La facilité de toutes les dames avoit rendu leurs charmes si méprisables
à la jeunesse, qu'on ne savoit presque plus à la cour ce que c'étoit que
de les regarder; la débauche y régnoit plus qu'en lieu du monde, et
quoique le Roi eût témoigné plusieurs fois une horreur inconcevable pour
ces sortes de plaisirs, il n'y avoit qu'en cela qu'il ne pouvoit être
obéi. Le vin et ce que je n'ose dire étoient si fort à la mode qu'on ne
regardoit presque plus ceux qui recherchoient à passer leur temps plus
agréablement[267]; et quelque penchant qu'ils eussent à vivre selon
l'ordre de la nature, comme le nombre étoit plus grand de ceux qui
vivoient dans le désordre[268], leur exemple les pervertissoit tellement
qu'ils ne demeuroient pas longtemps dans les mêmes sentiments.
La plupart des gens de qualité étoient non-seulement de ce caractère,
mais il y avoit encore des princes, ce qui fâchoit extraordinairement
le Roi. Ils se cachoient cependant autant qu'ils pouvoient pour ne lui
pas déplaire, et cela les obligeoit à courir toute la nuit, espérant
que les ténèbres leur seroient favorables. Mais le Roi (qui étoit
averti de tout) sut qu'un jour après son coucher ils étoient venus à
Paris[269], où ils avoient fait une telle débauche, qu'il y en avoit
beaucoup qui s'en étoient retournés soûls dans leurs carrosses. Et
comme cela s'étoit passé dans le cabaret[270] (car ils ne prenoient
pas plus de précaution pour cacher leurs désordres), il prit
sujet de là d'en faire une grande mercuriale à un jeune prince qui s'y
étoit trouvé, en qui il prenoit intérêt. Il lui dit que du moins, s'il
étoit assez malheureux pour être adonné au vin, il bût chez lui tout
son soûl, et non pas dans un endroit comme celui-là, qui étoit de
toutes façons si indigne pour une personne de sa naissance.
Le reste de la cabale n'essuya pas les mêmes reproches, parce qu'il
n'y en avoit pas un qui touchât le Roi de si près; mais, en
récompense, il leur témoigna un si grand mépris qu'ils furent bien
mortifiés[271]. Et, à la vérité, ils furent quelque temps sans oser
rien faire qu'en cachette; mais comme leur caractère ne leur
permettoit pas de se contraindre longtemps, ils en revinrent bientôt à
leur inclination, qui les portoit à faire les choses avec plus
d'éclat.
Pour ne pas s'attirer néanmoins la colère du Roi, ils jugèrent à propos
de faire serment, et de le faire faire à tous ceux qui entreroient dans
leur confrérie, de renoncer à toutes les femmes: car ils accusoient un
d'entre eux d'avoir révélé leurs mystères à une dame avec qui il étoit
bien, et ils croyoient que c'étoit par là que le Roi apprenoit tout ce
qu'ils faisoient. Ils résolurent même de ne le plus admettre dans leur
compagnie; mais s'étant présenté pour y être reçu, et ayant juré de ne
plus voir cette femme, on lui fit grâce pour cette fois, à condition
que s'il y retournoit il n'y auroit plus de miséricorde. Ce fut là la
première règle de leur confrérie; mais la plupart ayant dit que leur
ordre allant devenir bientôt aussi grand que celui de Saint-François, il
étoit nécessaire d'en établir de solides, et auxquelles on seroit obligé
de se tenir, le reste approuva cette résolution, et il ne fut plus
question que de choisir celui qui travailleroit à ce formulaire. Les
avis furent partagés là-dessus, et comme on voyoit bien que c'étoit
proprement déclarer chef de l'ordre celui à qui l'on donneroit ce soin,
chacun brigua les voix et fit paroître de l'émulation pour un si bel
emploi. Manicamp[272], le duc de Grammont[273] et le chevalier de
Tilladet[274] étoient ceux qui faisoient le plus de bruit dans le
chapitre, et qui prétendoient s'attribuer cet honneur, à l'exclusion
l'un de l'autre: Manicamp, parce qu'il avoit plus d'expérience qu'aucun
dans le métier; le duc de Grammont, parce qu'il étoit duc et pair, et
qu'il ne manquoit pas aussi d'acquit; pour ce qui est du chevalier de
Tilladet, il fondoit ses prétentions sur ce qu'étant chevalier de Malte,
c'étoit une qualité si essentielle pour être parfaitement débauché, que
quelque avantage qu'eussent les autres, comme ils n'avoient pas
celui-là, il étoit sûr qu'il les surpasseroit de beaucoup dans la
pratique des vertus.
Comme ils avoient tous trois du crédit dans le chapitre, on eut de la
peine à s'accorder sur le choix; et quelqu'un ayant été d'opinion
qu'ils devoient donner des reproches les uns contre les autres, afin
que l'on choisît après cela celui qui seroit le plus parfait, chacun
approuva cette méthode. Et le chevalier de Tilladet, prenant la parole
en même temps, dit qu'il étoit ravi qu'on eût pris cette voie, et
qu'elle alloit lui faire obtenir ce qu'il désiroit; que Manicamp
auroit pu autrefois entrer en concurrence avec lui, et qu'il ne
l'auroit pas trouvé étrange, parce que le bruit étoit qu'il avoit eu
de grandes qualités; mais qu'aujourd'hui que ses forces étoient
énervées, c'étoit un abus que de le vouloir constituer en charge, à
moins qu'on ne déclarât que ce qu'on en feroit ne tireroit à aucune
conséquence pour l'avenir; qu'en effet, il n'avoit plus rien de bon
que la langue, et que toutes les autres parties de son corps étoient
mortes en lui.
Manicamp ne put souffrir qu'on lui fît ainsi son procès en si bonne
compagnie, et ayant peur qu'après cela personne ne le voulût plus
approcher, il dit qu'il n'étoit pas encore si infirme qu'il n'eût
rendu quelque service à la maréchale d'Estrées, sa soeur[275];
qu'elle en avoit été assez contente pour ne pas chercher parti
ailleurs; que ceux qui la connoissoient savoient pourtant bien qu'elle
ne se satisfaisoit pas de si peu de chose, et que puisqu'elle ne
s'étoit pas plainte, c'étoit une marque qu'il valoit mieux qu'on ne
disoit.
Il y en eut qui voulurent dire que cette raison n'étoit
pas convaincante, et qu'une femme qui avoit pris un mari à
quatre-vingt-quinze ou seize ans n'étoit pas partie capable d'en
juger; mais ceux qui connoissoient son tempérament leur imposèrent
silence et soutinrent qu'elle s'y connoissoit mieux que personne.
Le chevalier de Tilladet fut un peu démonté par cette réponse;
néanmoins il dit encore beaucoup de choses pour soutenir son droit,
et, entre autres, qu'il avoit eu affaire à Manicamp, et qu'il n'avoit
pas éprouvé cette grande vigueur dont il faisoit tant de parade. On
fut obligé de l'en croire sur sa parole, et il s'éleva un murmure dans
la compagnie qui fit juger à Manicamp que son affaire n'iroit pas
bien. Quand ce murmure fut apaisé, le chevalier de Tilladet reprit la
parole, et dit qu'à l'égard du duc de Grammont, il y avoit un péché
originel qui l'excluoit de ses prétentions: qu'il aimoit trop sa
femme[276], et que, comme cela étoit incompatible avec la chose
dont il s'agissoit, il n'avoit point d'autres reproches à faire contre
lui.
Le duc de Grammont, qui ne s'attendoit pas à cette insulte, ne balança
point un moment sur la réponse qu'il avoit à faire; et comme il savoit
qu'il n'y a rien tel que de dire la vérité, il avoua de bonne foi que
cela avoit été autrefois, mais que cela n'étoit plus. La raison qu'il
en rapporta fut qu'il s'étoit mépris à son tempérament; qu'il avoit
attribué les faveurs qu'il en avoit obtenues avant son mariage au
penchant qu'elle avoit pour lui; mais que, celles qu'elle avoit
données depuis à son valet de chambre lui ayant fait connoître qu'il
étoit impossible de répondre d'une femme, il lui avoit si bien ôté son
amitié qu'il lui avoit fait succéder le mépris; que c'étoit pour cela
qu'il avoit renoncé à l'amour du beau sexe, lequel avoit eu autrefois
son étoile, et qui l'auroit peut-être encore si l'on y pouvoit prendre
quelque confiance; que, quoi qu'il fût fils d'un père[277] et cadet
d'un frère[278] qui avoient eu tous deux de grandes parties pour
obtenir les premières dignités de l'ordre, il étoit cependant moins
redevable de son mérite à ce qu'il avoit hérité d'eux[279] qu'à son
dépit; que Dieu se servoit de toutes choses pour attirer à la
perfection; qu'ainsi, bien loin de murmurer contre sa providence
pour les sujets de chagrin qu'il lui envoyoit, il avouoit tous les
jours qu'il lui en étoit bien redevable.
Le chevalier de Tilladet n'eut rien à répondre à cela, et chacun crut
que l'humilité du duc de Grammont, jointe à une si grande sincérité,
feroit faire réflexion aux avantages qu'il avoit par dessus les
autres, soit pour les charmes de sa personne ou pour le rang qu'il
tenoit. En effet, il alloit obtenir tout d'une voix la chose pour
laquelle on étoit alors assemblé, si le comte de Tallard[280] ne se
fût avisé de dire que l'ordre alloit devenir trop fameux pour n'avoir
qu'un grand maître; que tous trois étoient dignes de cette charge, et
qu'à l'exemple de celui de Saint-Lazare[281], où l'on venoit d'établir
plusieurs grands-prieurs, on ne pouvoit manquer de les choisir tous
trois.
Chacun, qui prétendoit à son tour de parvenir à cette dignité,
approuva cette opinion; mais comme on fit réflexion que dans quelque
établissement que ce soit, c'est dans les commencements où l'on a
particulièrement besoin d'esprit, on résolut de faire choix d'un
quatrième, parce que les trois autres n'étoient pas soupçonnés de
pouvoir jamais faire une hérésie nouvelle. Le choix tomba sur le
marquis de Biran[282], homme qui avoit plus d'esprit qu'il n'étoit
gros; mais dont la trop grande jeunesse l'eût exclus de cet honneur
sans le besoin qu'on en avoit. D'abord que l'élection fut faite, on
les pria de travailler tous quatre aux règles de l'ordre, dont le
principal but consistoit de bannir les femmes de leur compagnie. Pour
pouvoir vaquer à une chose si sainte, ils quittèrent non-seulement la
cour, mais encore la ville de Paris, où ils craignoient de recevoir
quelque distraction, et, étant enfermés dans une maison de campagne,
ils donnèrent rendez-vous aux autres deux jours après, leur promettant
qu'il ne leur en falloit pas davantage pour être inspirés. En effet,
chacun les étant allé trouver au bout de ce temps-là, on trouva qu'ils
avoient rédigé ces règles par écrit, dont voici les articles: