DE LA COUR.

Entre tous les effets que l'amour a produits[59], il ne s'en trouve

point de plus surprenant que celui qui joint le sceptre à la houlette,

et qui rend par ses effets les conditions les plus éloignées tellement

unies ensemble que les deux parties en oublient ce qu'ils ont été et ce

qu'ils se doivent. Plusieurs exemples nous ont appris cette vérité; mais

nous n'en avons aucune qui nous en marque plus la netteté et qui soit

plus connue dans nos jours que celle que nous décrivons.

Personne n'ignore[60] dans notre France que madame de Maintenon

naquit dans l'Amérique[61]; que son père[62], qui se nommoit

d'Aubigné, étoit d'une famille noble et assez connue dans le royaume,

et surtout du temps de Henri IV. Il se sauva de France par une aventure

assez particulière: car, ayant eu quelques affaires, il fut arrêté et

mis prisonnier en Guienne[63]; mais, après y avoir demeuré quelque

temps, et ne voyant pas de jour d'en sortir, il s'avisa de cajoler la

fille du geôlier, et lui promit de l'épouser si elle vouloit faciliter

son évasion[64]. Cette fille, plus amoureuse que fidèle à son père,

écouta les propositions du galant prisonnier, et sut si bien prendre

son temps qu'un dimanche, pendant que ses parents étoient à la messe,

elle se sauva avec lui, et ils trouvèrent tous deux le moyen de

s'embarquer pour la Martinique[65], où d'Aubigné lui tint parole et

l'épousa d'abord qu'ils y furent arrivés[66]. Pour tâcher d'y pouvoir

subsister, il prit des terres pour un plantage, suivant la coutume de ce

pays-là; et de ce mariage naquit la dame de Maintenon, si connue dans le

monde, et qui fait aujourd'hui tant de bruit à la cour de France.

Cependant, soit qu'elle eût perdu son père et sa mère en bas âge, ou que

sa marraine[67], qui n'avoit pas d'enfants[68], la prît en amitié,

cette dame charitable[69] la retira chez elle à l'âge de trois ans et

en prit soin comme de sa fille; et, comme elle étoit jolie et agréable,

elle l'éleva chez elle, ensuite de quoi elle l'amena en France[70],

où, après un assez long et pénible voyage, à cause des mauvais temps de

la saison, ils arrivèrent heureusement et vinrent débarquer à la

Rochelle[71]; et après quelque séjour elles prirent leur route pour le

bas Poitou, où elles demeurèrent quelque temps sans revers de

fortune[72]. Le premier[73] qui arriva à notre héroïne fut la mort

inopinée de sa marraine. En ce temps elle étoit environ dans la

quinzième année de son âge. Cette mort la toucha sensiblement, et elle

se souhaitoit cent fois dans l'Amérique; et il est à croire qu'elle en

eût été inconsolable, si un villageois, voisin du lieu où elle

demeuroit, n'eût tâché par ses compliments de lui persuader qu'elle

pourroit trouver en lui ce qu'elle avoit perdu dans sa marraine[74].

Il avoit assez de bien pour un homme de sa qualité, mais il étoit mal

bâti et incapable de donner de l'amour à une jeune fille; à cela près,

dis-je, on ne pouvoit trouver dans tout le village un homme qui le pût

surpasser. Il avoit autant d'esprit qu'il en faut pour le négoce qu'il

faisoit.

Longtemps avant la mort de la marraine de notre héroïne, il avoit un

certain penchant pour elle qui ne peut s'exprimer, car il sentoit un

petit je ne sais quoi qu'il n'osoit découvrir. Sans doute le respect de

madame de...[75], marraine de la Maintenon, l'en empêchoit; mais, dès

qu'elle fut morte, il chercha tous les moyens du monde pour l'accoster;

il ne se chantoit point de grand'messe qu'il n'y fût, point d'assemblée

dans le village qu'il n'y eût part. Et s'il arrivoit une foire de

conséquence, il n'y avoit aucune sorte de rubans qu'il n'achetât pour

lui en faire présent, pour par là tâcher de gagner ses bonnes grâces.

Mais il n'avançoit pas beaucoup dans ce langage muet, et on peut dire

que toutes ses assiduités eussent été de nul effet s'il n'eût trouvé

l'occasion de l'aborder un jour qu'elle puisoit de l'eau. «Voulez-vous

que je vous aide? dit-il.--Hélas! reprit-elle, vous m'obligerez.» Il se

mit en devoir, et par excès de civilité il porta ses cruches jusqu'à sa

chambre, où, se trouvant seul avec elle, il lui dit: «N'est-il pas vrai

que vous avez bien du chagrin de la mort de votre marraine? C'étoit une

bonne femme, qui avoit bien du soin de vous, et qui n'auroit pas manqué

à vous donner quelque petite chose pour avoir un bon laboureur du

village; mais, poursuivit-il encore, quoiqu'elle ne vous ait rien

laissé, j'ai assez d'amitié pour vous donner la moitié de ce que j'ai si

vous voulez être ma femme; vous serez maîtresse avec moi, et rien ne

vous manquera.--Donnez-moi, répondit-elle, un peu de temps pour y

songer, et demain, auprès de notre grange, je vous rendrai réponse.»

Notre Esope amoureux fut fort satisfait de cette visite, et après avoir

folâtré quelque peu, il se retira, en attendant le jour suivant pour sa

réponse, lequel ne fut pas plus tôt venu, et l'heure assignée, qu'il se

trouva au lieu. De si loin qu'il la vit: «Eh bien! serez-vous ma femme?

dit-il.--Je ne sais, dit-elle; je n'aurois pas beaucoup de répugnance à

l'être, mais je n'ai pas encore grande amitié pour vous; il faut espérer

que le temps amènera toutes choses.--Ah! ma chère Guillemette[76],

dit-il, que je t'aime! Je te ferai tant de bien et de si beaux présents

que tu seras comme forcée d'avoir de l'amour pour moi.»

En effet, il n'alloit en aucun des marchés voisins qu'il ne lui apportât

quelques gâteaux ou fouaces, des aiguilles, des épingles, des

jambettes[77], et quantité d'autres raretés de cette nature. Elle, qui

voyoit avec quel zèle, quelle affection, il agissoit pour son service,

commença à avoir de l'amitié pour lui. Elle se voyoit sans père, mère,

parents ni amis, dénuée de biens, comme étrangère dans un pays; et, d'un

autre côté, elle voyoit un bon laboureur qui la recherchoit et qui

l'aimoit. Il étoit un peu mal fait, mais enfin ce n'auroit pas été le

premier mariage que la nécessité auroit fait: car, lorsqu'on se voit

tomber dans un précipice, on s'attache à la première chose qu'on

rencontre pour éviter sa perte. Elle lui témoigna donc beaucoup plus

d'amitié qu'à l'ordinaire, et sans doute que leur mariage eût réussi si

une dame d'un château voisin n'eût eu compassion de sa jeunesse et de

l'embarras où elle se mettoit en épousant ce villageois; et, ayant

trouvé en elle un esprit capable d'être amené à quelque chose, elle la

prit chez elle, où elle servit de fille de chambre. Là, elle oublia tout

à fait son pauvre village, et commença à s'éclaircir un peu l'esprit à

la mode de la noblesse. Son pauvre amant fut au désespoir de la perte

qu'il faisoit; il auroit bien été jusque dans le château pour la voir,

mais on l'avoit averti de n'en point approcher s'il ne vouloit en

remporter une charge de bois, si bien qu'il étoit dans les plus grands

chagrins du monde. Néanmoins il avoit toujours quelque espérance de lui

parler, et, sachant qu'elle devoit, à quelques jours de là, aller seule

faire ses dévotions dans l'église de la paroisse, il prit la résolution

de lui parler; pour cet effet, il s'y rendit de grand matin, crainte de

la manquer. Lorsqu'elle voulut entrer dans l'église, il s'avança pour

lui parler; mais elle, qui se sentoit le coeur relevé par les habits

qu'elle portoit, et auxquels elle n'étoit pas accoutumée, le rebuta et

ne le voulut du tout point écouter. Peu s'en fallut qu'il ne perdît tout

à fait le respect dans ce lieu saint et qu'il ne l'accablât d'injures;

mais, sa raison se trouvant plus forte que sa passion, il attendit à la

fin de l'office, et, lorsqu'elle sortit, il l'accabla, en la suivant,

des plus sanglantes injures; il lui reprocha mille fois jusqu'à la

dernière bagatelle qu'il lui avoit donnée; quelquefois il juroit,

d'autre part il la supplioit de n'oublier point l'amour ardent qu'il lui

avoit témoigné. Enfin il fit cent postures par lesquelles il n'avança

rien, car elle poursuivoit toujours son chemin sans le vouloir écouter

ni même le regarder, ce qui le pénétra tellement de douleur qu'il fut

le jour même saisi d'une grosse fièvre qui en peu l'emporta du monde.

Elle ne laissa pas d'en avoir un peu de chagrin, mais si peu que deux

heures de temps le firent oublier pour jamais. Elle demeura bien quelque

temps dans cette manière de vivre médiocre, et sans doute elle y eût

passé sa vie si le marquis de Chevreuse[78] n'eût trouvé des charmes

en elle. Il la vit la première fois avec cette dame, et, ayant su son

extraction, il médita de s'en faire une conquête. Pour cet effet, il

l'attaqua par tous les endroits qu'il crut la pouvoir mieux vaincre,

mais inutilement: elle étoit avec une personne vertueuse, qui avoit

incessamment l'oeil sur elle, et qui l'avoit instruite dans la voie

d'honneur, si elle y eût voulu rester. M. de Chevreuse, qui avoit vu la

cour, ne s'étonnoit pas de ses refus; il continuoit toujours dans sa

poursuite, et ne désespéra point de venir à son but. Un jour que sa dame

étoit à recevoir visite, et qu'elle étoit, contre son ordinaire, seule

dans la chambre, il l'aborda avec de grandes civilités: «Eh bien,

Mademoiselle, lui dit-il, avez-vous juré de m'être toujours cruelle, et

ne voulez-vous point correspondre à la plus forte passion du monde? Je

vous aime, Mademoiselle, je vous l'ai dit diverses fois de bouche, et

mes yeux vous le disent à tous moments; cependant vous ne voulez pas me

souffrir, et il semble que toute votre tâche n'est qu'à me faire

souffrir mille martyres par le mépris que vous faites de mon amour et

par l'indifférence avec laquelle vous recevez mes protestations.--Je

n'ai, Monsieur, lui répondit-elle froidement, ni rigueurs ni douceurs à

votre égard; je me connois, et il me suffit d'avoir pour vous le respect

qui est dû à votre rang, sans envisager autre chose.» En finissant, elle

sortit brusquement de la chambre et se rangea avec ses compagnes, sans

qu'il pût l'obliger à rester, quelque prière qu'il fît. Néanmoins il ne

laissoit point passer d'occasion sans lui parler de son amour, et il

croyoit remarquer quelque avance dans ses affaires, lorsqu'il fut obligé

d'aller prendre possession d'une terre peu éloignée, qu'une tante lui

venoit de laisser par sa mort. Avant de sortir de la province, il voulut

lui dire adieu; mais il ne la put trouver en particulier, parce qu'elle

étoit occupée auprès de sa dame, qui se trouvoit mal; il résolut

pourtant de lui écrire, ce qu'il fit incontinent qu'il fut arrivé au

lieu où il devoit être, et, pour lui faire tenir sa lettre avec sûreté,

il fit partir un de ses gens pour visiter de sa part la dame chez qui

elle étoit, avec ordre de lui rendre à elle-même la lettre, ce qu'il

fit. D'abord qu'elle l'eut reçue, elle ne savoit si elle la porteroit à

sa maîtresse ou si elle la liroit. Son esprit demeura ainsi quelque

temps en suspens; mais enfin la curiosité l'emporta, et elle l'ouvrit et

y lut ces mots:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 35 / 114 题