_Si l'Intolérance a été connue des Grecs._
Les Peuples, dont l'Histoire nous a donné quelques faibles
connaissances, ont tous regardé leurs différentes Religions comme des
nœuds qui les unissaient tous ensemble; c'était une association du
Genre-humain. Il y avait une espece de droit d'hospitalité entre les
Dieux comme entre les hommes. Un Etranger arrivait-il dans une Ville,
il commençait par adorer les Dieux du Pays; on ne manquait jamais de
vénérer les Dieux mêmes de ses ennemis. Les Troyens adressaient des
prieres aux Dieux qui combattaient pour les Grecs.
_Alexandre_ alla consulter, dans les Déserts de la Libie, le Dieu
_Ammon_, auquel les Grecs donnerent le nom de _Zeus_ & les Latins de
_Jupiter_, quoique les uns & les autres eussent leur _Jupiter_ & leur
_Zeus_ chez eux. Lorsqu'on assiégeait une Ville, on faisait un sacrifice
& des prieres aux Dieux de la Ville, pour se les rendre favorables.
Ainsi, au milieu même de la guerre, la Religion réunissait les hommes, &
adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur
commandait des actions inhumaines & horribles.
Je peux me tromper; mais il me paraît que de tous les anciens Peuples
policés, aucun n'a gêné la liberté de penser. Tous avaient une Religion;
mais il me semble qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs
Dieux; ils reconnaissaient tous un Dieu suprême, mais ils lui
associaient une quantité prodigieuse de Divinités inférieures; ils
n'avaient qu'un culte, mais ils permettaient une foule de systêmes
particuliers.
Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu'ils fussent, trouvaient bon
que les Epicuriens niassent la Providence & l'existence de l'ame. Je ne
parle pas des autres Sectes, qui toutes blessaient les idées saines
qu'on doit avoir de l'Etre créateur, & qui toutes étaient tolérées.
_Socrate_ qui approcha le plus près de la connaissance du Créateur, en
porta, dit-on, la peine, & mourut martyr de la Divinité; c'est le seul
que les Grecs ayent fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la
cause de sa condamnation, cela n'est pas à l'honneur de l'Intolérance,
puisqu'on ne punit que celui qui seul rendit gloire à Dieu, & qu'on
honora tous ceux qui donnaient de la Divinité les notions les plus
indignes. Les ennemis de la tolérance ne doivent pas, à mon avis, se
prévaloir de l'exemple odieux des Juges de _Socrate_.
Il est évident d'ailleurs, qu'il fut la victime d'un parti furieux animé
contre lui. Il s'était fait des ennemis irréconciliables des Sophistes,
des Orateurs, des Poëtes, qui enseignaient dans les Ecoles, & même de
tous les Précepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il
avoue lui-même dans son Discours rapporté par _Platon_, qu'il allait de
maison en maison prouver à ces Précepteurs qu'ils n'étaient que des
ignorants: cette conduite n'était pas digne de celui qu'un Oracle avait
déclaré le plus sage des hommes. On déchaîna contre lui un Prêtre, & un
Conseiller des cinq cents, qui l'accuserent; j'avoue que je ne sais pas
précisément de quoi, je ne vois que du vague dans son apologie; on lui
fait dire en général, qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des
maximes contre la Religion & le Gouvernement. C'est ainsi qu'en usent
tous les jours les calomniateurs dans le monde: mais il faut dans un
Tribunal des faits avérés, des chefs d'accusation précis &
circonstanciés; c'est ce que le procès de _Socrate_ ne nous fournit
point: nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cents vingt voix
pour lui. Le Tribunal des cinq cents possédait donc deux cents vingt
Philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouvât ailleurs. Enfin,
la pluralité fut pour la ciguë; mais aussi, songeons que les Athéniens,
revenus à eux-mêmes, eurent les accusateurs & les Juges en horreur; que
_Melitus_, le principal auteur de cet Arrêt, fut condamné à mort pour
cette injustice; que les autres furent bannis, & qu'on éleva un Temple à
_Socrate_. Jamais la Philosophie ne fut si bien vengée, ni tant honorée.
L'exemple de _Socrate_ est au fond le plus terrible argument qu'on
puisse alléguer contre l'intolérance. Les Athéniens avaient un Autel
dédié aux Dieux étrangers, aux Dieux qu'ils ne pouvaient connaître. Y
a-t-il une plus forte preuve, non-seulement d'indulgence pour toutes les
Nations, mais encore de respect pour leurs cultes?
Un honnête homme qui n'est ennemi ni de la raison, ni de la littérature,
ni de la probité, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la
_Saint-Barthelemi_, cite la guerre des Phocéens, nommée _la guerre
sacrée_, comme si cette guerre avait été allumée pour le culte, pour le
dogme, pour des arguments de Théologie; il s'agissait de savoir à qui
appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les guerres. Des
gerbes de bled ne sont pas un symbole de créance; jamais aucune Ville
Grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs que prétend cet homme
modeste & doux? veut-il que nous fassions une guerre sacrée?