LE PRIX GONCOURT DE 1905: «LES CIVILISÉS», PAR CLAUDE FARRÈRE.

Les hésitations ont été longues à l'Académie Goncourt. Parmi la masse,

plus nombreuse que jamais, des livres présentés pour le prix, aucun ne

semblait attirer les suffrages des nouveaux et jeunes immortels. Presque

au dernier moment, quelqu'un du cénacle a mis en avant un volume auquel

personne ne songeait: _les Civilisés_ (Ollendorff, 3 fr. 50), d'un jeune

officier de marine qui avait déjà publié, sous le même pseudonyme de

Claude Farrère: _Fumées d'opium_. Ces messieurs de l'Académie Goncourt

ont le goût des impromptus; ils aiment à prendre des décisions rapides

et à couronner les pages de la dernière heure. N'ont-ils pas

pareillement le dessein de tromper le public et de choisir le favori que

l'on ne soupçonnait pas?

[Illustration: M. Charles Bargone (Claude Farrère), enseigne de vaisseau

à bord du _Saint-Louis_.]

_Les Civilisés_, qui viennent de réunir la majorité des voix,

méritaient-ils tant d'honneur? Nous avons, dans la vie, rencontré des

êtres, hommes ou femmes, qui nous attirent dès le premier abord. A peine

la porte s'ouvre-t-elle devant eux et apparaissent-ils, qu'ils

conquièrent tout le salon. Ils ont des manières si engageantes, un tel

sourire sur les lèvres, une telle contenance, qu'on est pris et disposé

à tout accorder sans réfléchir davantage. Ainsi en est-il des Civilisés.

La phrase en est vive et à la fois caressante, avec des mots neufs et

éclatants, avec un réalisme qui se voile sous des couleurs très

poétiques, à la Loti.--L'auteur de _Mon frère Yves_ semble avoir marqué

toute la marine littéraire.

Au bout d'un certain temps, et après quelque examen, on aperçoit bien

quelques défauts dans l'inconnu séduisant, mais on reste malgré tout,

sous le charme de la première impression.

Trois personnages principaux remplissent presque tout le livre de M.

Farrère: un médecin, Mévil; un ingénieur, Torral, et un officier de

marine, Fierce. C'est à Saigon qu'ils se rencontrent et qu'ils mènent la

vie de civilisés, dans cette ville étrange, facile, où les plaisirs sont

sous la main et où rien ne retient plus de ce qui constitue les préjugés

de la vieille Europe. Se rappelle-t-on le serpent noir de Nietzsche que

notre éducation et notre atavisme nous ont attaché à la gorge et dont

nous ne pouvons facilement nous défaire? C'est l'ensemble de lois

morales, de conventions mondaines et sages, par lesquelles nous sommes

tenus. M. Farrère, sous le vocable de «civilisés», comprend ceux qui ont

rompu avec les principes anciens, avec les prétendues superstitions

morales pour se livrer uniquement à leur fantaisie et se procurer le

maximum possible de jouissances. «Ils vivent en marge de notre vie

conventionnelle; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les

religions. L'éclosion de pareils hommes n'était possible que dans cette

Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve...; il y fallait la

corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il y

fallait l'humidité brûlante de Saigon où tout se fond au soleil et se

dissout,--les énergies, les croyances et le sens du bien et du mal.»

Tandis que Nietzsche prêche la suppression du serpent noir, pour donner

plus de vigueur à l'homme, pour exalter son orgueil, pour écarter de lui

ce qui l'empêche de devenir un surhomme, les civilisés de M. Farrère

n'élèvent pas si haut leurs pensées et ne visent qu'à la satisfaction de

leurs moins nobles instincts. Les trois Européens de Saïgon se

dépouillent de toute croyance pour se précipiter dans la vie la plus

ignominieuse et la plus débilitante. Ah! les viles orgies où les

entraîne leur scepticisme! A trente ans, le docteur Mévil n'est plus

qu'une loque humaine, amollie et annihilée par les basses voluptés, par

le vin et par l'opium. En vain essaye-t-il de se raccrocher à une

branche de salut, à un amour pour une jeune fille pure. Mais elle

rejette, méprisante, sa vieillesse prématurée. La branche se soustrait à

sa main. Il meurt misérablement sur une route, un matin, après une nuit

honteuse. Fierce a été sur le point de se relever et d'épouser la

ravissante Sélysette; peu s'en est fallu qu'il ne quittât les civilisés

pour rentrer parmi les barbares. Mais, surpris, en une débauche, par sa

fiancée, il perd tout espoir et se fait tuer dans une lutte maritime

avec les Anglais. Pour éviter le service militaire, Torral, avant les

hostilités, avait déserté.

Ainsi finissent lamentablement les civilisés, victimes de leur

scepticisme et de leur révolte contre les vieilles lois et les vieilles

coutumes. Malgré la hardiesse des peintures, la crudité fréquente des

mots, les _Civilisés_, par leur conclusion, se présentent comme une

oeuvre morale. Peut-être l'auteur--il est assez artiste pour le

faire--aurait-il pu atténuer certains détails, nuancer quelques

couleurs. Peut-être aussi aurait-il pu, à la fin, ne pas se transporter

dans l'avenir, en pleine guerre maritime contre l'Angleterre. Cette

conception nuit à la vraisemblance du récit. Mais ne soyons pas trop

pédants devant la beauté; n'écartons pas le rayonnement d'art qui

enveloppe _les Civilisés_ et qui en dérobe si heureusement toutes les

légères taches.

L'Illustration, No. 3277, 16 Décembre 1905 · 第 27 / 45 题