VIII

Lorsque je visitai en 1862 cette merveilleuse colonie, le Paradis sur le

Dniester, Zénon Mirolawski avait réalisé ses projets dans la mesure de

ses forces, et il faut avouer que cette utopie mise en pratique était de

nature à faire sur le voyageur une très-vive impression.

Marie-Casimire, toujours royalement belle, continuait à comprendre et

à vénérer son époux, qu'elle aidait dans une oeuvre où la charité

chrétienne se joignait au sentiment éclairé autant que généreux de tels

besoins, de telles aspirations de nos jours. Ayant hérité des biens

immenses de la famille Dolkonski, Zénon et la noble femme qu'il avait

associée à sa tâche vivaient aussi modestement que par le passé des

seuls revenus de Tymbark. Ils n'avaient réservé pour eux que le château

de Tchernovogrod, qu'ils habitaient; toutes leurs terres s'étaient

transformées en un petit État industrieux, peuplé exclusivement

d'ouvriers qui n'étaient autres que des pauvres de toutes les

nationalités venus de leur plein gré sur ce sol béni. Un acte de

fondation rédigé avec la plus grande sagacité juridique protégeait cet

État contre tout conflit avec le gouvernement. La population était

saine, active et joyeuse; le fils aîné du couple vertueux, qui donnait

à ces déshérités réconciliés avec la vie l'exemple du travail et du

bonheur, achevait ses études à l'Université; j'aperçus le cadet parmi

les faucheurs d'un champ de blé d'où partaient des chansons. Entre le

château et le Dniester florissait une petite ville qui avait arboré pour

emblème une fourmilière. Nulle part on n'y voyait de cabaret.

Comme je retournais à Tcherwonogrod, deux paysannes amenèrent entre

elles devant le juge un petit homme au visage farouche, vêtu de

haillons, les mains liées derrière le dos. Le juge n'était autre que

Marie-Casimire, élevée à cet emploi par la confiance du peuple, qui se

réservait le droit d'élection bien entendu:

--As-tu donc encore violé la loi? demanda-t-elle sévèrement.

Le petit homme se tut; en le regardant de plus près, je reconnus Popiel

le communiste.

L'une des paysannes, une belle fille, prit la parole:

--Au lieu de travailler, il s'enivre, et il effraye les femmes par ses

propos.

--Assez! fit Marie-Casimire. Il sera conduit à la frontière et repoussé

de notre alliance; s'il ose jamais revenir, on le forcera au travail

comme un esclave. Seul, l'homme laborieux et capable de produire mérite

d'être membre de la société humaine.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 32 / 37 题