. Or, voici justement qu'un grand nombre de

ces dessins, recueillis par Mme Ph. Gille, viennent d'être réunis en un

luxueux album, remarquablement préfacé par Mlle Adam. Tous les artistes

voudront connaître _les Caricatures de Puvis de Chavannes_ (Delagrave,7

fr. 50)au nombre desquelles ils trouveront des «instantanés» saisissants

à la manière de Daumier et des imaginations d'un irrésistible comique.

En de petits poèmes souples et colorés, qui ont tout le charme attendri

des récits de l'aïeul, M. Georges Spetz nous conte des _Légendes

d'Alsace_ (Edition de la Revue alsacienne, Strasbourg.) Il nous dit,

entre autres, la tragique aventure des frères Ribeaupierre, l'origine

merveilleuse de la source de Tiérenbach, la lutte des cloches du Donon

contre le violon du diable et la légende gracieuse de la demoiselle

blanche de la Fecht. De superbes illustrations hors texte et des

vignettes de MM. Joseph Sattler, Léon Schnug et Charles Spindler

accompagnent ces évocations du moyen âge allemand que précède un maître

frontispice du tant regretté J.-J. Henner.

L'Illustration, No. 3277, 16 Décembre 1905 · 第 30 / 45 题