JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Je ne connais pas M. le député Ribot. Mais je voudrais le connaître pour

lui dire à quel point je suis contente de lui et combien j'admire son

courage. Un journal raconte, en effet, qu'élu naguère membre de

l'Académie des sciences morales et politiques, M. Ribot a volontairement

négligé de commander à son tailleur l'uniforme fameux dont l'image

liante les rêves ingénus de tant de vieillards. L'habit à palmes vertes

ne tente point la coquetterie de M. Ribot; M. Ribot n'éprouve le besoin

ni de suspendre à sa ceinture--pour prouver qu'il est un orateur de

talent--une lame pointue, ni de poser sur sa tête ce chapeau bicorne

dont une mode singulière veut qu'en France, à l'exemple des généraux,

les garçons de recette et les académiciens soient coiffés. Et il ose

avouer à ses amis la répugnance que cette tradition «de se déguiser» lui

inspire! On élira bientôt M. Ribot membre de l'Académie française; cette

fois, il lui faudra, bon gré mal gré, se déguiser; car l'Académie

française ne plaisante point en ces matières et, chez elle, l'uniforme

est resté de rigueur. Et M. Ribot ne dissimule point que cette coiffure

emplumée, cette épée, ces feuillages brodés au plastron de l'habit et à

la couture du pantalon lui gâtent par avance une partie de sa joie.

M. Ribot se consolera en pensant que les plus prestigieuses modes n'ont

qu'un temps et que celle des déguisements académiques passera, comme les

autres. On m'assure même que l'âme française s'est, à cet égard, depuis

quelques années, démocratisée un peu. Il paraît que plusieurs

académiciens ont pris l'habitude de porter, sous le gilet officiel à

boutons d'or, le simple pantalon noir, et qu'à la Sorbonne il existe un

vestiaire commun où les mêmes robes et les mêmes épitoges servent à

plusieurs maîtres qui, suivant les besoins du service, se les

repassent... Les professeurs ont, dans les lycées, renoncé depuis

longtemps au port de la toque noire et de la toge; on a cessé d'orner,

comme autrefois, les manches de tunique des bons élèves de galons de

laine et d'or; au Palais même les règles de l'ancienne étiquette

s'abolissent petit à petit: on a vu M. le bâtonnier Chenu, l'été

dernier, s'y promener en bottines fauves et «canotier» de paille, et des

gilets de fantaisie égayer de leur coloriage l'uniforme des juges. C'est

une révolution, cela! Elle s'accomplit tout doucement, sans doute; mais

M. Ribot n'est pas très vieux. Il a encore le temps de voir tomber en

désuétude bien des modes niaises et, peut-être, qui sait? disparaître

des bancs de l'Institut cet habit vert et ce chapeau à plumes sous

lesquels on a vu tant d'hommes vénérables apparaître un peu comiques...

*

* *

Délire et cohue aux Champs-Elysées. Le Salon de l'automobile a, pour la

huitième fois, ouvert ses portes aux Parisiens. Et ce n'est pas

seulement Paris qui envahit, depuis huit jours, le Grand Palais et les

serres du Cours-la-Reine; c'est l'univers. Les trains d'Allemagne et

d'Italie, les bateaux d'Amérique et d'Angleterre arrivent bondés. Paris

s'est créé là une suprématie que tous avouent. Il en est fier, il a

raison; et il me semble qu'il était juste que le sort désignât Paris

pour le triomphe de cette industrie-ci. Nulle part elle n'eût réussi à

s'épanouir avec tant d'éclat; car, en aucun pays, les femmes n'eussent

composé autour de ses victoires un si délicieux et éblouissant cortège.

Les Parisiennes ne goûtent plus guère la peinture que les jours de

vernissage, et, pour qu'elles s'intéressent aux chevaux, il leur faut

l'exceptionnel régal d'un «grand prix» à Auteuil, à Chantilly ou à

Longchamp. Au Salon de l'automobile, elles n'ont pas de ces

coquetteries. C'est Alphonse Daudet, je crois, qui disait de la musique:

«Je l'aime sans discuter, sans vouloir chercher les raisons de mon

plaisir; je l'aime comme une bête.» C'est un peu, dirait-on, de cette

façon-là que les Parisiennes aiment, à cette heure, l'automobilisme.

Elles en sont allées inaugurer l'exposition; et on les a vues y revenir

dès le lendemain, afin de renouveler en elles l'enthousiasme qu'elles y

avaient ressenti la veille; et elles y sont retournées cette semaine; et

la semaine prochaine, et jusqu'au 24 décembre--inclusivement--on les y

rencontrera.

Diverses raisons amènent la Parisienne au Salon de l'automobile. Elle y

vient pour prendre le thé, parce qu'il est convenu que, pendant trois

semaines, c'est uniquement là qu'elle retrouvera ses amies. Elle y vient

inaugurer quelques toilettes, parce qu'elle sait que c'est là qu'elle

rencontrera les jeunes gens que son élégance ravit et les jeunes femmes

que ses succès font enrager. Elle y vient peut-être aussi pour acheter

une automobile; et elle y vient encore et surtout pour regarder

l'automobile qu'elle n'achètera pas, et pour marchander avec conviction

celle qu'elle achèterait si ses moyens lui permettaient d'en acheter

une, ou enfin pour se mêler à l'élite de celles qui ont le moyen d'en

acheter.

Illusion délicieuse, où sa vanité se complaît et s'attarde! Elle essaye

des voitures; elle compare; elle discute. Avec cette promptitude

d'assimilation où triomphe la Française, elle s'est fait une sorte de

compétence; elle sait le jargon qu'il faut parler ici; connaît les noms

des fabricants, se récrie sur la valeur d'une marque; elle n'ignore ou

ne semble ignorer rien de ce qu'il faut savoir touchant la qualité des

châssis de celui-ci et des cylindres de celui-là. Elle m'émerveille!

Et voilà peut-être de quoi expliquer, en partie, le frénétique essor de

cette industrie neuve. Ce n'est pas _la cause_, assurément; c'est une

des causes. L'automobile a les Parisiennes pour elle. Elle a les

Parisiennes pour elle à cause des facilités de vie qu'elle procure et

des vertiges qu'elle donne; parce qu'elle est un meuble très commode et

un jouet très affolant; parce qu'elle est le véhicule le plus chic,

étant le plus coûteux de tous. Sa cherté même en fait un symbole

d'élégance; elle est l'un des signes à quoi une certaine élite se

reconnaît...

*

* *

En attendant les volumes d'étrennes qu'on va donner aux enfants sages,

les académies font pleuvoir les couronnes et les billets bleus sur les

grandes personnes qui font des livres. L'Institut proclame ses lauréats

de l'année; aux frais d'un journal, un aréopage féminin prime le dernier

ouvrage d'un jeune romancier, M. Romain Rolland; aux frais de deux

écrivains morts, l'Académie Goncourt gratifie d'un don de 5.000 francs

le roman d'un autre jeune,--un enseigne de vaisseau dont le pseudonyme

est Claude Farrère. Et, de son côté, la Société des gens de lettres

distribuera, ces jours-ci, quelques sommes... Que tout cela est peu de

chose! Le dernier recensement quinquennal de la population m'apprend

ceci, qui me confond: il y a, en France, 44.000 «artistes et

littérateurs». N'est-ce pas de quoi décourager la libéralité des

académies? Jamais, quoi qu'elles fassent, leurs ressources ne suffiront

à panser les blessures, à consoler les misères engendrées dans 44.000

âmes par l'ambition d'écrire, de sculpter, de peindre ou de composer des

partitions. Il y a bien quelques puissants dans cette foule-là; et

quelques heureux et beaucoup de «demi-arrivés» pour qui la vie est

possible, si leur soif d'honneurs et de richesses n'est pas grande. Mais

les autres!

Les autres sont des jeunes gens, des hommes mûrs, des vieillards. Mais

c'est aux jeunes que vont de préférence les prix qu'on distribue.

Pourquoi? On trouve intéressant d'encourager la jeunesse, d'aider le

débutant à «faire son trou». Il serait plus humain, ce me semble,

d'aider les vieux à payer leur terme; et j'aimerais que les prix

académiques allassent d'abord aux cheveux gris.

Ce qui est douloureux en art, ce n'est pas d'avoir vingt ans et de rêver

la gloire; c'est, à soixante, de penser qu'on ne l'atteindra plus. Voilà

les vraies tristesses,--celles qui auraient besoin d'être consolées les

premières... Les jeunes gens sont, dans la pire détresse, armés des deux

plus grandes forces qu'il y ait au monde: ils ont l'espérance et ils ont

l'amour. L'avenir est devant eux; les femmes les aiment... Je ne les

trouve pas intéressants du tout.

L'Illustration, No. 3277, 16 Décembre 1905 · 第 5 / 45 题