Les hésitations ont été longues à l'Académie Goncourt. Parmi la masse,
plus nombreuse que jamais, des livres présentés pour le prix, aucun ne
semblait attirer les suffrages des nouveaux et jeunes immortels. Presque
au dernier moment, quelqu'un du cénacle a mis en avant un volume auquel
personne ne songeait: _les Civilisés_ (Ollendorff, 3 fr. 50), d'un jeune
officier de marine qui avait déjà publié, sous le même pseudonyme de
Claude Farrère: _Fumées d'opium_. Ces messieurs de l'Académie Goncourt
ont le goût des impromptus; ils aiment à prendre des décisions rapides
et à couronner les pages de la dernière heure. N'ont-ils pas
pareillement le dessein de tromper le public et de choisir le favori que
l'on ne soupçonnait pas?
[Illustration: M. Charles Bargone (Claude Farrère), enseigne de vaisseau
à bord du _Saint-Louis_.]
_Les Civilisés_, qui viennent de réunir la majorité des voix,
méritaient-ils tant d'honneur? Nous avons, dans la vie, rencontré des
êtres, hommes ou femmes, qui nous attirent dès le premier abord. A peine
la porte s'ouvre-t-elle devant eux et apparaissent-ils, qu'ils
conquièrent tout le salon. Ils ont des manières si engageantes, un tel
sourire sur les lèvres, une telle contenance, qu'on est pris et disposé
à tout accorder sans réfléchir davantage. Ainsi en est-il des Civilisés.
La phrase en est vive et à la fois caressante, avec des mots neufs et
éclatants, avec un réalisme qui se voile sous des couleurs très
poétiques, à la Loti.--L'auteur de _Mon frère Yves_ semble avoir marqué
toute la marine littéraire.
Au bout d'un certain temps, et après quelque examen, on aperçoit bien
quelques défauts dans l'inconnu séduisant, mais on reste malgré tout,
sous le charme de la première impression.
Trois personnages principaux remplissent presque tout le livre de M.
Farrère: un médecin, Mévil; un ingénieur, Torral, et un officier de
marine, Fierce. C'est à Saigon qu'ils se rencontrent et qu'ils mènent la
vie de civilisés, dans cette ville étrange, facile, où les plaisirs sont
sous la main et où rien ne retient plus de ce qui constitue les préjugés
de la vieille Europe. Se rappelle-t-on le serpent noir de Nietzsche que
notre éducation et notre atavisme nous ont attaché à la gorge et dont
nous ne pouvons facilement nous défaire? C'est l'ensemble de lois
morales, de conventions mondaines et sages, par lesquelles nous sommes
tenus. M. Farrère, sous le vocable de «civilisés», comprend ceux qui ont
rompu avec les principes anciens, avec les prétendues superstitions
morales pour se livrer uniquement à leur fantaisie et se procurer le
maximum possible de jouissances. «Ils vivent en marge de notre vie
conventionnelle; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les
religions. L'éclosion de pareils hommes n'était possible que dans cette
Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve...; il y fallait la
corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il y
fallait l'humidité brûlante de Saigon où tout se fond au soleil et se
dissout,--les énergies, les croyances et le sens du bien et du mal.»
Tandis que Nietzsche prêche la suppression du serpent noir, pour donner
plus de vigueur à l'homme, pour exalter son orgueil, pour écarter de lui
ce qui l'empêche de devenir un surhomme, les civilisés de M. Farrère
n'élèvent pas si haut leurs pensées et ne visent qu'à la satisfaction de
leurs moins nobles instincts. Les trois Européens de Saïgon se
dépouillent de toute croyance pour se précipiter dans la vie la plus
ignominieuse et la plus débilitante. Ah! les viles orgies où les
entraîne leur scepticisme! A trente ans, le docteur Mévil n'est plus
qu'une loque humaine, amollie et annihilée par les basses voluptés, par
le vin et par l'opium. En vain essaye-t-il de se raccrocher à une
branche de salut, à un amour pour une jeune fille pure. Mais elle
rejette, méprisante, sa vieillesse prématurée. La branche se soustrait à
sa main. Il meurt misérablement sur une route, un matin, après une nuit
honteuse. Fierce a été sur le point de se relever et d'épouser la
ravissante Sélysette; peu s'en est fallu qu'il ne quittât les civilisés
pour rentrer parmi les barbares. Mais, surpris, en une débauche, par sa
fiancée, il perd tout espoir et se fait tuer dans une lutte maritime
avec les Anglais. Pour éviter le service militaire, Torral, avant les
hostilités, avait déserté.
Ainsi finissent lamentablement les civilisés, victimes de leur
scepticisme et de leur révolte contre les vieilles lois et les vieilles
coutumes. Malgré la hardiesse des peintures, la crudité fréquente des
mots, les _Civilisés_, par leur conclusion, se présentent comme une
oeuvre morale. Peut-être l'auteur--il est assez artiste pour le
faire--aurait-il pu atténuer certains détails, nuancer quelques
couleurs. Peut-être aussi aurait-il pu, à la fin, ne pas se transporter
dans l'avenir, en pleine guerre maritime contre l'Angleterre. Cette
conception nuit à la vraisemblance du récit. Mais ne soyons pas trop
pédants devant la beauté; n'écartons pas le rayonnement d'art qui
enveloppe _les Civilisés_ et qui en dérobe si heureusement toutes les
légères taches.