C'est une opinion généralement admise en province, et même à l'étranger,
qu'il n'y a pas de ville où, pour passer agréablement le temps, on
dépense plus d'argent qu'à Paris. Quelle erreur! Je me souviens d'un
amusant inventaire auquel procéda, il y a une dizaine d'années, dans le
supplément littéraire du _Figaro_, un jeune homme plein d'esprit, qui
débutait alors dans les lettres, M. Jules Chancel. Il y énumérait et
décrivait l'infinie série des «plaisirs gratuits» qu'offre Paris. Il y
en a de toutes sortes, et pour tous les goûts, et l'écrivain nous
démontrait bien spirituellement qu'il n'existe point à Paris de
ridicule, de travers, de vice ou de vertu qui ne se puisse, en une
certaine mesure au moins, satisfaire gratuitement. Paris ne possède pas
seulement des jardins publics où l'on peut flâner délicieusement,
apprivoiser de petits oiseaux et, la belle saison venue, former son goût
dans la fréquentation des orchestres militaires; Paris n'a pas seulement
des musées merveilleux où il fait chaud pendant l'hiver et des églises
où il fait frais pendant l'été; des bibliothèques publiques, des
conférences où l'on est à l'aise pour digérer; des salons d'hôtel où,
sous prétexte d'attendre l'ami qui ne vient pas, on peut lire tous les
journaux, feuilleter tous les illustrés des deux mondes et faire sa
correspondance sur papier de luxe; des buffets de maisons de nouveautés
où l'on peut se rafraîchir et se restaurer gratis, et des mairies où
l'on trouve, de temps en temps, des mariées ravissantes à embrasser;
Paris possède une Sorbonne dont toutes les portes, ou presque toutes,
sont, huit mois sur douze, ouvertes à tout le monde, et où se donnent
rendez-vous, en la plus pittoresque des promiscuités, toutes les
curiosités, nobles ou futiles, toutes les coquetteries, tous les
snobismes, toutes les activités, toutes les paresses...
Et c'est l'attrait suprême et l'originalité unique de ce lieu: l'homme
sérieux s'y instruit, la femme frivole ne s'y ennuie point et le
philosophe y jouit--comme le dessinateur--de petits spectacles où il est
sûr de s'amuser beaucoup. C'est donc une grave affaire pour Paris que de
savoir, à chaque retour d'hiver, ce que sera l'affiche de la Sorbonne.
Quels professeurs y rencontrera-t-on et de quoi parleront-ils? Et à
quels jours? Et à quelles heures? Dans la clientèle féminine de la
maison ce détail est d'importance. Car, si l'on consent à orner son
esprit de connaissances nouvelles, on ne peut pas tout de même, pour
cela, désorganiser sa vie, changer «son jour», se lever ou déjeuner à
des heures ridicules, renoncer à l'agrément de certaines visites à faire
ou à recevoir et du thé de cinq heures.
[Illustration: Une habituée du cours de M. Faguet.]
[Illustration: Cours de M. Lanson: Histoire du goût littéraire au XVIIIe
siècle.]
Il y a aussi, en dehors de la Sorbonne, quelques cours où se porte
volontiers la curiosité des amateurs, et il est intéressant de savoir,
au moment où la Sorbonne va s'ouvrir, si telles conférences données par
X... à l'École du Louvre ou par Y... au Collège de France, et qu'on ne
veut point manquer, n'auront pas lieu à l'heure précise où Z..., de la
Faculté des lettres, professera le cours très attendu qu'on a résolu de
suivre aussi...
Les amateurs «sérieux» ont eu, cette année, le regret de ne point
trouver sur l'affiche de la Sorbonne quelques-uns des noms qui les y
attiraient d'ordinaire. M. Lavisse n'enseigne plus; M. Boutroux, M. G.
Monod, M. Buisson, ont provisoirement quitté l'affiche. Mais le
répertoire de l'hiver a tout de même de quoi satisfaire les curiosités
des plus gourmands; et, si les noms des «célébrités» y sont plus rares,
les compétences les plus variées et les plus notoires talents y
figurent. Six maîtres y enseignent la philosophie; treize, la géographie
et l'histoire; treize, les lettres et la philologie.
La troupe des amateurs se disperse autour de ces chaires en groupes très
inégaux. Cette année, elle semble négliger un peu les philosophes, et
nous sommes loin des belles années où c'était un brevet de distinction,
pour une Parisienne, que d'être vue--très attentive et le crayon d'or à
la main--aux leçons de Caro. La parole charmante de M. Brochard eût été
digne de les attirer; mais M. Brochard consacre, cet hiver, son élégante
érudition au «Néoplatonisme alexandrin», et ce n'est pas de quoi réjouir
des imaginations de femmes. Quelques-unes vont entendre M. Dumas, qui
leur parle des «Emotions et des passions», mais de si honnête manière!
M. Séailles parle de «l'Idée de Dieu et des méthodes philosophiques»
devant un auditoire attentif, et M. Lévy-Bruhl a vu se lever vers lui,
depuis un mois, quelques jolis yeux: des yeux de graves étudiantes que
tourmente le besoin de savoir ce que c'est au juste que la «Philosophie
de Descartes». Les autres fréquentent de préférence les cours de
lettres. Il y en a, cette année, d'amusants. Le plus suivi de tous est,
comme l'an dernier, celui de M. Faguet, qui traite des «Poètes français
du temps du premier Empire». M. Faguet a tout ce qu'il faut pour
intéresser un auditoire de femmes: il est académicien, il a de l'esprit,
il sait à fond les choses dont il parle, et il ne parle que de choses
qu'on voudrait savoir. Il est, avec cela, le plus fécond des
journalistes, et il exerce la critique dramatique au rez-de-chaussée du
plus vénérable de nos journaux. C'est ce qui vous explique pourquoi on
voit fleurir autour de sa chaire de si jolis chapeaux et briller l'or de
nuques si jolies: ce sont les nuques et ce sont les chapeaux de
comédiennes qui, ayant lu les feuilletons de M. Faguet, se sont dit que
les leçons qu'il professe à l'amphithéâtre Richelieu ne devaient pas
être ennuyeuses... Elles ne le sont pas, en effet. Non plus que celles
de M. Lanson, qui a pris pour sujet, cet hiver, «l'Histoire du goût
littéraire en France au dix-huitième siècle». Ici, moins d'élégances. Un
auditoire où domine l'élément «professionnel»: des étudiants des deux
sexes, des institutrices,--beaucoup d'institutrices. M. Lanson est un
professeur influent et bien en cour; il est fort en littérature et il a,
en politique, des opinions hardies; c'est un maître qu'il est
intéressant de suivre et avantageux d'avoir suivi.
[Illustration: S'est trompée de jour et assiste, avec sa mère, au cours
de M. Luchaire: _Innocent III et la question d'Orient._]
[Illustration: Une Allemande qui suit les cours, quels qu'ils soient,
pour apprendre la bonne prononciation française.]
[Illustration: L'amphithéâtre Richelieu, pendant un cours de M. Faguet.]
C'est au cours de M. Santayana que nous retrouvons les mondains--et les
mondaines--de Sorbonne. Professeur à l'université d'Harvard, M.
Santayana fait, sur la «Philosophie contemporaine en Angleterre et aux
États-Unis», un cours où affluent les jolies femmes... car la colonie
américaine est riche en jolies femmes, et ce sont elles surtout qui
viennent, deux fois par semaine, applaudir leur savant compatriote et
continueront de lui faire cortège jusqu'en mars.
Est-ce à dire que MM. Santayana, Lanson et Faguet méritent seuls la
vogue qui s'attache cet hiver à leur enseignement? Point du tout;
n'oubliez pas que la Sorbonne compte parmi ses maîtres un des hommes les
plus savants et les plus spirituels de ce temps-ci, M. Gebhart; que les
noms de MM. Croiset, Collignon, Martha, Cartault, Thomas, Henry, Gazier,
Lichtenberger, Beljame, Haumant, Dejob, s'inscrivent à l'affiche de
1906. Mais quoi! la vogue ne va pas au talent seul; elle va aux hommes
qui ont «une histoire» et aux sujets qui l'amusent; or, M. Croiset n'a
pas d'histoire; quand M. Collignon lui parle de «l'Art grec au quatrième
siècle», la foule des amateurs fait la grimace, et, si elle néglige un
peu M. Gebhart, c'est que M. Gebhart lui tient, sur la «Chronique de
Fra-Salimbene», des discours qui ne la divertissent point follement.
[Illustration: Cours de M. Collignon _(Art grec au IVe siècle)_.]
Quelques auditrices pourtant restent fidèles à ces graves leçons et
c'est, pour l'habitué de Sorbonne, un amusement que ces rencontres
inattendues: l'auditrice guindée que sa femme de chambre accompagne et
qui échange avec elle des réflexions qu'on voudrait connaître...;
l'élève du Conservatoire, échouée là par on ne sait quel hasard, qui
s'est trompée de porte ou de jour et qui, croyant entendre M Faguet,
demeure comme médusée devant les explications que M. Luchaire lui
fournit sur «Innocent III et la question d'Orient».
[Illustration: Un rentier de Sorbonne.]
[Illustration: Suit le cours de M. Gabriel Séailles... Sa bonne aussi.]
M. Aulard intéresse davantage. M. Aulard est un peu, du côté des
historiens, ce qu'est M. Lanson du côté des professeurs de lettres.
C'est un militant, dont les idées ont fait du bruit. Il nous explique,
cet hiver, la «Méthode des principaux historiens de la Révolution».
Auditoire d'étudiants, d'institutrices, de rentiers graves. Le rentier
fréquente volontiers, en Sorbonne, les cours d'histoire. Et il n'a que
l'embarras du choix. L'histoire ancienne le tente-t-elle? MM. Leclercq
et Grébaut la lui enseigneront. Celle de l'art byzantin lui plaît-elle
davantage? M. Diehl est là pour la lui raconter. Est-il friand
«d'actualité»? Voici les cours où M. Revon, très entouré, traite de
«l'Évolution morale du Japon», et M. Augustin Bernard du Maroc, et M.
Denis de «la Russie depuis Paul Ier». M. Vidal de la Blache, M. Marcel
Dubois, lui enseigneront, s'il veut, toutes sortes de géographies; M.
Lemonnier, l'«Histoire de l'art»; M. Romain Rolland, celle de «l'Opéra,
de Lulli à Gluck». Et je m'en voudrais enfin d'oublier le docte cours de
psychologie de M. Egger, et celui de M. Espinas sur les «Vues
sociologiques de Voltaire et de Rousseau». Le rentier de Sorbonne est le
plus respectueux des auditeurs. Il prend rarement des notes. Ancien
commerçant, fonctionnaire ou vieux militaire retraité, sa fonction est
de se reposer. Il écoute, simplement, et quelquefois il s'endort.
Interpellé par un avocat qui s'irritait de le voir dormir depuis le
commencement de sa plaidoirie, un vieux juge osa répondre que le sommeil
était quelquefois «une opinion».
Le mot est spirituel, mais ne vaudrait rien si on l'appliquait aux
dormeurs de Sorbonne. Car leur sommeil, à ceux-là, ne veut pas dire:
«Vous êtes ennuyeux», mais le plus souvent: «Vous êtes, monsieur le
professeur, un peu trop fort pour moi». Et cela est tout à l'honneur de
nos maîtres. Ils ne cherchent pas à plaire quand même à l'auditoire qui
les écoute; ils l'appellent à eux; ils ne descendent point à lui; ils
savent résister, parlant au public, à la tentation de se faire
courtisans. C'est une des vertus que le Palais-Bourbon pourrait envier à
la Sorbonne.