DE LA COUR[266].

La facilité de toutes les dames avoit rendu leurs charmes si méprisables

à la jeunesse, qu'on ne savoit presque plus à la cour ce que c'étoit que

de les regarder; la débauche y régnoit plus qu'en lieu du monde, et

quoique le Roi eût témoigné plusieurs fois une horreur inconcevable pour

ces sortes de plaisirs, il n'y avoit qu'en cela qu'il ne pouvoit être

obéi. Le vin et ce que je n'ose dire étoient si fort à la mode qu'on ne

regardoit presque plus ceux qui recherchoient à passer leur temps plus

agréablement[267]; et quelque penchant qu'ils eussent à vivre selon

l'ordre de la nature, comme le nombre étoit plus grand de ceux qui

vivoient dans le désordre[268], leur exemple les pervertissoit tellement

qu'ils ne demeuroient pas longtemps dans les mêmes sentiments.

La plupart des gens de qualité étoient non-seulement de ce caractère,

mais il y avoit encore des princes, ce qui fâchoit extraordinairement

le Roi. Ils se cachoient cependant autant qu'ils pouvoient pour ne lui

pas déplaire, et cela les obligeoit à courir toute la nuit, espérant

que les ténèbres leur seroient favorables. Mais le Roi (qui étoit

averti de tout) sut qu'un jour après son coucher ils étoient venus à

Paris[269], où ils avoient fait une telle débauche, qu'il y en avoit

beaucoup qui s'en étoient retournés soûls dans leurs carrosses. Et

comme cela s'étoit passé dans le cabaret[270] (car ils ne prenoient

pas plus de précaution pour cacher leurs désordres), il prit

sujet de là d'en faire une grande mercuriale à un jeune prince qui s'y

étoit trouvé, en qui il prenoit intérêt. Il lui dit que du moins, s'il

étoit assez malheureux pour être adonné au vin, il bût chez lui tout

son soûl, et non pas dans un endroit comme celui-là, qui étoit de

toutes façons si indigne pour une personne de sa naissance.

Le reste de la cabale n'essuya pas les mêmes reproches, parce qu'il

n'y en avoit pas un qui touchât le Roi de si près; mais, en

récompense, il leur témoigna un si grand mépris qu'ils furent bien

mortifiés[271]. Et, à la vérité, ils furent quelque temps sans oser

rien faire qu'en cachette; mais comme leur caractère ne leur

permettoit pas de se contraindre longtemps, ils en revinrent bientôt à

leur inclination, qui les portoit à faire les choses avec plus

d'éclat.

Pour ne pas s'attirer néanmoins la colère du Roi, ils jugèrent à propos

de faire serment, et de le faire faire à tous ceux qui entreroient dans

leur confrérie, de renoncer à toutes les femmes: car ils accusoient un

d'entre eux d'avoir révélé leurs mystères à une dame avec qui il étoit

bien, et ils croyoient que c'étoit par là que le Roi apprenoit tout ce

qu'ils faisoient. Ils résolurent même de ne le plus admettre dans leur

compagnie; mais s'étant présenté pour y être reçu, et ayant juré de ne

plus voir cette femme, on lui fit grâce pour cette fois, à condition

que s'il y retournoit il n'y auroit plus de miséricorde. Ce fut là la

première règle de leur confrérie; mais la plupart ayant dit que leur

ordre allant devenir bientôt aussi grand que celui de Saint-François, il

étoit nécessaire d'en établir de solides, et auxquelles on seroit obligé

de se tenir, le reste approuva cette résolution, et il ne fut plus

question que de choisir celui qui travailleroit à ce formulaire. Les

avis furent partagés là-dessus, et comme on voyoit bien que c'étoit

proprement déclarer chef de l'ordre celui à qui l'on donneroit ce soin,

chacun brigua les voix et fit paroître de l'émulation pour un si bel

emploi. Manicamp[272], le duc de Grammont[273] et le chevalier de

Tilladet[274] étoient ceux qui faisoient le plus de bruit dans le

chapitre, et qui prétendoient s'attribuer cet honneur, à l'exclusion

l'un de l'autre: Manicamp, parce qu'il avoit plus d'expérience qu'aucun

dans le métier; le duc de Grammont, parce qu'il étoit duc et pair, et

qu'il ne manquoit pas aussi d'acquit; pour ce qui est du chevalier de

Tilladet, il fondoit ses prétentions sur ce qu'étant chevalier de Malte,

c'étoit une qualité si essentielle pour être parfaitement débauché, que

quelque avantage qu'eussent les autres, comme ils n'avoient pas

celui-là, il étoit sûr qu'il les surpasseroit de beaucoup dans la

pratique des vertus.

Comme ils avoient tous trois du crédit dans le chapitre, on eut de la

peine à s'accorder sur le choix; et quelqu'un ayant été d'opinion

qu'ils devoient donner des reproches les uns contre les autres, afin

que l'on choisît après cela celui qui seroit le plus parfait, chacun

approuva cette méthode. Et le chevalier de Tilladet, prenant la parole

en même temps, dit qu'il étoit ravi qu'on eût pris cette voie, et

qu'elle alloit lui faire obtenir ce qu'il désiroit; que Manicamp

auroit pu autrefois entrer en concurrence avec lui, et qu'il ne

l'auroit pas trouvé étrange, parce que le bruit étoit qu'il avoit eu

de grandes qualités; mais qu'aujourd'hui que ses forces étoient

énervées, c'étoit un abus que de le vouloir constituer en charge, à

moins qu'on ne déclarât que ce qu'on en feroit ne tireroit à aucune

conséquence pour l'avenir; qu'en effet, il n'avoit plus rien de bon

que la langue, et que toutes les autres parties de son corps étoient

mortes en lui.

Manicamp ne put souffrir qu'on lui fît ainsi son procès en si bonne

compagnie, et ayant peur qu'après cela personne ne le voulût plus

approcher, il dit qu'il n'étoit pas encore si infirme qu'il n'eût

rendu quelque service à la maréchale d'Estrées, sa soeur[275];

qu'elle en avoit été assez contente pour ne pas chercher parti

ailleurs; que ceux qui la connoissoient savoient pourtant bien qu'elle

ne se satisfaisoit pas de si peu de chose, et que puisqu'elle ne

s'étoit pas plainte, c'étoit une marque qu'il valoit mieux qu'on ne

disoit.

Il y en eut qui voulurent dire que cette raison n'étoit

pas convaincante, et qu'une femme qui avoit pris un mari à

quatre-vingt-quinze ou seize ans n'étoit pas partie capable d'en

juger; mais ceux qui connoissoient son tempérament leur imposèrent

silence et soutinrent qu'elle s'y connoissoit mieux que personne.

Le chevalier de Tilladet fut un peu démonté par cette réponse;

néanmoins il dit encore beaucoup de choses pour soutenir son droit,

et, entre autres, qu'il avoit eu affaire à Manicamp, et qu'il n'avoit

pas éprouvé cette grande vigueur dont il faisoit tant de parade. On

fut obligé de l'en croire sur sa parole, et il s'éleva un murmure dans

la compagnie qui fit juger à Manicamp que son affaire n'iroit pas

bien. Quand ce murmure fut apaisé, le chevalier de Tilladet reprit la

parole, et dit qu'à l'égard du duc de Grammont, il y avoit un péché

originel qui l'excluoit de ses prétentions: qu'il aimoit trop sa

femme[276], et que, comme cela étoit incompatible avec la chose

dont il s'agissoit, il n'avoit point d'autres reproches à faire contre

lui.

Le duc de Grammont, qui ne s'attendoit pas à cette insulte, ne balança

point un moment sur la réponse qu'il avoit à faire; et comme il savoit

qu'il n'y a rien tel que de dire la vérité, il avoua de bonne foi que

cela avoit été autrefois, mais que cela n'étoit plus. La raison qu'il

en rapporta fut qu'il s'étoit mépris à son tempérament; qu'il avoit

attribué les faveurs qu'il en avoit obtenues avant son mariage au

penchant qu'elle avoit pour lui; mais que, celles qu'elle avoit

données depuis à son valet de chambre lui ayant fait connoître qu'il

étoit impossible de répondre d'une femme, il lui avoit si bien ôté son

amitié qu'il lui avoit fait succéder le mépris; que c'étoit pour cela

qu'il avoit renoncé à l'amour du beau sexe, lequel avoit eu autrefois

son étoile, et qui l'auroit peut-être encore si l'on y pouvoit prendre

quelque confiance; que, quoi qu'il fût fils d'un père[277] et cadet

d'un frère[278] qui avoient eu tous deux de grandes parties pour

obtenir les premières dignités de l'ordre, il étoit cependant moins

redevable de son mérite à ce qu'il avoit hérité d'eux[279] qu'à son

dépit; que Dieu se servoit de toutes choses pour attirer à la

perfection; qu'ainsi, bien loin de murmurer contre sa providence

pour les sujets de chagrin qu'il lui envoyoit, il avouoit tous les

jours qu'il lui en étoit bien redevable.

Le chevalier de Tilladet n'eut rien à répondre à cela, et chacun crut

que l'humilité du duc de Grammont, jointe à une si grande sincérité,

feroit faire réflexion aux avantages qu'il avoit par dessus les

autres, soit pour les charmes de sa personne ou pour le rang qu'il

tenoit. En effet, il alloit obtenir tout d'une voix la chose pour

laquelle on étoit alors assemblé, si le comte de Tallard[280] ne se

fût avisé de dire que l'ordre alloit devenir trop fameux pour n'avoir

qu'un grand maître; que tous trois étoient dignes de cette charge, et

qu'à l'exemple de celui de Saint-Lazare[281], où l'on venoit d'établir

plusieurs grands-prieurs, on ne pouvoit manquer de les choisir tous

trois.

Chacun, qui prétendoit à son tour de parvenir à cette dignité,

approuva cette opinion; mais comme on fit réflexion que dans quelque

établissement que ce soit, c'est dans les commencements où l'on a

particulièrement besoin d'esprit, on résolut de faire choix d'un

quatrième, parce que les trois autres n'étoient pas soupçonnés de

pouvoir jamais faire une hérésie nouvelle. Le choix tomba sur le

marquis de Biran[282], homme qui avoit plus d'esprit qu'il n'étoit

gros; mais dont la trop grande jeunesse l'eût exclus de cet honneur

sans le besoin qu'on en avoit. D'abord que l'élection fut faite, on

les pria de travailler tous quatre aux règles de l'ordre, dont le

principal but consistoit de bannir les femmes de leur compagnie. Pour

pouvoir vaquer à une chose si sainte, ils quittèrent non-seulement la

cour, mais encore la ville de Paris, où ils craignoient de recevoir

quelque distraction, et, étant enfermés dans une maison de campagne,

ils donnèrent rendez-vous aux autres deux jours après, leur promettant

qu'il ne leur en falloit pas davantage pour être inspirés. En effet,

chacun les étant allé trouver au bout de ce temps-là, on trouva qu'ils

avoient rédigé ces règles par écrit, dont voici les articles:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 83 / 114 题