La voix de Zénon arrêta le cortége.
--Que faites-vous? criait cette voix claire et vibrante, qui domina
soudain tout le tumulte; de même éclate une trompette au-dessus des
bruits de la bataille.
--Le peuple va juger! crièrent vingt hommes ensemble.
--Juger qui?
La vieille Patrowna se fit place jusqu'à lui et répondit:
--Une pauvre fille séduite. Protége-nous, Paschal!... Dieu t'envoie...
--A l'eau, la sorcière! hurlèrent quelques enragés.
Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse aïeule. Mordicaï
Parchen, qui s'était tenu derrière les larges épaules de Zénon, fut si
effrayé qu'il grimpa au faîte de l'arbre le plus proche avec la vitesse
d'un écureuil.
--Assez! dit Zénon; on ne noiera personne, et il n'y aura pas de
jugement.
--Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer à la commune?
--Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser juger cette faible
créature? Êtes-vous des anges, des saints? Aucun de vous n'a-t-il violé
les devoirs sacrés du mariage? Bien des femmes peut-être, parmi celles
qui sont ici à insulter leur soeur tombée, ne résisteraient pas à
quelques rangs de corail, le cas échéant.
Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tête, se jeta sur
Zénon, mais au moment même un vieillard à barbe blanche vint au secours
de celui-ci: c'était le mendiant qu'il avait arraché aux jolies griffes
de Pani Witolowska. De son côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de
son arbre:
--Au secours! au secours! ne le touchez pas!
Zénon avait abattu son adversaire d'un coup de poing; le bâton à la
main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout
à coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la
coupable, et la jetant aux pieds des juges:
--Que celui d'entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme
avance d'un pas, et je le tuerai comme un blasphémateur... Le Christ
n'est pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et quiconque
est sorti du sein de la femme est un pécheur. Rentrez en vous-mêmes,
humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la
charité.
Ces paroles retentirent au milieu d'un profond silence, puis plusieurs
voix s'élevèrent:
--C'est la vérité...
--Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce
jeune homme. Le Ciel l'a suscité parmi nous.
--Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l'injuste, criait
le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus sévères que Dieu, plus
impitoyables que le soleil.
Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lenôtre, ayant
reconnu Zénon, fit arrêter. On lui exposa le cas.
--Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, que la peste vous
enlève tous. Voyez ce jeune étranger; il vaut mieux à lui tout seul que
cent mille d'entre vous. Quiconque s'attaquera à lui ou à la fille que
voici aura affaire à moi.
Le médecin français avait une grande influence sur ces gens, qu'il
soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un
nuage de poussière, la multitude commença lentement à se disperser.
--Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le séducteur, dit d'un
ton ironique aux plus obstinés le juif Mordicaï, qui s'était décidé à
redescendre de l'arbre.
--C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir sur lui, répondit-on.
--Parce que vous êtes des lâches! s'écria Azaria, oui, des lâches,
capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonnée. Tant pis
pour vous! Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a enlevé à
Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de force. Pourquoi, dites?...
Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant Azaria par la main:
--Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui
concerne ce Nazaretian et cette Olexa.
Elle obéit. C'était une triste histoire.
La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani, fut éveillé par
une voix formidable qui criait à ses oreilles:
--Lève-toi, tyran! l'heure du jugement est venue pour toi!
Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à la main. Les rouges
lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables à des taches de sang,
sur le fer aiguisé. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand
faucheur qui fauche les rois comme de simples épis.
--Les morts sont-ils ressuscités? s'écria-t-il, plein d'épouvante.
--Non, répondit Zénon; mais les vivants réclament leurs droits.
Mordicaï, debout derrière son jeune maître, claquait des dents, à demi
fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochés à son
chevet.
--Pas de bruit, fit Zénon; si tu bouges, tu es mort.
--Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire à des haydamaks? Est-ce ma
bourse que vous demandez?
Zénon secoua la tête.
--Où est Olexa?
D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitôt
Zénon fit signe au juif, qui sortit en toute hâte.
--Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.
Orlowski s'habilla docilement, car Zénon avait mis la main sur ses
pistolets; après quoi il embrassa la chambre d'un regard rapide. Aucune
autre arme n'y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui avait
jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une kazabaïka de soie bleue
garnie d'hermine. Sous ce vêtement de princesse, la paysanne aux bras
blancs, aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi que
marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer
comme ceux d'une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, était
charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer; la
confusion l'accablait; elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle
faisait, se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement ses
cheveux blonds sur une de ses épaules pour se mettre ensuite à les
tresser.
--Olexa, dit Zénon avec une gravité douce, comment es-tu venue ici?
La pauvrette n'osait répondre; elle regardait le baron, qui regardait le
plancher, une main posée à plat sur son crâne chauve:
--Dis la vérité; tu n'as rien à craindre. A-t-il usé de violence?
Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du côté du mur.
--Comment répondras-tu de cet acte devant Dieu? demanda Zénon,
s'adressant au ravisseur. Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu
rendras sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras
deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son amant du service,
entends-tu? plus une dot...
Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur la table plusieurs
rouleaux d'or, que Mordicaï compta très-attentivement.
--Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour réveiller tes gens, ajouta
Zénon, en approchant un des pistolets de son oreille.
Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les allées bordées
de buis n'étaient que faiblement éclairées par la lune.
--Y a-t-il ici des bêches? demanda Zénon.
--Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait derechef une vague
terreur.
Olexa courut chercher deux bêches.
--Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez profonde pour qu'un
homme y tienne debout.
Olexa et le juif se mirent à l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, tenu au
collet par Zénon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut
assez profonde, l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.
--Encore une fois, que voulez-vous faire? bégayait le misérable, dont
les jambes fléchirent.
--Faut-il t'attacher?
--Non, non!...
Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes à Olexa pour
lier les mains et les pieds d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la
fosse. Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à la remplir.
--Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant?
--Jusqu'au cou seulement, repartit Zénon, et ensuite on te fauchera la
tête. Commence donc ta prière, il est temps.
Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.
--Plus bas! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini?
Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein visage.
--Un instant, de grâce! J'ai tant de fautes sur la conscience, et il y a
si longtemps que je n'ai prié!...
Zénon se mit à rire:
--Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-être la vie.
--Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi, montre-toi généreuse, tu
me vois à tes pieds, repentant...
--J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes pieds ta tête toute
seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous
enseigne à pardonner...
--Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l'angoisse que tu as éprouvée
soit ta punition, et maintenant, écoute: si tu entreprends la moindre
représaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-même...
--Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit vivement le juif.
--Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.
Avec une dernière menace de la main, il s'éloigna, suivi d'Olexa et du
juif, tandis qu'Orlowski, après avoir gardé le silence quelques minutes
encore, par crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées
qui finirent par attirer ses gens. On le délivra, on le porta dans son
lit, tout grelottant de fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette
fois, il joua le rôle d'un confesseur plutôt que d'un médecin.
--Une agitation étrange règne parmi les paysans, dit-il au baron avec
son franc parler ordinaire. Nous sommes évidemment à la veille d'une
grande crise sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. Vous
puniriez peut-être sans trop de peine l'un ou l'autre de vos agresseurs,
mais la vengeance ne se ferait pas attendre.