permission de M. le maire, je fus invité à dîner à Fourvières par une
société d'artistes et d'hommes de lettres, nommée la _Société des
Intelligences_. Les membres de cette réunion s'étant garantis avec grand
soin de l'approche des ennuyeux et des imbéciles, ceux-ci, blessés
d'être ainsi exclus, ont donné ironiquement à ce club de gens d'esprit,
le titre de Société des Intelligences, qu'il s'est bravement empressé
d'accepter. Quand il passe à Lyon un artiste dont on est à peu près sûr,
c'est-à-dire qui n'est pas réputé plus sot que la majeure partie des
humains, qui ne porte pas de toasts dans les banquets, et qui déraisonne
comme tout le monde, la Société des Intelligences s'empresse toujours de
lui faire une politesse. A ce titre d'homme ordinaire et non orateur, je
fus engagé à tenter l'escalade de la montagne de Fourvières, pour y
dîner à trois cent soixante pieds, que dis-je? à huit cent
cinquante-trois pieds au-dessus du niveau de la Saône, dans un pavillon
assez semblable à celui où le diable emporta un jour notre Seigneur
Jésus-Christ pour lui faire voir tous les royaumes de la terre. Ce
diable-là n'était pas fort, en géologie du moins; aussi notre Seigneur
n'eut-il pas grand'peine à lui démontrer son ânerie et à le renvoyer
tout penaud. Pour en revenir à ce pavillon de Fourvières, d'où l'on voit
également tous les royaumes de la terre, jusqu'à la Guillotière
inclusivement, j'y trouvai réunis, au nombre de vingt-quatre, les
intelligences de Lyon. Ce qui fait une intelligence par 00000 Lyonnais;
j'ai oublié le chiffre de la population de cette grande ville. Encore ne
faut-il pas compter dans ces deux douzaines d'Intelligences lyonnaises
Fédérick Lemaître, qui donnait alors des représentations dans le Midi,
M. Eugène de Pradel, ni moi.
Donc, en défalquant (le terme est joli!) nos trois intelligences, celles
de Fredérick, de M. Pradel, et la mienne, si j'ose m'exprimer ainsi, la
société lyonnaise se trouvait réduite à 21 membres... ce jour-là. J'aime
à croire qu'il y avait un nombre considérable de membres absents. On but
rondement, on rit de même, et au café, qu'on alla prendre dans un
kiosque encore plus élevé que le pavillon d'où l'on voit tous les
royaumes... M. de Pradel, s'approchant de moi, fit ma connaissance, sans
façon, sans se faire présenter, sans embarras, sans balbutier, et me
tendit la main comme il aurait pu la tendre au premier venu. Cette force
d'âme me plut; j'aime les gens qui ne tremblent pas dans les grandes
circonstances; et à l'instar de Napoléon quand il eut pendant quelques
minutes contemplé Goëthe debout impassible devant lui, je dis à M. de
Pradel: «Vous êtes un homme!» Il fut remué jusqu'au fond des entrailles
par ces sublimes paroles; mais le vaniteux poëte se garda bien de le
laisser voir. Il ne montra même aucune émotion, et venant droit au fait,
qu'il avait ruminé pendant tout le repas: «Vous avez, me dit-il, dans un
de vos feuilletons, attribué la chanson «Vive l'enfer!» à
Désaugiers?--Ah! oui, c'est vrai. On m'a fait ensuite reconnaître mon
erreur; je sais qu'elle est de Déranger.--Pardon, elle n'est pas de
Béranger.--En ce cas, je ne me suis pas trompé; elle est de
Désaugiers.--Pardon encore, elle n'est pas non plus de Désaugiers.--Mais
de qui donc alors?...--Elle est de moi.--De vous?--De moi-même; je vous
en donne ma parole.--Je suis d'autant plus désolé de mon erreur,
monsieur, que cette chanson est étincelante de verve, et qu'elle vaut à
mon sens plus d'un long poëme. Je m'empresserai, à la première occasion,
de vous en restituer l'honneur.» Nous fûmes ici interrompus par un des
convives. Ce monsieur éprouvait le besoin de nous faire part de ses
idées sur la musique; idées bienveillantes qu'il donna en forme de
conseils malveillants à mon adresse, et me firent penser qu'il fallait
encore distraire une unité du nombre des membres de la société; celui-ci
devant être un étranger qui faisait, comme moi, partie des Intelligences
_en passant_.....
Seconde interruption. Au diable les importuns! On m'envoie chercher
pour................
Un Jour plus tard.
Ce n'était rien... Il s'agissait d'aller entendre la répétition générale
d'un opéra en cinq actes... en cinq actes seulement!!! En conséquence,
je serai très-sérieux aujourd'hui. «Tant mieux!» direz-vous. Car vous
êtes d'avis, je m'en doute, que j'ai assez divagué, assez joué avec les
mots, les gens et les idées, avec des choses même qui ne comportent
guère la plaisanterie; que je dois dans une correspondance académique,
musicale et morale comme celle-ci, parler de musique et de morale, au
lieu de citer des chansons bachiques, pantagruéliques, fantastiques,
fort peu colletées et très-peu pies, qui scandalisent les âmes dévotes,
font baisser les yeux aux jeunes personnes de quinze à seize ans, et
trembler les lunettes sur le nez de celles de quarante-neuf à cinquante.
Ecoutez, franchement, c'est la faute de M. de Pradel; je n'ai pu
résister au plaisir de vous faire connaître un couplet de sa chanson.
J'ai dû aussi, tout naturellement, choisir celui dans lequel il est
question de musique; de là les _Divins airs_, les _Concerts des Enfers_,
et les _Litanies_ de Gabriel, qui vous ont, je le crains, un peu
effarouché. Que serait-ce donc si j'eusse continué ma citation, et
reproduit en entier le refrain de cet hymne damnable:
Vive l'enfer où nous irons!
Venez, filles
Gentilles;
Nous chanterons,
Boirons,
Rirons,
Et toujours gais lurons,
Nous serons
Ronds.
Ceci eût été vraiment coupable et mériterait un blâme sérieux; mais je
m'en suis gardé; j'ai trop d'horreur du scandale, et je suis trop
convaincu de la vérité de la parole évangélique: Malheur à celui qui
scandalisera son prochain; il vaudrait mieux pour lui s'attacher au cou
_une meule de moulin_ et s'aller jeter dans la mer. En conséquence, bien
qu'il ne me soit pas absolument prouvé que j'aie le droit de vous
appeler _mon prochain_, dans le doute, comme je ne me sens pas en ce
moment disposé à prendre la détermination sérieuse, et relative à la
mer, dont parle l'Évangile, je me suis abstenu, autant que je l'ai pu,
du scandale. D'ailleurs, le contraire fût-il malheureusement arrivé,
comment ferais-je pour me conformer au texte du saint livre? Il est
facile, sans doute, de s'attacher au cou une meule de moulin, ou tout
au moins de s'attacher le cou à ladite meule; mais c'est le reste de
l'opération qui me semble malaisé. Je ne suis pas de force à aller
seulement d'ici au pont des Arts avec un pareil joyau appendu au-dessous
du menton; comment irais-je jusqu'au Havre? Ce texte évangélique serait
donc aussi embarrassant pour les commentateurs que pour les gens qui
tiennent à se jeter dans la mer avec l'objet ci-dessus mentionné, si
nous ne savions qu'il a été écrit à une époque où les hommes étaient
d'une force et d'une taille merveilleuses, dont nous n'avons plus
d'idée. Les petits garçons de ce temps-là portaient au cou une meule de
moulin, et allaient se noyer avec une aisance admirable; tandis que le
plus fort de nos musiciens actuels, attaché seulement à une partition
comme il y en a tant, aurait grand'peine à les imiter.
Maintenant, puisqu'il faut absolument être sérieux, je vous souhaite
_sérieusement_ le bonsoir. Cette lettre en compartiments est fort
longue, l'allonger encore, serait la pire de mes mauvaises
plaisanteries. Adieu; dans quelques jours je vous parlerai de Lille,
puis ma correspondance avec vous sera close: Marseille, Lyon et Lille
étant (Paris à part) les seules villes de France où j'aie entendu et
fait entendre de la musique, depuis que ce malheureux art est l'objet de
mes études et de mon inaltérable affection.
Troisième Lettre.
Lille.--Cantate improvisée.--Mélancolie.--La demi-lune
d'Arras.--Les pièces de canon.--Les lances à feu.--La fusée
volante.--Effet terrible.--L'amateur d'autographes.
Paris, 18..
Vous ne tenez pas sans doute à savoir pourquoi je suis allé à Lille. En
ce cas, je vais vous le dire: ce n'est point à l'occasion du festival du
Nord dirigé par Habeneck et dans lequel on exécuta deux fois le
_Lacrymosa_ de mon _Requiem_, d'une grande et belle manière, m'a-t-on
dit; les ordonnateurs du festival avaient oublié de m'inviter, ce qui
pour moi équivalait à une invitation à rester à Paris. Non, je n'allai à
Lille que plusieurs années après. On venait de terminer le chemin de fer
du Nord, si célèbre par les petits accidents auxquels il a eu la
faiblesse de donner lieu; Mgr l'archevêque devait le bénir
solennellement, on se promettait de largement dîner et boire; on pensa
qu'un peu de musique ne gâterait rien, au contraire, bien des gens ayant
besoin de cet accessoire pour faciliter leur digestion; et l'on s'avisa
de s'adresser à moi comme à un excellent digestif. Sans rire, voilà ce
qui arriva. Il fallait une cantate pour être exécutée, non après le
dîner, mais avant l'ouverture du bal; M. Dubois, chargé par la
municipalité lilloise des détails musicaux de la cérémonie, vint à Paris
en grande hâte et, avec les idées arriérées, antédiluviennes,
incroyables, qu'il apportait de sa province, s'imagina que, puisqu'il
fallait des paroles et de la musique à cette cantate, il ne ferait pas
mal de s'adresser à un homme de lettres et à un musicien. En
conséquence, il demanda les vers à J. Janin et à moi la musique.
Seulement, en m'apportant les paroles de la cantate, M. Dubois
m'avertit, comme s'il se fût agi d'un opéra en cinq actes, qu'on avait
besoin de ma partition pour le surlendemain. «Très-bien, monsieur, je
serai exact; mais s'il vous fallait la chose pour demain, ne vous gênez
pas.» Je venais de lire les vers de J. Janin; ils se trouvaient coupés
d'une certaine manière, que je ne me charge pas de caractériser, et qui
appelle la musique comme le fruit mûr appelle l'oiseau, tandis que des
poëtes de profession s'appliquent au contraire à la chasser à grands
coups d'hémistiches. J'écrivis les parties de chant de la cantate en
trois heures, et la nuit suivante fut employée à l'instrumenter. Vous
voyez, mon cher M***, que pour un homme qui ne fait pas son métier de
violer les muses, ceci n'est pas trop mal travailler. Le temps ne fait
rien à l'affaire, me direz-vous, avec Nicolas Boileau Despreaux, un
vieux morose qui soutenait cette vieille cause du bon sens, si bien
gagnée ou si bien perdue à cette heure que personne ne s'en occupe
plus. Sans doute, le temps ne fait rien, c'est-à-dire, au contraire, le
temps fait beaucoup, quoi qu'en ai dit, non pas Boileau (je m'aperçois
maintenant que je me suis trompé dans ma citation), mais Poquelin de
Molière, un autre poëte qui était fou du bon sens. Je maintiens qu'à de
rares exceptions près, _le temps ne consacre rien de ce qu'on fait sans
lui_. Cet adage, que vous n'avez jamais entendu ni lu, puisque je viens
de le traduire du persan, est d'une grande vérité. J'ai voulu seulement
vous prouver qu'il était possible à moi aussi d'improviser une
partition, quand je prenais bravement mon parti de me contenter pour mon
ouvrage d'une célébrité éphémère de quatre à cinq mille ans.
Si j'avais eu trois jours pleins à employer à ce travail, ma partition
vivrait quarante siècles de plus, je ne l'ignore pas. Mais dans des
circonstances pressantes et _imprévues_, comme celles de l'inauguration
d'un chemin de fer, un artiste ne doit pas tenir à ce que quarante
siècles de plus ou de moins le contemplent; la patrie a le droit
d'exiger alors de chacun de ses enfants un dévouement absolu. Je me dis
donc: _Allons, enfant de la patrie!..._ et je me dévouai. Il le
fallait!!!... Que faites-vous en ce moment, mon cher M***? Avez-vous un
bon feu? votre cheminée ne fume-t-elle point? Entendez-vous, comme moi,
le vent du nord geindre dans les combles de la maison, sous les portes
mal closes, dans les fissures de la croisée inhermétiquement fermée, se
lamenter, et gémir, et hurler, comme plusieurs générations à l'agonie?
Hou! hou! hou!... Quel _crescendo_!... _Ululate venti!_... Quel
_forte_!... _Ingemuit alta domus!_... Sa voix se perd... Ma cheminée
résonne sourdement comme un tuyau d'orgue de soixante-quatre pieds. Je
n'ai jamais pu résister à ces bruits ossianiques: ils me brisent le
coeur, me donnent envie de mourir. Ils me disent que tout passe, que
l'espace et le temps absorbent beauté, jeunesse, amour, gloire et génie;
que la vie humaine n'est rien, la mort pas davantage; que les mondes
eux-mêmes naissent et meurent comme nous; que tout n'est rien. Et
pourtant certains souvenirs se révoltent contre cette idée, et je suis
forcé de reconnaître qu'il y a quelque chose dans les _grandes passions
admiratives_, comme aussi dans les _grandes admirations passionnées_; je
pense à Châteaubriand dans sa tombe de granit sur son rocher de
Saint-Malo...; aux vastes forêts, aux déserts de l'Amérique qu'il a
parcourus; à son René, qui n'était point imaginaire... Je pense que bien
des gens trouvent cela fort ridicule, que d'autres le trouvent fort
beau. Et le souffle orageux recommence à chanter avec effort dans le
style chromatique: Oui!!! oui!!! oui!!! Tout n'est rien! tout n'est
rien! Aimez ou haïssez, jouissez ou souffrez, admirez ou insultez, vivez
ou mourez! qu'importe tout! Il n'y a ni grand ni petit, ni beau ni laid;
l'infini est indifférent, l'indifférence est infinie!....... Hé....
las!...... Hé.... las!......
Talia vociferans gemitu tectum omne replebat.
. . . . . . . . . .
Cette inconvenante sortie philosophique, mon cher ami, n'était que pour
amener une citation de Virgile. J'adore Virgile, et j'aime à le citer;
c'est une manie que j'ai, et dont vous avez dû déjà vous apercevoir.
D'ailleurs les vents s'apaisent,
Les voilà qui se taisent,
et je n'ai plus envie de mourir. Admirez l'éloquence du silence, après
avoir reconnu le pouvoir des sons! Le calme donc étant revenu, toutes
mes croyances me sont rendues. Je crois à la beauté, à la laideur, je
crois au génie, au crétinisme, à la sottise, à l'esprit, au vôtre
surtout; je crois que la France est la patrie des arts; je crois que je
dis là une énorme bêtise; je crois que vous devez être las de mes
divagations, et que vous ne devinez pas pourquoi je divague à propos de
musique. Eh! mon Dieu, si vous ne le devinez pas, je vais vous le dire:
c'est pour ne pas me faire remarquer, tout bonnement; je prétends ne pas
me singulariser, ne point faire disparate dans le milieu social où nous
vivons. Il y a un proverbe, vrai comme tous les proverbes, que je viens
encore de traduire du persan, et qui dit: _Il faut hurler avec les
fous_; faites-en votre profit.
Pour lors! (Odry commençait ainsi le récit de ses aventures dans la
forêt où il s'était égaré, forêt vierge où il n'y avait que des
perroquets et des orang-outang[16], et dans laquelle il se fit _écrivain
public_ pour ne pas mourir de faim. Quel grand homme qu'Odry!) Pour
lors donc, la cantate étant faite et copiée, nous partons pour Lille. Le
chemin de fer faisant une exception en faveur de ses inaugurateurs, nous
arrivons sans déraillements jusqu'à Arras. A peine sommes-nous en vue
des remparts de cette ville, que voilà toute la population mâle et
femelle de notre diligence qui part d'un éclat de rire, oh! mais, d'un
de ces rires à fendre une voûte de pierre dure. Et cela sans que
personne eût dit le mot. Chacun possédant son Molière par coeur, le
souvenir des _Précieuses ridicules_ nous avait tous frappés spontanément
à l'aspect des murailles de la ville, et nous cherchions de l'oeil, en
riant aux larmes, _cette demi-lune_ que le marquis de Mascarille emporta
au siége d'Arras, et qui, au dire du vicomte de Jodelet, était _parbleu
bien une lune tout entière_. Voilà un succès! parlez-moi d'un comique
tel que Molière qui, sans théâtre, sans acteurs, sans livres, par le
souvenir seul d'un mot, fait rire à se tordre les enfants des enfants
des arrière-petits-enfants de ses contemporains!...
Arrivé à Lille, M. Dubois me met immédiatement en rapport avec les
chanteurs dont le concours m'était nécessaire pour l'exécution de la
cantate, et avec les bandes militaires venues de Valenciennes, de Douai
et de quelques autres villes voisines. L'ensemble de ces groupes
instrumentaux formait un orchestre de cent cinquante musiciens à peu
près, qui devaient exécuter sur la promenade publique, le soir, devant
les princes et les autorités civiles et militaires réunies pour la
fête, mon morceau de l'apothéose. La cantate fut bientôt apprise par un
choeur de jeunes gens et d'enfants, élèves presque tous des classes de
l'institution nommée, à Lille, Académie de chant, et que je crois
appartenir au Conservatoire. Je ne parle que sous la forme dubitative,
ne possédant aucune notion précise sur cet établissement. Je vous dirai
seulement que ces jeunes chanteurs avaient des voix excellentes, et que,
bien dirigés dans leurs études par M. Ferdinand Lavainne, dont vous
connaissez le mérite éminent comme compositeur, et M. Leplus, l'habile
chef de musique de l'artillerie de Lille, ils se rendirent maîtres en
peu de temps des difficultés de la cantate. L'étude de l'apothéose par
les orchestres militaires réunis nous donna beaucoup plus de peine. Elle
avait été commencée déjà, avant mon arrivée, et, par suite d'une erreur
grave dans le mouvement indiqué par le chef qui dirigeait cette
répétition, elle n'avait produit qu'un étourdissant charivari. M.
Dubois, mon guide au milieu des embarras et des agitations de la fête,
et qui avait assumé bravement toute la responsabilité de la partie
musicale, me paraissait agité, inquiet, quand je lui parlais de nos
militaires et de ce grand diable de morceau. J'ignorais qu'il eût
assisté à la première expérience, j'ignorais même qu'elle eût produit un
si monstrueux résultat; ce ne fut qu'après le débrouillement du chaos
qu'il me fit l'aveu de ses terreurs et du motif qui les avait fait
naître. Quoi qu'il en soit, elles furent dissipées assez promptement,
et, après la troisième répétition, tout marcha bien. Autant qu'il m'en
souvienne, les trois corps de musique militaire appartenant spécialement
à la ville de Lille, ceux de la garde nationale, des pompiers et de
l'artillerie, n'avaient voulu ou pu prendre aucune part à cette
exécution. On m'en dit alors la raison, mais je l'ai oubliée. Ce fut
grand dommage, car ces orchestres sont excellents, et certes il y a bien
peu de musiques militaires en France qui puissent leur être comparées.
Je pus apprécier leur mérite individuel, chacun de ces corps m'ayant
fait l'honneur de venir, dans la journée qui précéda le concert, jouer
sous mes fenêtres. C'était, de leur part, une véritable et cruelle
coquetterie.
On me donna un excellent petit orchestre (celui du théâtre, je crois),
pour accompagner la cantate; une seule répétition fut suffisante. Tout
était donc prêt, quand M. Dubois me présenta le capitaine d'artillerie
de la garde nationale.
«--Monsieur, me dit cet officier, je viens m'entendre avec vous au sujet
des _pièces_.
--Ah! il y a une représentation dramatique! Je l'ignorais. Mais cela ne
me regarde pas.
--Pardon, monsieur, il s'agit de pièces.... de canon!
--Ah mon Dieu! et qu'ai-je à faire avec ces...?
--Vous avez à faire, dit alors M. Dubois, un effet étourdissant, dans
votre morceau de l'apothéose. D'ailleurs, il n'y a plus à y revenir, les
canons _sont sur le programme_, le public attend ses canons, nous ne
pouvons les lui refuser.
--C'est maintenant que mes confrères ennemis de Paris, les bons
gendarmes de la critique, vont dire que je mets de l'artillerie dans mon
orchestre! Vont-ils se divertir! Parbleu, c'est une aubaine pour moi;
rien ne m'amuse comme de leur fournir l'occasion de dire, à mon sujet,
quelque bonne bêtise bourrée à triple charge. Va pour les canons! Mais
d'abord comment est composé votre _choeur_?
--Notre choeur?
--Oui, votre _parc_. Quelles sont vos pièces, et combien en avez-vous?
--Nous avons dix pièces de douze.
--Heu!... c'est bien faible. Ne pourriez-vous me donner du vingt-quatre?
--Mon Dieu, nous n'avons que six canons de vingt-quatre.
--Eh bien accordez-moi ces six premiers sujets avec les dix choristes;
ensuite disposons toute la masse des voix sur le bord du grand fossé qui
avoisine l'esplanade, aussi près que possible de l'orchestre militaire
placé sur l'estrade. M. le capitaine voudra bien avoir l'oeil sur
nous. J'aurai un artificier à mon côté; au moment de l'arrivée des
princes, une fusée volante s'élèvera, et l'on devra alors faire feu
successif des dix choristes seulement. Après quoi nous commencerons
l'exécution de l'apothéose, pendant laquelle vous aurez eu le temps de
recharger. Vers la fin du morceau, une autre fusée partira, vous
compterez _quatre secondes_, et, à la cinquième, vous aurez l'obligeance
de frapper un grand accord bien d'aplomb, et d'un seul coup, avec vos
dix choristes de douze et les six premiers sujets _de vingt-quatre_, de
manière que l'ensemble de vos voix coïncide exactement avec mon dernier
accord instrumental. Vous comprenez?
--Parfaitement, monsieur; cela s'exécutera, vous pouvez y compter.»
Et j'entendis le capitaine dire en s'en allant à M. Dubois:
«--C'est magnifique! il n'y a que les musiciens pour avoir de ces
idées-là!»
Le soir venu, la bande militaire bien exercée et bien disciplinée et mon
artificier étant en place, M. le duc de Nemours et M. le duc de
Montpensier, entourés de l'état-major de la place, du maire, du préfet,
enfin de tous les astres militaires, administratifs, civils, judiciaires
et municipaux, montent sur une terrasse préparée pour les recevoir en
face de l'orchestre. Je dis à l'artificier: Attention! quand le
capitaine d'artillerie, grimpant précipitamment l'escalier de notre
établissement, me crie d'une voix tremblante:
«--De grâce, monsieur Berlioz, ne donnez pas encore le signal, nos
hommes ont oublié les _lances à feu_ pour les pièces, on a couru en
chercher à l'arsenal, accordez-moi cinq minutes seulement!»
Ignorant comme je le suis (quoi qu'on en dise) de ce qui concerne, sinon
le style, au moins le mécanisme de ces voix-là, je m'étonnais qu'on ne
pût pas allumer de petites misérables pièces de _vingt-quatre_ et de
_douze_ avec un cigarre ou un morceau d'amadou, et que des _lances à
feu_ fussent aussi indispensables aux canons que l'_embouchure_ l'est
aux trombones; pourtant j'accordai les cinq minutes. J'en accordai même
sept. Au bout de la septième, un autre messager, gravissant à la hâte le
même escalier que le capitaine éperdu venait de redescendre, fit
observer que les princes attendaient et qu'il était plus que temps de
commencer.
--Allez! dis-je à l'artificier, et tant pis pour les choristes si on n'a
pas de quoi les allumer!
La fusée s'élance avec une ardeur à faire croire qu'elle partait pour la
lune. Grand silence... Il paraît qu'on n'est pas revenu de l'arsenal.
Je commence; notre bande militaire fait des prouesses, le morceau se
déploie majestueusement sans la moindre faute de stratégie musicale; et
comme il est d'une assez belle dimension, je me disais en conduisant:
«Nous ne perdrons rien pour avoir attendu; les canonniers auront eu le
temps de se pourvoir de lances à feu, et nous allons avoir pour le
dernier accord une bordée à faire tomber les croisées de tout le
voisinage.» En effet, à la mesure indiquée dans la _coda_, je fais un
nouveau signe à mon artificier, une nouvelle fusée escalade le ciel, et
juste quatre secondes après son ascension...
Ma foi! je ne veux pas me faire plus brave que je ne suis, et ce n'était
pas sans raison que le coeur m'avait battu aux approches de l'instant
solennel. Vous rirez tant qu'il vous plaira, mais je faillis tomber la
face contre terre... Les arbres frissonnèrent, les eaux du canal se
ridèrent... au souffle délicieux de la brise du soir... Mutisme complet
des canons!...
Un silence profond s'établit après la dernière mesure de la symphonie,
silence majestueux, grandiose, immense, que troublèrent seuls l'instant
d'après les applaudissements de la multitude, satisfaite apparemment de
l'exécution. Et l'auditoire se retira, sans se douter de l'importance
des lances à feu, sans regret pour la jouissance à laquelle il avait
échappé, oublieux des promesses du programme, et bien persuadé que les
deux fusées volantes dont il avait entendu le sifflement et vu les
étincelles, étaient simplement un nouvel effet d'orchestre de mon
invention, assez agréable à l'oeil. Le _Charivari_, abondant dans ce
sens, publia là-dessus une série d'articles éblouissants et de la plus
haute portée. Qu'eût-il fait si les lances à feu!... C'est fatal!
j'eusse gagné ce soir-là quelque nouveau grade, un surnom immortel,
j'aurais reçu le _baptême du feu_!... Nouvelle et foudroyante preuve
que, si l'on vit souvent des fusils partir qui n'étaient pas chargés, on
voit quelquefois aussi même des canons chargés qui ne partent pas.
L'apothéose ainsi terminée pacifiquement, nous laissons sur le bord du
canal, et la bouche ouverte, nos pièces toujours pointées et nos
artilleurs désappointés. Il fallait courir à l'hôtel de ville, où un
autre orchestre et un autre choeur m'attendaient pour l'exécution de
la cantate. Mon espérance, cette fois, ne fut en rien trompée; nos
chanteurs et nos musiciens n'eurent ni un soupir ni une double-croche à
se reprocher. Il n'en fut pas de même de nos auditeurs; après le
concert, pendant que j'écoutais les gracieusetés que M. le duc de
Nemours et son frère de Montpensier avaient la bonté de me dire, quelque
amateur d'autographes me fit l'honneur de me voler mon chapeau. J'en fus
peiné, car la conscience de mon amateur lui aura sans doute sévèrement
reproché de n'en avoir pas pris un meilleur; et puis je me voyais obligé
de sortir tête nue, et il pleuvait.