_Des Martyrs._
Il y eut dans la suite des Martyrs Chrétiens: il est bien difficile de
savoir précisément pour quelles raisons ces Martyrs furent condamnés;
mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers _Césars_, pour sa
seule Religion; on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher
& poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans
le temps qu'on permettait tous les autres?
Les _Titus_, les _Trajans_, les _Antonins_, les _Decius_ n'étaient pas
des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privé les seuls Chrétiens
d'une liberté dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé
accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'_Isis_,
ceux de _Mitras_, ceux de la Déesse de Syrie, tous étrangers au culte
Romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien que la
persécution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres,
soutenues par la raison d'Etat, ayent répandu le sang des Chrétiens.
Par exemple, lorsque _St. Laurent_ refuse au Préfet de Rome, _Cornelius
Secularis_, l'argent des Chrétiens qu'il avait en sa garde, il est
naturel que le Préfet & l'Empereur soient irrités; ils ne savaient pas
que _St. Laurent_ avait distribué cet argent aux pauvres, & qu'il avait
fait une œuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un
réfractaire, & le firent périr.[17]
[17] Nous respectons assurément tout ce que l'Eglise rend respectable;
nous invoquons les Sts. Martyrs; mais en révérant _St. Laurent_, ne
peut-on pas douter que _St. Sixte_ lui ait dit: _Vous me suivrez dans
trois jours_; que dans ce court intervalle le Préfet de Rome lui ait
fait demander l'argent des Chrétiens; que le Diacre _Laurent_ ait eu
le temps de faire assembler tous les pauvres de la Ville, qu'il ait
marché devant le Préfet pour le mener à l'endroit où étaient ces
pauvres, qu'on lui ait fait son procès, qu'il ait subi la question,
que le Préfet ait commandé à un Forgeron un gril assez grand pour y
rôtir un homme, que le premier Magistrat de Rome ait assisté lui-même
à cet étrange supplice; que _St. Laurent_ sur ce gril, ait dit: «Je
suis assez cuit d'un côté, fais-moi retourner de l'autre, si tu veux
me manger?» Ce gril n'est guères dans le génie des Romains; & comment
se peut-il faire qu'aucun Auteur Païen n'ait parlé d'aucune de ces
aventures?
Considérons le martyre de _St. Polyeucte_. Le condamna-t-on pour sa
Religion seule? Il va dans le Temple, où l'on rend aux Dieux des actions
de graces pour la victoire de l'Empereur _Decius_; il y insulte les
Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est
le Pays au monde où l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrétien
qui déchira publiquement l'Edit de l'Empereur _Dioclétien_, & qui attira
sur ses freres la grande persécution, dans les deux dernieres années du
regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il était
bien malheureux d'être la cause du désastre de son parti. Ce zele
inconsidéré qui éclata souvent, & qui fut même condamné par plusieurs
Peres de l'Eglise, a été probablement la source de toutes les
persécutions.
Je ne compare point, sans doute, les premiers Sacramentaires aux
premiers Chrétiens; je ne mets point l'erreur à côté de la vérité: mais
_Farel_, prédécesseur de _Jean Calvin_, fit dans Arles la même chose que
_St. Polyeucte_ avait fait en Arménie. On portait dans les rues la
Statue de _St. Antoine_ l'Hermite en procession; _Farel_ tombe avec
quelques-uns des siens sur les Moines qui portaient _St. Antoine_, les
bat, les disperse, & jette _St. Antoine_ dans la riviere. Il méritait la
mort qu'il ne reçut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il
s'était contenté de crier à ces Moines, qu'il ne croyait pas qu'un
corbeau eût apporté la moitié d'un pain à _St. Antoine_ l'Hermite, ni
que _St. Antoine_ eût eu des conversations avec des Centaures & des
Satyres, il aurait mérité une forte réprimande, parce qu'il troublait
l'ordre; mais si le soir, après la procession, il avait examiné
paisiblement l'histoire du corbeau, des Centaures & des Satyres, on
n'aurait rien eu à lui reprocher.
Quoi! les Romains auraient souffert que l'infame _Antinoüs_ fût mis au
rang des seconds Dieux, & ils auraient déchiré, livré aux bêtes tous
ceux auxquels on n'aurait reproché que d'avoir paisiblement adoré un
juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprême[18], un Dieu
Souverain, maître de tous les Dieux secondaires, attesté par cette
formule, _Deus optimus maximus_, & ils auraient recherché ceux qui
adoraient un Dieu unique!
[18] Il n'y a qu'à ouvrir _Virgile_ pour voir que les Romains
reconnaissaient un Dieu suprême, Souverain de tous les êtres célestes.
_O! quis res hominumque Deumque
Æternis regis imperiis, & fulmine terres,
O Pater, ô hominum divûmque æterna potestas, &c._
_Horace_ s'exprime bien plus fortement:
_Undè nil majus generatur ipso,
Nec viget quidquam simile, aut secundum._
On ne chantait autre chose que l'unité de Dieu dans les mysteres
auxquels presque tous les Romains étaient initiés. Voyez la belle
Hymne d'_Orphée_; lisez la Lettre de _Maxime de Madaure_ à _St.
Augustin_ dans laquelle il dit, qu'_il n'y a que des imbécilles qui
puissent ne pas reconnaître un Dieu Souverain_. _Longinien_, étant
Païen, écrit au même _St. Augustin_, que _Dieu est unique,
incompréhensible, ineffable_. _Lactance_ lui-même, qu'on ne peut
accuser d'être trop indulgent, avoue dans son Livre V, que _les
Romains soumettent tous les Dieux au Dieu suprême: Illos subjicit &
mancipat Deo_. _Tertullien_ même, dans son Apologétique, avoue que
tout l'Empire reconnaissait un Dieu maître du monde, dont la puissance
& la majesté sont infinies. _Principem mundi perfectæ potentiæ, &
majestatis._ Ouvrez sur-tout _Platon_, le maître de Cicéron dans la
Philosophie, vous y verrez qu'_il n'y a qu'un Dieu_, qu'_il faut
l'adorer, l'aimer, travailler à lui ressembler par la sainteté & par
la justice_. _Epictete_ dans les fers, _Marc-Antonin_ sur le Trône,
disent la même chose en cent endroits.
Il n'est pas croyable que jamais il y eût une Inquisition contre les
Chrétiens sous les Empereurs, c'est-à-dire, qu'on soit venu chez eux les
interroger sur leur créance. On ne troubla jamais sur cet article ni
Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni Bardes, ni Druides, ni Philosophes. Les
Martyrs furent donc ceux qui s'éleverent contre les faux Dieux. C'était
une chose très-sage, très-pieuse de n'y pas croire; mais enfin, si, non
contents d'adorer un Dieu en esprit & en vérité, ils éclaterent
violemment contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être, on est
forcé d'avouer qu'eux-mêmes étaient intolérants.
[Chap. 39.]
[Chap. 35.]
_Tertullien_, dans son Apologétique, avoue qu'on regardait les Chrétiens
comme des factieux; l'accusation était injuste, mais elle prouvait que
ce n'était pas la Religion seule des Chrétiens qui excitait le zele des
Magistrats. Il avoue que les Chrétiens refusaient d'orner leurs portes
de branches de laurier dans les réjouissances publiques pour les
victoires des Empereurs: on pouvait aisément prendre cette affectation
condamnable pour un crime de leze-Majesté.
[Chap. 3.]
La premiere sévérité juridique exercée contre les Chrétiens, fut celle
de _Domitien_; mais elle se borna à un exil qui ne dura pas une année:
_Facile cœptum repressit restitutis quos ipse relegaverat_, dit
_Tertullien_. _Lactance_, dont le style est si emporté, convient que
depuis _Domitien_ jusqu'à _Decius_ l'Eglise fut tranquille &
florissante. Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet
exécrable animal _Decius_ opprima l'Eglise: _post multos annos extitit
execrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam_.
On ne veut point discuter ici le sentiment du savant _Dodwel_, sur le
petit nombre des Martyrs; mais si les Romains avaient tant persécuté la
Religion Chrétienne, si le Sénat avait fait mourir tant d'innocents par
des supplices inusités, s'ils avaient plongé des Chrétiens dans l'huile
bouillante, s'ils avaient exposé des filles toutes nues aux bêtes dans
le Cirque, comment auraient-ils laissé en paix tous les premiers Evêques
de Rome? _St. Irenée_ ne compte pour Martyr, parmi ces Evêques, que le
seul _Télesphore_, dans l'an 139 de l'Ere vulgaire; & on n'a aucune
preuve que ce _Télesphore_ ait été mis à mort. _Zéphirin_ gouverna le
troupeau de Rome pendant dix-huit années, & mourut paisiblement l'an
219. Il est vrai que dans les anciens Martyrologes, on place presque
tous les premiers Papes; mais le mot de _martyr_ n'était pris alors que
suivant sa véritable signification: _martyre_ voulait dire _témoignage_,
& non pas _supplice_.
Il est difficile d'accorder cette fureur de persécution avec la liberté
qu'eurent les Chrétiens d'assembler cinquante-six Conciles, que les
Ecrivains Ecclésiastiques comptent dans les trois premiers siecles.
Il y eut des persécutions; mais si elles avaient été aussi violentes
qu'on le dit, il est vraisemblable que _Tertullien_, qui écrivit avec
tant de force contre le culte reçu, ne serait pas mort dans son lit. On
sait bien que les Empereurs ne lurent pas son Apologétique; qu'un Ecrit
obscur, composé en Afrique, ne parvient pas à ceux qui sont chargés du
gouvernement du monde: mais il devait être connu de ceux qui
approchaient le Proconsul d'Afrique; il devait attirer beaucoup de haine
à l'Auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.
_Origene_ enseigna publiquement dans Alexandrie, & ne fut point mis à
mort. Ce même _Origene_, qui parlait avec tant de liberté aux Païens &
aux Chrétiens, qui annonçait JESUS aux uns, qui niait un Dieu en trois
Personnes aux autres, avoue expressément dans son troisieme Livre
contre _Celse_, qu'_il y a eu très-peu de Martyrs, & encore de loin à
loin_; _cependant_, dit-il, _les Chrétiens ne négligent rien pour faire
embrasser leur Religion par tout le monde; ils courent dans les Villes,
dans les Bourgs, dans les Villages_.
Il est certain que ces courses continuelles pouvaient être aisément
accusées de sédition par les Prêtres ennemis, & pourtant ces missions
sont tolérées malgré le Peuple Egyptien, toujours turbulent, séditieux &
lâche; Peuple qui avait déchiré un Romain pour avoir tué un chat; Peuple
en tout temps méprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des
pyramides.[19]
[19] Cette assertion doit être prouvée. Il faut convenir que depuis
que l'Histoire a succédé à la Fable, on ne voit dans les Egyptiens
qu'un Peuple aussi lâche que superstitieux. _Cambyse_ s'empare de
l'Egypte par une seule bataille: _Alexandre_ y donne des Loix sans
essuyer un seul combat, sans qu'aucune Ville ose attendre un siege:
les _Ptolomées_ s'en emparent sans coup férir; _César_ & _Auguste_ la
subjuguent aussi aisément. _Omar_ prend toute l'Egypte en une seule
campagne; les Mammelucs, Peuples de la Colchide & des environs du Mont
Caucase, en sont les maîtres après _Omar_; ce sont eux, & non les
Egyptiens, qui défont l'armée de _St. Louis_, & qui prennent ce Roi
prisonnier. Enfin, les Mammelucs étant devenus Egyptiens,
c'est-à-dire, mous, lâches, inappliqués, volages, comme les Habitants
naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de
_Selim I_, qui fait pendre leur Soudan, & qui laisse cette Province
annexée à l'Empire des Turcs, jusqu'à ce que d'autres barbares s'en
emparent un jour.
_Hérodote_ rapporte que dans les temps fabuleux, un Roi Egyptien,
nommé _Sésostris_, sortit de son Pays dans le dessein formel de
conquérir l'Univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que
de _Pycrocole_ ou de _Don-Quichote_; & sans compter que le nom de
_Sésostris_ n'est point Egyptien, on peut mettre cet événement, ainsi
que tous les faits antérieurs, au rang des _mille & une nuits_. Rien
n'est plus commun chez les Peuples conquis, que de débiter des fables
sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains Pays, certaines
misérables familles se font descendre d'antiques Souverains. Les
Prêtres d'Egypte conterent à _Hérodote_ que ce Roi, qu'il appelle
_Sésostris_, était allé subjuguer la Colchide; c'est comme si on
disait qu'un Roi de France partit de la Tourraine pour aller subjuguer
la Norvege.
On a beau répéter tous ces contes dans mille & mille volumes, ils n'en
sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les
Habitants robustes & féroces du Caucase, les Colchidiens, & les autres
Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, pénétrerent jusqu'en
Egypte: & si les Prêtres de Colchos rapporterent ensuite chez eux la
mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils ayent été
subjugués par les Egyptiens. _Diodore_ de Sicile rapporte que tous les
Rois vaincus par _Sésostris_ venaient tous les ans du fond de leurs
Royaumes lui apporter leurs tributs, & que _Sésostris_ se servait
d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler à son
char pour aller au Temple. Ces histoires de _Gargantua_ sont tous les
jours fidélement copiées. Assurément ces Rois étaient bien bons de
venir de si loin servir ainsi de chevaux.
Quant aux pyramides, & aux autres antiquités, elles ne prouvent autre
chose que l'orgueil & le mauvais goût des Princes d'Egypte, &
l'esclavage d'un Peuple imbécille, employant ses bras, qui étaient son
seul bien, à satisfaire la grossiere ostentation de ses Maîtres. Le
gouvernement de ce Peuple, dans les temps mêmes que l'on vante si
fort, paraît absurde & tyrannique: on prétend que toutes les Terres
appartenaient à leurs Monarques. C'était bien à de pareils esclaves à
conquérir le monde!
Cette profonde science des Prêtres Egyptiens est encore un des plus
énormes ridicules de l'Histoire ancienne, c'est-à-dire, de la Fable.
Des gens qui prétendaient que dans le cours d'onze mille années le
Soleil s'était levé deux fois au couchant, & couché deux fois au
levant, en recommençant son cours, étaient sans doute bien au-dessous
de l'Auteur de l'Almanach de Liege. La Religion de ces Prêtres qui
gouvernaient l'Etat, n'était pas comparable à celle des Peuples les
plus sauvages de l'Amérique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles,
des singes, des chats, des oignons; & il n'y a peut-être aujourd'hui
dans toute la terre que le culte du grand _Lama_ qui soit aussi
absurde.
Leurs Arts ne valent guères mieux que leur Religion; il n'y a pas une
seule ancienne statue Egyptienne qui soit supportable, & tout ce
qu'ils ont eu de bon a été fait dans Alexandrie sous les _Ptolomées_ &
sous les _Césars_, par des Artistes de Grece: ils ont eu besoin d'un
Grec pour apprendre la Géométrie.
L'illustre _Bossuet_ s'extasie sur le mérite Egyptien, dans son
_Discours sur l'Histoire universelle_, adressé au fils de _Louis XIV_.
Il peut éblouir un jeune Prince, mais il contente bien peu les
Savants; c'est une très-éloquente déclamation, mais un Historien doit
être plus Philosophe qu'Orateur. Au reste, on ne donne cette réflexion
sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on
donner à tout ce qu'on dit de l'Antiquité?
Qui devait plus soulever contre lui les Prêtres & le Gouvernement que
_St. Grégoire Taumaturge_, disciple d'_Origene_? _Grégoire_ avait vu
pendant la nuit un vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme
resplendissante de lumiere: cette femme était la Ste. Vierge, & ce
vieillard était _St. Jean_ l'Evangéliste. _St. Jean_ lui dicta un
symbole, que _St. Grégoire_ alla prêcher. Il passa, en allant à
Néocésarée, près d'un Temple où l'on rendait des oracles, & où la pluye
l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le
lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut étonné que les démons
qui lui répondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il
les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient
plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple,
parce que Grégoire y avait passé la nuit, & qu'il y avait fait des
signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir _Grégoire_, qui lui
répondit: _Je peux chasser les démons d'où je veux, & les faire entrer
où il me plaîra. Faites-les donc rentrer dans mon Temple_, dit le
Sacrificateur. Alors _Grégoire_ déchira un petit morceau d'un volume
qu'il tenait à la main, & y traça ces paroles: _Grégoire, à Sathan; je
te commande de rentrer dans ce Temple_: on mit ce billet sur l'Autel;
les démons obéirent, & rendirent ce jour-là leurs oracles comme à
l'ordinaire; après quoi ils cesserent, comme on le sait.
C'est _St. Grégoire de Nysse_ qui rapporte ces faits dans la Vie de _St.
Grégoire Taumaturge_. Les Prêtres des Idoles devaient sans doute être
animés contre _Grégoire_, & dans leur aveuglement le déférer au
Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution.
Il est dit dans l'Histoire de _St. Cyprien_, qu'il fut le premier Evêque
de Carthage condamné à la mort. Le martyre de _St. Cyprien_ est de l'an
258, de notre Ere; donc pendant un très-long-temps aucun Evêque de
Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point
quelles calomnies s'éleverent contre _St. Cyprien_, quels ennemis il
avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrité contre lui. _St.
Cyprien_ écrit à _Cornelius_, Evêque de Rome: _Il arriva depuis peu une
émotion populaire à Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me
jetter aux lions_. Il est bien vraisemblable que les emportements du
Peuple féroce de Carthage furent enfin cause de la mort de _Cyprien_; &
il est bien sûr que ce ne fut pas l'Empereur _Gallus_ qui le condamna
de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix _Corneille_ qui
vivait sous ses yeux.
Tant de causes secretes se mêlent souvent à la cause apparente, tant de
ressorts inconnus servent à persécuter un homme, qu'il est impossible de
démêler, dans les siecles postérieurs, la source cachée des malheurs des
hommes les plus considérables, à plus forte raison celle du supplice
d'un Particulier qui ne pouvait être connu que par ceux de son parti.
Remarquez que _St. Grégoire Taumaturge_, & _St. Denis_, Evêque
d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciés, vivaient dans le temps de
_St. Cyprien_. Pourquoi, étant aussi connus pour le moins que cet Evêque
de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi _St. Cyprien_ fut-il
livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba
sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le
prétexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la Religion, &
que les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté des hommes?
Il n'est guères possible que la seule accusation de Christianisme ait
fait périr _St. Ignace_, sous le clément & juste _Trajan_, puisqu'on
permit aux Chrétiens de l'accompagner & de le consoler quand on le
conduisit à Rome[20]. Il y avait eu souvent des séditions dans
Antioche, ville toujours turbulente, où _Ignace_ était Evêque secret des
Chrétiens: peut-être ces séditions, malignement imputées aux Chrétiens
innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut trompé, comme
il est trop souvent arrivé.
[20] On ne révoque point en doute la mort de _St. Ignace_; mais qu'on
lise la Relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il
pas quelques doutes s'élever dans son esprit? L'Auteur inconnu de
cette Relation dit, que _Trajan crut qu'il manquerait quelque chose à
sa gloire, s'il ne soumettait à son Empire le Dieu des Chrétiens_.
Quelle idée! _Trajan_ était-il un homme qui voulût triompher des
Dieux? Lorsqu'_Ignace_ parut devant l'Empereur, ce Prince lui dit:
_Qui es-tu, esprit impur?_ Il n'est guères vraisemblable qu'un
Empereur ait parlé à un prisonnier, & qu'il l'ait condamné lui-même;
ce n'est pas ainsi que les Souverains en usent. Si _Trajan_ fit venir
_Ignace_ devant lui, il ne lui demanda pas: _Qui es-tu?_ il le savait
bien. Ce mot, _esprit impur_, a-t-il pu être prononcé par un homme
comme _Trajan_? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste,
qu'un Chrétien met dans la bouche d'un Empereur? Est-ce là, bon Dieu!
le style de _Trajan_?
Peut-on imaginer qu'_Ignace_ lui ait répondu qu'il se nommait
_Théophore_, parce qu'il portait JESUS dans son cœur, & que _Trajan_
eût disserté avec lui sur JESUS-CHRIST? On fait dire à _Trajan_, à la
fin de la conversation: _Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de
porter en lui le Crucifié, sera mis aux fers, &c._ Un Sophiste, ennemi
des Chrétiens, pouvait appeller JESUS-CHRIST _le Crucifié_; mais il
n'est guères probable que dans un Arrêt on se fût servi de ce terme.
Le supplice de la croix était si usité chez les Romains, qu'on ne
pouvait, dans le style des Loix, désigner par le _Crucifié_ l'objet du
culte des Chrétiens, & ce n'est pas ainsi que les Loix & les Empereurs
prononcent leurs jugements.
On fait ensuite écrire une longue Lettre par _St. Ignace_ aux
Chrétiens de Rome: _Je vous écris_, dit-il, _tout enchaîné que je
suis_. Certainement, s'il lui fut permis d'écrire aux Chrétiens de
Rome, ces Chrétiens n'étaient donc pas recherchés; _Trajan_ n'avait
donc pas dessein de soumettre leur Dieu à son Empire: ou si ces
Chrétiens étaient sous le fléau de la persécution, _Ignace_ commettait
une très grande imprudence en leur écrivant; c'était les exposer, les
livrer; c'était se rendre leur délateur.
Il semble que ceux qui ont rédigé ces actes, devaient avoir plus
d'égard aux vraisemblances & aux convenances. Le martyre de _St.
Polycarpe_ fait naître encore plus de doutes. Il est dit qu'une voix
cria du haut du Ciel, _Courage, Polycarpe!_ que les Chrétiens
l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que
quand on eut lié _Polycarpe_ au poteau, & que le bûcher fut en
flammes, ces flammes s'écarterent de lui, & formerent un arc au-dessus
de sa tête; qu'il en sortit une colombe; que le Saint, respecté par le
feu, exhala une odeur d'aromates qui embauma toute l'assemblée: mais
que celui dont le feu n'osait approcher, ne put résister au tranchant
du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner à ceux qui trouvent
dans ces Histoires plus de piété que de vérité.
_St. Siméon_, par exemple, fut accusé devant _Sapor_ d'être l'espion des
Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi _Sapor_ lui
proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient
point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblême du bon
principe, _d'Oromase_, ou _Orosmade_, du Dieu Créateur qu'ils
reconnaissaient.
[Hist. Ecclésiastiq. Liv. 8.]
Quelque tolérant que l'on puisse être, on ne peut s'empêcher de sentir
quelque indignation contre ces déclamateurs, qui accusent _Dioclétien_
d'avoir persécuté les Chrétiens, depuis qu'il fut sur le Trône:
rapportons-nous-en à _Eusebe_ de _Césarée_, son témoignage ne peut être
récusé; le favori, le panégyriste de _Constantin_, l'ennemi violent des
Empereurs précédents, doit en être cru quand il les justifie: voici ses
paroles: «Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrétiens de grandes
marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs
Chrétiens demeurerent dans le Palais; ils épouserent même des
Chrétiennes; _Dioclétien_ prit pour son épouse _Prisca_, dont la fille
fut femme de _Maximien Galere_, &c.
Qu'on apprenne donc de ce témoignage décisif à ne plus calomnier; qu'on
juge si la persécution excitée par _Galere_, après dix-neuf ans d'un
regne de clémence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans
quelque intrigue que nous ne connaissons pas.
Qu'on voye combien la fable de la Légion Thébaine ou Thébéenne,
massacrée, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable
absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Légion d'Asie par
le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'eût appellée d'Asie
pour venir appaiser une sédition dans les Gaules, un an après que cette
sédition avait été réprimée: il n'est pas moins impossible qu'on ait
égorgé six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un
passage où deux cents hommes pourraient arrêter une Armée entiere. La
relation de cette prétendue boucherie commence par une imposture
évidente: _Quand la terre gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le
Ciel se peuplait de Martyrs._ Or cette aventure, comme on l'a dit, est
supposée en 286, temps où _Dioclétien_ favorisait le plus les Chrétiens,
& où l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait épargner
toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Légion Thébaine: les
Romains étaient trop fiers & trop sensés pour composer une Légion de ces
Egyptiens qui ne servaient à Rome que d'esclaves, _Verna Canopi_: c'est
comme s'ils avaient eu une Légion Juive. Nous avons les noms des
trente-deux Légions qui faisaient les principales forces de l'Empire
Romain; assurément la Légion Thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc
ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prédisaient les
miracles de JESUS-CHRIST, & avec tant de pieces supposées, qu'un faux
zele prodigua pour abuser la crédulité.