VI

Les récoltes étaient faites et rentrées, la bise soufflait désormais

sur les chaumes. Un soir, Zénon s'approcha de la comtesse Marie, qui

revenait du jardin:

--J'ai achevé mon travail, lui dit-il; le temps est venu de m'en

retourner; mais d'abord, il faut que je vous dise adieu, mademoiselle.

Pardonnez-moi, mon coeur m'entraîne à cette audace.

Marie-Casimire était debout sur les degrés du perron:

--Tu veux partir? demanda-t-elle avec un calme apparent. Si tu restais

pourtant, le travail ne te manquerait pas ici.

--Noble demoiselle, dit Zénon, il suffit d'un ordre de votre bouche pour

que je reste.

--Je n'ai rien à t'ordonner, répliqua-t-elle en souriant, je ne suis pas

ta maîtresse, mais je désire que tu restes. Est-ce assez?

Zénon, suffoqué par l'émotion, s'inclina pour baiser le pan de sa

kazabaïka; elle lui tendit vivement la main en s'écriant:

--Non, pas ma robe, ma main!

Et les lèvres brûlantes de Zénon se posèrent sur cette main blanche,

qui était tremblante et glacée; puis Marie monta les degrés d'un bond,

courut dans sa chambre et, les joues en feu, s'agenouilla sur son

prie-Dieu. Elle savait maintenant qu'elle l'aimait, elle en était

honteuse et fière à la fois. Tout en combattant faiblement contre

elle-même, elle se répétait toujours:

--Il n'est pas ce qu'il paraît!--Eh bien! reprit-elle soudain, quand il

serait un paysan? N'a-t-il pas le langage et l'âme d'un gentilhomme?

C'est le contraire de Joachim, qui est né gentilhomme et dont je ne

voudrais pas pour valet.

Zénon, pendant ce temps, écrivait à son père. La tendresse filiale le

pressant de tout dire, il avoua ingénûment à Pan Mirolawski qu'il aimait

la plus parfaite créature qui fût au monde et qu'il était résolu à ne

retourner qu'avec elle dans la maison paternelle.

Le silence que son père, ordinairement si prompt à partager toutes ses

impressions, opposa à cette lettre, ne laissa pas que de l'inquiéter.

--Peut-être est-il malade? dit-il à Mordicaï. Va vite me chercher des

nouvelles.

Zénon s'occupait alors à battre le blé en grange ou à scier du bois dans

la cour du château, et la comtesse Marie, qui jusque-là ne visitait

guère les communs, avait pris depuis peu l'habitude de venir souvent

prêter l'oreille au chant populaire qui accompagne si gaîment la cadence

des fléaux. La première neige étant tombée, elle restait debout, des

heures entières, à souffler sur les vitres ternies par les frimas, pour

entrevoir Zénon, dont la fière tournure se dessinait sur le sol blanc,

brisant à grands coups de cognée des billes de bois énormes.

Puis, le soir, quand Zénon, assis dans le fournil au milieu des

serviteurs rassemblés, charmait ces derniers par de curieux récits, on

voyait Marie-Casimire entrer sous quelque prétexte et s'asseoir sur un

banc près du poêle. L'esprit naturel et la sagesse acquise du prétendu

Paschal l'étonnaient de plus en plus. Un soir, Zénon parlait de Pawluk,

hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par les Turcs et vendu

au sérail, d'où il s'échappa en compagnie d'une jeune sultane, qui

suivit l'esclave jusque dans son pays sauvage, par-delà les flots bleus

de la mer.

Comme Marie-Casimire riait dans son coin:

--Cette histoire vous paraît absurde? lui dit tristement Zénon.

Elle ne répondit pas; mais, un peu plus tard, elle lui commanda d'une

voix brève de prendre la lanterne pour l'éclairer jusqu'au perron du

château. Tandis qu'ils traversaient la cour:

--Veux-tu savoir pourquoi j'ai ri? demanda la jeune comtesse en

s'arrêtant tout à coup. Je me disais que c'était grand dommage que je ne

fusse pas sultane. Voudrais-tu être mon esclave?

Zénon se mit à genoux.

--Je le suis dès à présent, dit-il, et je t'implore avec les paroles du

poëte: «Ne lâche jamais la chaîne qui me retient captif,--ce serait,

hélas! le pire des châtiments,--car pour moi tu es dieu, et l'univers,

et la liberté.--Mets plutôt ton pied sur le cou de ton esclave...» Ma

maîtresse! ma chère maîtresse! ajouta Zénon en courbant la tête jusqu'à

terre.

--Mais la sultane n'avait pas comme moi de grosses bottes, dit Marie en

riant et rougissant à la fois.

Cependant elle posa le bout de son petit pied sur la nuque du jeune

homme en disant:

--Es-tu satisfait?

--Je suis heureux, répondit Zénon.

--Eh bien! il est doux d'entendre cela de la bouche d'un vaillant de ta

sorte; reste à genoux pour que je te dise...

--Quoi donc, ma maîtresse adorée?

Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son cou et reprit

gravement:

--Mon coeur est ouvert devant toi comme devant Dieu. Tu peux y lire que

je t'aime.

Leurs lèvres se touchèrent rapidement, et elle s'enfuit.

La nuit même, Zénon fut réveillé en sursaut par Mordicaï, qui lui

annonça que son père venait d'arriver et qu'il l'attendait dehors.

Après les premières effusions de joie:

--Où est celle que tu as choisie? demanda Pan Mirolawski. Mordicaï

prétend tout ignorer. Tu veux me donner pour bru une paysanne, sans

doute? Eh bien! mon fils, pourvu qu'elle t'aime seulement et qu'elle ait

de l'honneur...

--Elle a de l'honneur autant que femme au monde, interrompit Zénon,

quoique ce soit une grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et

elle m'aime, quoiqu'elle me prenne pour un paysan.

--Noble créature! s'écria Pan Mirolawski avec une de ces explosions

d'enthousiasme juvénile qui étaient le charme de son caractère faible et

léger. Demain, je veux la demander en ton nom...

--Gardez-vous-en bien! répliqua Zénon. J'ai un autre projet, un projet

que vous m'aiderez à réaliser. Tout ce qu'il faut pour le moment, c'est

que vous pénétriez dans le château et que vous fassiez parvenir en

secret à Marie-Casimire une lettre de moi. Dans cette lettre, je lui

demanderai de fuir avec Paschal le paysan. Et ainsi je serai sûr qu'elle

m'aime de l'amour absolument désintéressé que j'ai besoin de rencontrer

chez ma femme, chez la compagne de ma destinée, entendez-vous?

Le projet parut charmant à Pan Mirolawski, toujours prêt aux aventures.

Le lendemain, il arriva officiellement au château, y reçut l'hospitalité

la plus affable et fut invité à dîner. En apercevant la bien-aimée de

Zénon, ses yeux se remplirent de larmes. Il s'approcha d'elle et la

baisa au front. Le comte Dolkonski trouva cela bien sentimental; mais

Marie-Casimire, attendrie, fléchit le genou devant ce vieillard naïf qui

l'embrassait paternellement, et lui demanda de la bénir: ce que fit Pan

Mirolawski, ses deux mains appuyées sur ce beau front.

Lorsque Marie-Casimire, à la fin du dîner, remonta dans sa chambre, elle

trouva dans la poche de sa kazabaïka une lettre que le père de Zénon lui

avait adroitement glissée sans qu'elle s'en doutât. Le coeur palpitant,

elle lut:

«Ma chère maîtresse, si vous m'aimez, partez avec moi cette nuit. Tout

est disposé pour notre fuite. Faites seulement un signe favorable à

votre esclave.»

La courageuse fille n'hésita pas: elle descendit dans la cour, où Zénon

attendait sa réponse, et dit en passant auprès de lui:

--Je suis prête.

Puis elle revint sur ses pas et demanda, toujours à voix basse, du même

air indifférent:

--L'heure?...

--A dix heures, sur la terrasse, répondit Zénon en détournant la tête.

A dix heures, un traîneau de paysan s'arrêta devant la petite porte du

jardin: le cocher, dont il eût été impossible de reconnaître les traits

sous le vaste bonnet de peau d'agneau qui descendait jusque sur son

nez, n'était autre que Pan Mirolawski, complice de l'enlèvement de

Marie-Casimire, comme il l'avait été de la fuite de son fils. Annulé

toute sa vie par une femme impérieuse, le bonhomme trouvait piquant de

jouer un rôle sur ses vieux jours.

La comtesse Marie parut sur la terrasse enveloppée d'une pelisse, et la

sorcière Patrowna, sortant d'un buisson couvert de neige, la conduisit

jusqu'au traîneau, telle qu'une mystérieuse figure du destin. A la porte

se tenaient Zénon et Mordicaï. Le premier se jeta passionnément à genoux

et baisa les pieds de la jeune comtesse avant de la placer dans le

traîneau. Le juif s'était élancé à côté du cocher.

--Mon philtre a donc réussi! murmura Patrowna à l'oreille de Zénon.

Un claquement de fouet, un bruit de clochettes, et l'heureux couple vola

au galop à travers la plaine blanche. Personne ne dit un mot pendant le

voyage.

De temps en temps, Marie-Casimire serrait la main de son amant, assis

sur la paille auprès d'elle. Ce ne fut qu'en atteignant Ostrowitz, où

ils s'arrêtèrent dans la maison du garde, que Paschal le paysan se fit

connaître pour Zénon Mirolawski. Elle ne témoigna ni joie ni trop grande

surprise. Pressée contre son coeur, elle lui dit:

--Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livrée sans conditions à un

paysan; je suivrai le fils du seigneur d'Ostrowitz à travers le monde,

qu'il me mène par un chemin de délices ou par un chemin de douleur.

Pan Mirolawski bénit les deux jeunes gens, puis il leur dit:

--Je retourne sans plus tarder à Tchernovogrod. On doit épargner

l'inquiétude au coeur d'un père; d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore

avec le métier d'entremetteur.

Restés seuls dans la maison du garde, Zénon et Marie-Casimire revinrent

avec ivresse sur les premières péripéties de leur amour éclos dans un

champ de blé comme une idylle biblique; le jeune Mirolawski passa, sans

plus tarder, de ces douces réminiscences, au récit des rêves exaltés,

des projets généreux qui l'avaient déterminé à quitter le toit paternel

et conduit par conséquent auprès de Marie.

--Ma bien-aimée, lui dit-il, veux-tu t'associer à mon oeuvre? Certes je

n'espère pas réussir à supprimer la misère autour de moi: toutes les

aumônes que nous répandrions, en nous privant nous-mêmes du nécessaire,

ne soulageraient qu'un bien petit nombre de malheureux; leur effet

s'éteindrait avec nous, et nous nous serions exposés volontairement

aux plus dures privations personnelles pour n'arriver peut-être qu'à

encourager l'insouciance et la paresse. Je ne te demande donc pas de

tout sacrifier à l'humanité, mais seulement de renoncer, pour l'amour

d'elle, au superflu, d'être à la fois sa bienfaitrice et son exemple.

Proscrivons le luxe, qui ne peut être acquis que par l'esclavage et la

souffrance d'autrui; cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la

solution du plus triste et du plus compliqué de tous les problèmes, et,

lorsque nous croirons l'avoir trouvé, consacrons notre vie et nos biens

à mettre en pratique ce que nous aurons nommé, dans la sincérité de

notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu?

--Mon bien-aimé, répondit Marie-Casimire, suspendue à ses lèvres comme

l'apôtre Jean à celles de Jésus, je t'ai dit que je te suivrais partout,

que je t'obéirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspiré ces

belles et sérieuses préoccupations à l'âge où d'ordinaire la jeunesse ne

se soucie que de ses plaisirs?

--C'est l'amour, répondit Zénon. Mon père et ma mère m'ont aimé, chacun

à sa manière, plus que je ne le méritais. Elle était sévère et il était

faible, mais tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi ainsi

dans une atmosphère de tendresse, de dévouement et de reconnaissance; ma

reconnaissance, il est vrai, s'adressait surtout à mon père, qui prenait

la responsabilité de mes fautes d'enfant, au risque de s'attirer des

reproches et de l'ennui. Pour lui épargner cela, j'aurais fait tout au

monde. J'en conclus que la bonté est puissante sur les coeurs. Nous

pratiquerons la bonté: quiconque se sent aimé devient nécessairement

capable d'aimer les autres.

Marie-Casimire embrassa Zénon avec un tendre respect et une religieuse

émotion.

--Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes pensées viennent du coeur!

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 30 / 37 题