LETTRE DU DUC DE CADEROUSSE A LA DUCHESSE D'AUMONT.

_Je vous ai aimée parce que j'ai eu de l'estime pour vous; mais

je ne vous aime plus maintenant parce que je cesse de vous

estimer. Cela ne vous doit pas surprendre dans le procédé que

vous tenez aujourd'hui. Tout vous est bon, jusqu'à votre cousin

Fervaques, et il vous importe peu que vous trouviez de l'esprit,

pourvu que vous trouviez un corps qui vous rende service. Prenez

garde néanmoins à vous méprendre, quoique ce soit parler contre

moi que de vous parler contre les gens de grande taille: la

sienne ne promet pas qu'il puisse durer longtemps; d'ailleurs,

c'est avoir trop d'affaires que d'être obligé de contenter en

même temps la comtesse d'Olonne et une femme de votre appétit._

Il est aisé de concevoir quel fut le désespoir de la duchesse à la

lecture d'une lettre si crue, et, ne doutant point qu'elle ne vînt de

Caderousse, non-seulement elle le haït mortellement, mais, si elle en

eût cru sa passion, elle auroit été encore de ce pas lui arracher le

coeur. Elle n'eut garde, avec des sentiments si envenimés, de se

trouver à son ordinaire chez madame de Bonnelle; et Caderousse, n'y

voyant point Fervaques, s'imagina qu'ils étoient ensemble, ce qui le

jeta dans une jalousie inconcevable. Pour achever son désespoir, il

arriva que le duc d'Aumont, qui étoit revenu de la cour, voyant sa

femme dans une mélancolie surprenante, crut la divertir en la menant

lui-même à l'Opéra[327], et, le hasard ayant voulu que Fervaques s'y

fût trouvé, il se mit dans sa loge, où il lui dit mille pauvretés.

Tout cela fut rapporté le soir même à Caderousse, ce qui fut suffisant

pour lui persuader que ces soupçons n'étoient que trop véritables.

Epris de dépit et de jalousie, il la chercha partout pour lui pouvoir

dire ce qu'il avoit sur le coeur; mais, comme elle le fuyoit avec

beaucoup de précaution, il lui fut difficile de trouver ce qu'il

cherchoit; il la rencontra néanmoins un jour chez la Reine, et se

préparoit à lui faire tous les reproches qu'il croyoit être en droit

de lui faire, quand la duchesse, le regardant avec un mépris et une

colère qui étoient capables de glacer l'homme du monde le plus

amoureux: «Ne m'approchez jamais, lui dit-elle, si vous ne voulez que

je vous dévisage.» Elle s'esquiva au même temps, et il ne la put

jamais joindre, parce qu'elle avoit pris tout exprès la duchesse de

Créqui[328] par-dessous le bras, avec qui elle s'en alloit.

Un traitement si extraordinaire eut de quoi le surprendre, lui qui

croyoit que tous les sujets de plainte étoient de son côté. Cependant

la marquise de Rambures, après avoir si bien réussi dans le projet

qu'elle avoit fait de les brouiller ensemble, fit son possible pour

venir à bout du reste: c'est pourquoi elle le pria de venir chez elle,

où on devoit jouer, et, afin qu'il y fût attiré par la bonne

compagnie, elle dit la même chose à tous les gens de la cour.

L'assemblée fut bientôt des plus nombreuses, mais non pas des mieux

choisies. La marquise de Rambures, qui s'encanailloit aisément, y

souffrit de certaines gens qui n'avoient point d'autre caractère que

celui de joueurs, et à qui l'on imputoit même de savoir jouer avec

adresse. Cela rebuta bien d'honnêtes gens d'y aller, et à plus forte

raison d'avoir quelque pensée pour elle: car, d'ailleurs, bien loin

d'avoir quelques charmes, on pouvoit dire qu'elle étoit des plus

laides; avec toutes ces méchantes qualités, elle avoit encore celle

d'être déjà vieille[329], ce qui n'étoit pas un ragoût pour un

homme qui venoit tâter d'une jolie femme comme étoit la duchesse

d'Aumont. Aussi Caderousse étoit bien éloigné de songer à ce qu'elle

songeoit, et si ce n'est que madame de Bonnelle s'en étoit allée en

Normandie après avoir perdu tout son argent, et qu'il n'y avoit point

d'autre endroit où l'on jouât à Paris, il n'auroit pas seulement mis

le pied chez elle.

Comme il n'en venoit point à ce qu'elle vouloit, qu'elle étoit

impatiente de son naturel, elle lui dit un soir, comme il venoit de

quitter le jeu, qu'il vînt dîner le lendemain avec elle et qu'elle

avoit quelque chose à lui dire. Il le lui promit, ne se doutant point

de la vérité, et il trouva qu'elle s'étoit parée extraordinairement,

ce qui l'obligea à lui demander si c'est qu'elle se marioit ce

jour-là. «Je n'en sais rien, lui dit-elle. Je ne suis pas une si

méchante fortune que vous croyez: j'ai eu quatre cent mille francs en

mariage, j'ai un bon douaire, et, quelque dégoûté que vous soyez, il y

en a bien qui voudroient m'avoir qui ne m'auront pas. Je ne dis pas

cela pour vous, continua-t-elle, en faisant encore plus de minauderies

qu'elle n'en avoit fait auparavant. Je voudrois avoir dix millions;

ils seroient à votre service, aussi bien que tout ce que j'ai.» Et se

jetant à son cou en même temps, pour lui montrer qu'elle étoit de

bonne foi, elle le surprit assez pour être quelques moments sans lui

rien dire.

Cependant, comme il n'étoit pas un de ces héros de roman qui se font

un scrupule de regarder seulement une autre personne que leur

maîtresse, il reçut ses caresses avec dessein d'y répondre; mais,

ayant à l'heure même repassé en son esprit qu'il n'alloit avoir

que les restes d'une infinité de monde, les forces qu'il sentoit un

moment auparavant commencèrent à l'abandonner. Il fit ce qu'il put

pour rappeler sa vigueur; mais, quoiqu'il se dît qu'il y alloit de son

honneur à ne pas demeurer en si beau chemin, tout ce qu'il se put dire

fut inutile. Il se crut obligé, dans un si grand abandonnement de la

nature, de faire des excuses proportionnées à la faute qu'il

commettoit malgré lui; mais, ne sachant par où s'y prendre, il se fut

jeter de désespoir sur un lit de repos. La marquise de Rambures, qui,

bien loin de se défier de son malheur, croyoit toucher au doux moment

qu'elle désiroit depuis si longtemps, s'y en fut en même temps avec

lui, et, le prenant entre ses bras, elle lui fit connoître qu'elle ne

vouloit rien lui refuser; mais, comme elle vit qu'il ne répondoit que

par des baisers languissants à l'ardeur qui la consumoit, le coeur

lui dit qu'elle étoit encore éloignée de ses espérances, et, pour en

être plus sûre, elle chercha à s'en éclaircir par un attouchement qui

lui fût sensible. D'abord qu'elle eut porté la main où elle vouloit,

elle se repentit d'avoir été si curieuse, et n'y trouvant rien qui ne

lui fit connoître son malheur: «A quoi dois-je attribuer ce que je

vois? lui dit-elle, et êtes-vous insensible pour moi, pendant que vous

êtes si sensible pour les autres? Ne sortez-vous point d'avec la

duchesse d'Aumont, et faut-il qu'elle vous réduise au pitoyable état

où vous êtes?» Ce discours le surprit, lui qui ne savoit pas qu'elle

fût si bien instruite de ses affaires. Aussi, étant bien éloigné de

croire qu'elle en pût parler si affirmativement: «Vous avez tort,

lui dit-il, de m'accuser de penser à d'autres qu'à vous. Si la

duchesse d'Aumont a quelque intrigue, ce n'est pas moi, et tout ce que

je vous puis dire, c'est que, si vous me voyez en l'état où je suis,

c'est vous qui en êtes cause, et qui...» Elle ne lui laissa pas le

temps d'achever, et reprenant la parole avec véhémence, et même avec

quelque sorte d'aigreur: «Quoi donc! lui dit-elle, ce n'est pas assez

de l'outrage que vous me faites si vous n'y joignez le plus sanglant

reproche qui se puisse faire à une femme? Enfin, c'est donc manque de

charmes que vous vous trouvez aujourd'hui impuissant, et vous avez si

peu de considération pour moi que de me l'oser dire à moi-même?--C'est

mal expliquer ma pensée, répondit Caderousse, et ce que j'ai voulu

dire n'est pas ce que vous dites. C'est la jalousie qui fait l'effet

que vous voyez, et vous n'auriez pas à l'heure qu'il est à me

reprocher mon impuissance, si, lorsque je me sentois prêt à vous

donner des marques d'un assez bon tempérament, je ne me fusse

ressouvenu d'une certaine robe de chambre qu'on m'a montrée à l'armée,

et que le prince de Courtenay[330] m'a fait voir comme venant de

vous.--Que voulez-vous dire par là? interrompit la marquise de

Rambures.--Qu'en amour comme en ambition, répondit Caderousse, on ne

souffre pas volontiers de concurrent. Vous ne lui avez fait présent de

cette robe de chambre que parce que vous l'aimiez; et le moyen de

croire que vous l'ayez oublié, lui qui a de si belles parties

pour les dames? Gros, large, robuste, bien fait; au lieu que je suis

menu, effilé, foible, et enfin n'ayant aucune de ses belles et bonnes

qualités.» Il ne voulut pas encore conter mille histoires qu'il savoit

bien, de peur que le grand nombre ne lui fît connoître qu'on ne

pouvoit estimer une femme qui en avoit tant. Cependant, la marquise ne

voulant pas tomber d'accord de cette vérité, elle lui nia tout ce

qu'il disoit; mais lui n'en voulut rien rabattre. Elle fut obligée de

lui dire que quand même cela seroit, qu'est-ce que cela concluoit si

fort contre elle? qu'à l'âge qu'elle avoit, et ayant toujours été du

monde, ce n'étoit pas une chose extraordinaire qu'elle eût été aimée

d'un honnête homme et d'un homme de qualité: que le prince de

Courtenay étoit tel, et que, quand elle auroit eu quelque

reconnoissance pour lui, c'étoit une chose trop vieille pour en garder

encore le souvenir; que, si cette intrigue se passoit de son temps,

elle ne trouveroit pas à redire à sa délicatesse; mais que, ne le

connoissant pas seulement dans le temps dont il vouloit parler,

c'étoit proprement lui vouloir faire une querelle d'Allemand.

La raison étoit fort bonne, et tout ce qu'il eut à dire fut qu'il en

convenoit, mais que, comme on n'étoit pas maître de ses réflexions, ce

n'étoit pas sa faute si elles avoient produit un accident si funeste.

Au même temps, pour lui faire connoître qu'il ne tenoit pas à lui que

les choses n'allassent mieux, il se remit à la caresser; ce qui

faisant croire à la marquise qu'il falloit qu'il se sentît, elle

oublia la querelle, pour ne pas perdre une si bonne occasion.

Mais, quelque aide qu'elle lui donnât, elle ne put jamais faire passer

une partie de sa vigueur dans le corps de ce pauvre paralytique.

Cependant, le voyant de bonne volonté, elle chercha à l'encourager,

lui disant qu'il ne falloit pas chercher à forcer la nature; que

toutes choses avoient leurs temps; qu'il se porteroit peut-être mieux

après dîner, et pour le réchauffer elle fut chercher des truffes, dont

son cabinet étoit toujours rempli, quoiqu'elle en eût moins besoin que

personne du monde. Il en mangea plutôt par complaisance que pour

croire qu'elles pussent produire l'effet qu'elle espéroit.

Cependant, la marquise ayant ouï dire que d'agréables idées

rappeloient souvent un homme de mort à vie, elle lui parla des charmes

de la duchesse d'Aumont, lui disant qu'elle avoit cru qu'il en avoit

été touché. Il s'en défendit comme de beau meurtre; à quoi elle ne

voulut pas contredire, quoiqu'elle en fût si bien instruite. Ainsi

elle ne continua cette conversation qu'en tant qu'elle lui pouvoit

être utile; elle lui fit donc un détail de tout ce que cette aimable

personne avoit de beau, et s'arrêta longtemps sur sa gorge et sur le

reste de son corps, qu'elle disoit avoir vu plusieurs fois à

découvert. Cette conversation ne manqua pas de ressusciter le pauvre

défunt, de quoi il ne se fut pas plus tôt aperçu qu'il s'approcha

d'elle pour tâcher de réparer sa réputation. Quoiqu'il n'y eût rien de

plus outrageant que cela pour la marquise, elle résolut néanmoins de

n'y pas prendre garde de si près, et, pour se faire faire

l'application du mérite de la duchesse, elle embrassa de nouveau

ce pauvre convalescent; mais, son imagination n'étant pas assez forte

pour soutenir à la réalité d'un squelette l'idée du plus beau corps du

monde, son feu s'éteignit en même temps, et, quoiqu'elle y mît la main

pour le rattiser, les cendres étoient déjà si froides, qu'on eût dit

qu'il n'y en avoit point eu depuis huit jours. Si elle n'avoit espéré

quelque changement après le dîner, elle avoit assez de sujet de se

mettre en colère pour lui dire bien des choses; mais, ne voulant rien

précipiter, elle résolut de se donner patience jusque-là.

Cependant l'on servit à manger, et elle prit soin de lui mettre sur

son assiette tout ce qu'il y avoit de meilleur. Elle eut soin aussi de

ne l'entretenir que de choses agréables, ne sachant néanmoins si tout

cela seroit capable de produire un bon effet. Et, à la vérité,

quoiqu'il parût réjoui de la conversation, et que d'ailleurs il mît

quantité de bons morceaux dans son ventre, il n'y avoit que lui qui

s'enflât, et le reste étoit toujours si languissant que c'étoit

grand'pitié.

Comme on étoit près d'apporter le dessert, et qu'il étoit plus

embarrassé que jamais par la conclusion du repas qui s'approchoit, un

de ses laquais entra, qui lui dit que sa femme étoit extrêmement mal,

et que, s'il la vouloit voir encore avant de mourir, il se devoit

hâter de venir au logis. Quoique cette nouvelle l'affligeât, comme

elle le tiroit d'un grand embarras, il n'y fut pas si sensible qu'il

l'auroit été le matin. Il se leva en même temps, et, priant la

marquise de l'excuser s'il la quittoit si brusquement, il monta

en carrosse et s'en fut chez lui, où il trouva que les choses

n'étoient pas tout à fait si désespérées que le laquais les avoit

faites. Sa femme, qui avoit eu une grande foiblesse, en étoit revenue,

et son mal, qui étoit à proprement parler une certaine langueur, que

les médecins appellent phthisie, donnant lieu de croire que son heure

n'étoit pas encore si proche, il eut de quoi se consoler. Je ne

saurois dire au vrai s'il en rendit grâces au Ciel; mais toujours le

remercia-t-il de ce que cet accident avoit servi à le tirer d'affaire.

Cependant, comme il se doutoit bien que la marquise ne manqueroit pas

d'envoyer savoir des nouvelles de sa femme, il donna ordre

non-seulement qu'on dît à ceux qui viendroient de sa part qu'elle

étoit toujours bien malade, mais qu'il l'étoit aussi lui-même. Pour

cet effet, il s'empêcha de sortir de quelques jours, pendant lesquels

elle l'envoya visiter, et elle y seroit encore venue elle-même si elle

n'eût craint d'apprêter un peu trop à parler dans le monde.

Un contre-temps si fâcheux donna beaucoup de chagrin à cette dame, qui

étoit pleine de vivacité, comme je crois déjà l'avoir dit, et qui de

plus n'avoit point de repos jusqu'à ce qu'elle eût exécuté le dessein

qu'elle pouvoit avoir conçu une fois. Elle se dit néanmoins, pour se

consoler, que l'abattement où elle avoit vu Caderousse étoit un

commencement de la maladie qui venoit de le saisir, et cela servit à

lui ôter quelque soupçon qu'elle avoit eu que c'étoit peut-être par

quelque dégoût qu'il avoit pris pour sa personne.

Tels étoient les sentiments de l'un et de l'autre, lorsque la maladie

de la duchesse de Caderousse, empirant tout d'un coup, fit songer

sérieusement à son mari qu'il en seroit délivré avant deux jours. En

effet, elle rendit l'esprit vingt-quatre heures après[331], entre ses

bras, le priant, s'il l'avoit jamais aimée, d'avoir soin de leurs

enfants[332], et de ne se jamais remarier. Il le lui promit, résolu de

lui tenir parole, et il fut même bien aise qu'elle eût exigé cela de

lui, prévoyant que la marquise de Rambures, se fondant sur son bien

plutôt que sur son mérite, pourroit le solliciter de l'épouser.

D'abord que le grand deuil fut passé, ou, pour mieux dire, qu'il se

fut écoulé quelques jours, pendant lesquels c'est la coutume de

contrefaire l'affligé d'une chose dont on a souvent beaucoup de joie,

il parut dans le monde comme auparavant, et tâcha d'avoir quelque

conversation avec la duchesse d'Aumont, pour savoir d'où venoit sa

colère. Mais elle eut encore plus de soin de le fuir qu'il n'en eut de

la chercher, tellement que ses peines furent inutiles. Il retourna

aussi chez madame de Rambures, qui le reçut plus froidement qu'à

l'ordinaire; de quoi il ne s'étonna pas grandement, parce qu'il la

savoit bizarre et fantasque. Il alla donc toujours son chemin,

c'est-à-dire que, se sentant plus homme qu'il n'avoit fait

l'autre fois, il voulut lui en donner des marques à l'heure même.

C'étoit quelque chose de bien touchant pour une femme de son humeur,

et peut-être qu'elle ne s'étoit jamais fait violence que cette fois-là

sur l'article; mais, s'étant mise en tête de l'épouser, elle lui dit

que ce n'étoit plus le temps; «que la force de l'amitié qu'elle avoit

pour lui lui avoit fait passer autrefois par-dessus toute sorte de

considération; mais que, si ses feux étoient aussi ardents qu'il le

vouloit faire paroître, il en pouvoit chercher l'accomplissement par

des désirs légitimes, et non pas par où il en vouloit venir.» Ce

retour auroit eu de quoi l'affliger, s'il eût été fort amoureux; mais,

y ayant plus de débauche à son fait que de passion, il prit la chose

en raillerie, et lui dit qu'il étoit sûr que ce qu'elle en faisoit

n'étoit que pour l'éprouver; qu'elle savoit à quoi sa femme l'avoit

obligé en mourant, et qu'elle vouloit voir, sans doute, s'il seroit

homme de parole. «A quoi vous a-t-elle donc obligé, Monsieur? lui

répliqua-t-elle.--A ne me jamais remarier, Madame, lui répondit-il, et

vous ne voudriez pas que je faussasse mon serment.» Je ne sais si elle

avoit connoissance ou non de cette circonstance; quoi qu'il en soit,

elle traita cela de bagatelle, et, pour lui rendre le change, elle lui

dit que M. de Rambures l'avoit priée de même, en mourant, d'être sage;

que son exemple la remettoit dans le bon chemin, dont elle n'étoit

sortie que pour l'amour de lui, et qu'elle lui en auroit obligation

toute sa vie.

Elle disoit tout cela d'un si grand sang-froid, que son air valoit

encore mieux que ses paroles; cependant Caderousse ne la pressa

qu'autant qu'il se crut obligé de le faire pour son honneur, et il fut

même ravi de son refus quand il fit réflexion que cela l'eût mis en

concurrence avec plusieurs gens d'épée, un conseiller, deux hommes de

finance, et même quelques bourgeois. La marquise, qui avoit coutume de

succomber à la première tentation, se fit un grand mérite en elle-même

de sa résistance; elle crut que cela lui feroit faire réflexion à ce

qu'il auroit à faire, et que vingt-cinq mille livres de rente, jointes

à une si grande vertu, étoient capables de le rembarquer, quelque

répugnance qu'il eût à un second mariage. Sur ce pied-là, elle alla

tête levée partout, et, pour commencer à faire la réformée, elle se

mit à médire de tout le monde.

Cependant l'on continuoit toujours à jouer chez elle, et Caderousse ne

laissoit pas d'y venir; mais il ne lui disoit plus rien, ce qui la

faisoit enrager. Elle n'étoit pas plus heureuse au jeu qu'en amour,

et, si elle gagnoit une fois, elle en perdoit quatre, ce qui la

désespéroit pareillement. Tous ces sujets de chagrin la rendoient plus

bizarre qu'à l'ordinaire, et par conséquent encore plus désagréable;

tellement que, bien loin que Caderousse songeât à se mettre bien avec

elle, tout son but ne fut que de lui gagner son argent. Le jeu de la

bassette[333] étoit alors extrêmement en vogue à Paris; les

femmes voloient leurs maris pour y jouer, les enfants leur père, et

jusques aux valets: ils venoient regarder par-dessus l'épaule des

joueurs, et les prioient de mettre une année de leurs gages sur une

carte. Madame de Rambures y étoit encore plus chaude que tous les

autres, et, quoiqu'on lui vînt donner tous les matins des leçons pour

savoir la suite des cartes, ou elle ne l'avoit pas bien retenue

jusque-là, ou son malheur étoit plus grand que sa science.

Un jour donc que Caderousse étoit venu de meilleure heure que les

autres, comme la saison n'étoit plus de parler d'amour, elle lui parla

de jouer, et, en étant tombé d'accord, elle se mit à tailler tête à

tête. D'abord elle gagna quelque chose; mais, la fortune changeant

tout à coup, il lui fit un nombre infini d'_Alpiou_ et de _Va-tout_,

tellement qu'en moins de rien il lui gagna non-seulement tout l'argent

comptant qu'elle avoit, mais encore trois mille pistoles sur sa

parole. Une si grosse perte lui ôta le mot pour rire, qu'elle avoit au

commencement du jeu; et, entendant venir du monde, elle n'eut le

temps que de dire à Caderousse qu'elle le paieroit le lendemain, et

qu'elle le prioit seulement de n'en point parler.

La compagnie étant entrée, et tous les joueurs étant venus les uns

après les autres, on demanda des cartes; mais la marquise, qui n'avoit

plus d'argent, s'excusa de jouer sur un grand mal de tête. Le

chevalier Cabre[334], petit homme de Marseille, qu'on avoit vu arriver

à Paris sans chausses et sans souliers, mais qui par son savoir-faire

étoit alors plus opulent que les autres, s'offrit de tailler à sa

place. Chacun le prit au mot, et, ayant choisi des croupiers,

l'après-dînée se passa dans l'exercice ordinaire.

Comme Caderousse sortoit, la marquise l'arrêta et lui dit qu'il

trouveroit le lendemain son argent prêt, mais qu'il vînt de bonne

heure, parce qu'elle vouloit avoir sa revanche. Il lui répondit que la

chose ne pressoit pas, et qu'elle ne devoit pas s'incommoder; mais

elle lui fit promettre qu'il viendroit à deux heures, et, pour lui

tenir parole, elle sortit dès huit heures du matin et fut mettre des

pierreries et de la vaisselle d'argent en gage chez Alvarès[335],

fameux joaillier, pour quatre mille pistoles. Caderousse ne

manqua pas au rendez-vous, et fut payé d'abord; après quoi elle se fit

apporter des cartes, et mit les mille pistoles qui lui restoient dans

la banque. Elles ne lui durèrent pas longtemps: la fortune ayant

continué de favoriser Caderousse, il les lui gagna en deux ou trois

tailles; et, lui demandant à jouer sur sa parole, elle perdit encore

vingt mille écus.

Ce fut alors qu'elle commença à faire réflexion sur sa folie, et, les

cartes lui tombant des mains, elle s'assit, se mit à pleurer, et enfin

à faire toutes les grimaces qu'une femme extrêmement affligée est

capable de faire. Caderousse la regardoit de tous ses yeux, pour voir

à quoi cela aboutiroit, car, enfin, il prétendoit n'avoir pas joué

pour rien; aussi, après avoir serré l'argent qu'il avoit déjà touché:

«Au moins, Madame, lui dit-il, il vous souviendra, s'il vous plaît,

que vous me devez vingt mille écus.--Je le sais bien, Monsieur, lui

répondit-elle, mais je ne suis pas en état de vous les payer de sitôt.

L'argent que vous emportez vient de ma vaisselle d'argent et de mes

pierreries; et, à moins que nous ne nous accommodions, je ne sais que

devenir. Quoi! Madame, lui repartit Caderousse, est-ce que vous

prétendez quelque diminution?--Ce n'est pas ce à quoi je pense,

répliqua la marquise: entre gens comme nous, cela n'est guère en

usage; mais, si vous vouliez écouter une proposition, j'ai ma fille

aînée[336], qui sera un bon parti: je me lierai les mains, et

vous y trouverez bien autant votre compte qu'à vous faire payer de ce

que je vous dois.» Caderousse, qui ne se souvenoit de ce qu'il avoit

promis à sa femme qu'à l'égard de madame de Rambures, c'est-à-dire qu'à

l'égard de sa personne, qui étoit perdue de réputation, étant bien

éloigné d'être dans les mêmes sentiments pour sa fille, qui n'avoit pas

encore été en état de se laisser corrompre, lui répondit que c'étoit une

chose à quoi il falloit qu'elle pensât plus sérieusement, et à quoi il

devoit penser aussi lui-même; que la nuit leur porteroit conseil à l'un

et à l'autre, et qu'il la verroit le lendemain. Elle eut de la peine à

le laisser aller, ou plutôt à lui laisser emporter son argent.

Aussi lui dit-elle que, s'il se résolvoit d'accepter la proposition,

il se donnât bien de garde d'en faire un méchant usage; qu'elle

s'attendoit qu'il le lui rendît, et qu'à moins que de cela il n'y

auroit rien à faire.--Caderousse lui dit qu'elle dormît en repos

là-dessus, et, faisant réflexion à la chose, il la trouva si

avantageuse, qu'il fut dès le lendemain matin dire à madame de

Rambures que, si elle avoit parlé de bonne foi, il étoit prêt de

passer le contrat.

Madame de Rambures, qui n'avoit pas dormi de toute la nuit, de crainte

qu'il ne la rebattît encore de la dernière volonté de sa femme, fut

ravie de se voir à la veille de ravoir son argent, et, envoyant

quérir à l'heure même son notaire, le contrat fut dressé sans y

appeler aucuns parents. En effet, il n'y avoit guère d'apparence

qu'ils eussent consenti à une chose si désavantageuse pour

mademoiselle de Rambures, laquelle étoit une grosse héritière et d'une

des meilleures maisons de Picardie.

La chose étant arrêtée de la sorte, madame de Rambures lui dit que

c'étoit au moins à condition qu'il seroit fidèle à sa fille, et qu'il

ne reverroit plus la duchesse d'Aumont. Et comme il vouloit toujours

lui nier qu'il eût jamais été bien avec elle, elle lui dit qu'elle ne

parloit point sans savoir; que, sans rappeler le passé, elle avoit

pris assez d'intérêt en lui pour s'éclaircir de leur intrigue; et

là-dessus, lui contant tout ce que nous avons rapporté ci-devant, elle

le mit dans un si grand étonnement qu'il eut peine à croire ce qu'il

entendoit.

Il falloit qu'elle prît ce temps-là pour lui faire un tel aveu, car

dans un autre il ne lui auroit jamais pardonné cette tromperie.

Cependant il lui demanda si elle avoit encore la lettre de la

duchesse, et, ayant su que oui, il la pria de la lui rendre, lui

promettant, moyennant cela, et moyennant aussi qu'elle gardât le

secret, de ne lui en jamais rien témoigner.

La marquise lui promit l'un et l'autre, et, lui ayant rendu la lettre,

il s'en fut trouver la duchesse d'Aumont, à qui, après avoir fait un

récit sincère de tout ce qui s'étoit passé, il dit qu'il étoit sur le

point d'épouser mademoiselle de Rambures, qui étoit un mariage

avantageux; que néanmoins le procédé de la mère étoit si cruel,

qu'il romproit toutes choses, si cela la satisfaisoit; qu'elle venoit

de lui rendre sa lettre, qu'il lui rapportoit avec protestation qu'il

n'avoit jamais été homme à lui faire une réponse pareille à celle

qu'elle avoit reçue, que, bien loin de là, il l'avoit toujours autant

aimée et autant estimée que quand elle avoit eu de la bonté pour lui;

qu'il ne disoit point cela par intérêt, étant à la veille d'épouser

une femme avec laquelle il s'efforceroit de bien vivre, mais pour lui

faire seulement connoître la vérité. Madame d'Aumont trouva ce procédé

fort sincère, mais fort peu galant. Faisant mine néanmoins d'en être

la plus contente du monde, elle lui répondit qu'elle seroit au

désespoir de s'opposer à son bonheur; qu'elle souhaitoit qu'il eût

toute sorte de contentement dans son mariage; qu'elle le prioit

seulement d'épargner la réputation de celles qui avoient eu de la

considération pour lui.

Madame d'Aumont étoit en l'état que nous venons de dire quand le

marquis de Biran fit dessein de l'aimer. Son entreprise n'étoit pas

difficile dans le fond, puisqu'elle avoit déjà été sensible;

cependant, à bien examiner toutes choses, elle l'étoit plus qu'on ne

pensoit: car, soit que cette dame eût du chagrin de l'affaire de

Caderousse, ou qu'elle voulût plaire à son mari, qui continuoit dans

sa dévotion, elle s'y étoit jetée elle-même, ou du moins elle en

faisoit semblant; de sorte que les dames de la Cour la citoient à

leurs filles, les maris à leurs femmes, comme un exemple de vertu.

Biran, qui avoit eu plusieurs commerces qui lui avoient appris qu'il

n'y avoit rien si de trompeur que les apparences, ne s'étonna

point des discours qu'elle lui tint à la première entrevue, non plus

que de lui voir un habit à grandes manches[337], tel qu'en portent

toutes les femmes qui sont bien aises de faire accroire qu'elles sont

dévotes. Elle lui dit qu'elle ne savoit si elle le devoit voir, lui

qui étoit perdu de réputation dans le monde; qu'il aimoit également le

vin et les femmes, et que, pour un homme de condition, il menoit une

vie si débordée, qu'il n'y en avoit point de pareille; qu'elle avoit

ouï faire mille histoires de lui, mais toutes si désavantageuses,

qu'elle ne pouvoit s'en ressouvenir sans horreur; que c'étoit dommage

qu'il employât si mal son esprit, lui qui en avoit tant, et qui auroit

pu se procurer quelque bonne fortune; que toutes les dames le devoient

fuir comme la peste, lui qui n'en voyoit pas une qu'il n'allât dire

aussitôt tout ce qu'il savoit et tout ce qu'il ne savoit pas; que

l'indiscrétion étoit la plus méchante qualité qu'un homme pût avoir,

et que tous ceux, comme lui, qui en étoient entachés, n'étoient bons

qu'à pendre.

Biran la laissa dire tout ce qu'elle voulut; mais, après qu'elle eut

déchargé son petit coeur, il lui dit qu'il ne s'étonnoit pas que la

médisance l'eût si peu épargné; qu'il ne vouloit pas nier qu'il eût

fait de petits tours de jeunesse; mais que ce qui les avoit fait

éclater, c'est qu'il étoit en compagnie de gens qui faisoient trophée

de leurs débauches; que, s'ils l'eussent voulu croire, elles

n'auroient pas passé les murailles où elles avoient été faites; mais

que, pour son malheur, ils ne s'étoient pas trouvés de son sentiment;

qu'il vouloit dorénavant se séparer d'eux, et mener une vie plus

conforme à son inclination; qu'il lui avouoit que son penchant étoit

pour les dames, et même pour la pluralité; mais qu'il ne vouloit plus

avoir d'attache que pour une seule personne, c'est pourquoi il la

choisiroit telle qu'elle en vaudroit la peine.

Biran crut en avoir assez dit de ce premier coup, et, la retournant

voir fort souvent, il l'accoutuma peu à peu à la laideur de son

visage: car, pour être fils d'une femme qui avoit passé en son temps

pour une fort belle personne[338], et d'un père qui avoit eu bonne

mine, il avoit un nez si épouvantable, qu'un chien de Boulogne[339]

qui en auroit un pareil seroit regardé avec admiration. Quoi

qu'il en soit, son esprit suppléa bientôt à ce défaut[340]. La

duchesse, qui se faisoit un plaisir merveilleux de ses saillies,

oublia dans un moment sa dévotion, et, quoiqu'elle se fût fait un

grand mérite auprès de son mari de courre souvent les églises, elle

n'eut plus de soin de lui donner ce contentement. Comme Biran étoit

homme à découvrir bientôt les sentiments d'une femme, il s'aperçut

dans un moment de ce qui se passoit dans son coeur, et, ne voulant

pas être longtemps sans voir ce qu'il avoit à espérer de ses services,

il lui écrivit cette lettre:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 97 / 114 题