--Ce petit restaurant, dit Branchet, est célèbre par ses cassolettes de
ris d’agneau et ses timbales de foie de canard. Il n’est connu que de
rares initiés, et nous sommes certains de n’y être pas rencontrés.
La pièce paraissait étroite avec son papier à gaufrages cerise, ses
panneaux gris Versailles et à filets d’or, son plafond bas: le charme
vieillot d’un cabinet particulier de 1830. Il n’y avait que huit petites
tables fort espacées; le couvert était d’argent ciselé, la porcelaine de
Sèvres, le linge en fine toile de Hollande. Agathon, le maître d’hôtel,
s’avérait paternel et discret; les fleurs en cornet épanouissaient leur
beauté; la carte présageait des mets fins et une note élevée.
--Souriez, petite Paulette, à votre ami qui vous adore...
--Mon bon Stany! Tout de même, quelle imprudence!
Depuis trois jours, Paulette, malheureuse avec un insupportable mari,
trahie et humiliée de cent façons, avait cédé à l’amour de Branchet,
cinquante ans, une jeunesse de cœur rare, et fière allure. Il avait
imploré d’elle cette faveur délicieuse: l’intimité de ce dîner ensemble,
avec la certitude, en ce Paris d’été vide, que leur escapade passerait
inaperçue.
--Nous serons complètement seuls, affirma-t-il, et il se mit à combiner
le menu.
Penché vers eux, respectable avec son toupet blanc, une tête en poire à
la Louis-Philippe et de courts favoris, le maître d’hôtel suggérait:
--Une bonne garbure?
Sur l’interrogation de Paulette, il expliqua: potage à la gasconne, de
choux et confit de porc, lard maigre, velouté de carottes.
Mais Branchet, en sa qualité d’habitué, tint à marquer une préférence.
Donnez-nous plutôt le consommé bulgare aux cœurs de céleri.
Agathon approuva. Il voyait bien à qui il avait affaire: un joli petit
dîner relevé. Et chaud, les amoureux!
--Et ensuite, des queues d’écrevisses à la cardinale?
Une sauce rouge de tomate et de piments rehaussait ce plat de haut goût.
--Cela vous va-t-il, chère amie?
Paulette fit une moue: son médecin lui défendait les crustacés.
--Madame préférera sans doute la truite froide à la Monticelli?
Une jardinière de légumes en mayonnaise la recouvrait, formant tableau
de couleurs vives.
--Oui? Ensuite, naturellement, les cassolettes de ris d’agneau, la
poularde rôtie à l’orange; je déconseillerais en cette saison le foie de
canard, qu’on pourrait remplacer par une tranche de jambon d’Épire sous
glacis. Pour entremets, la croûte marasquinée aux mirabelles ou le
soufflé granité de framboises?
Le sommelier lui succéda: il s’appelait Calixte et lui ressemblait
autant qu’un jumeau peut ressembler à son frère. Lui ne proposait rien,
il attendait; seul, son visage approuvait ou improuvait.
--Voyons, dit Branchet, vous prendrez bien, chère amie, un peu de vin du
Rhin avec la truite, du Meursault sur le rôti et du champagne
sec,--Calixte connaît mes préférences,--au dessert.
En vain Paulette parla de régime; eaux minérales. Branchet répliqua:
--Eau de la Yungfrau, pour tremper votre vin. C’est tout ce que je vous
concède.
Et saisissant passionnément la main de la jeune femme, dans le silence
du salon vide et des sept tables sans clients:
--Ah! petite chérie, que votre Stany est heureux et qu’il vous aime!
La porte s’ouvrit, et Paulette n’eut pas le temps de retirer sa main; un
couple entra, qui les reconnut, et ce couple, que la médisance appariait
depuis un an, c’était la blonde Mme Alibran et le petit Joble.
Paulette rougit comme une écolière, tandis que Mme Alibran, qui avait de
l’usage, allait s’asseoir dans un coin de la pièce, vis-à-vis de son
compagnon, tous deux aussi imperturbables que s’ils n’avaient pas
reconnu Paulette et Stany. Cependant les femmes étaient en relations de
visites, et les hommes, sans être liés, se rencontraient au cercle.
Stany, déconfit, affronta le regard étincelant de reproche que lui
jetait Paulette.
--Vous les avez vus? souffla-t-elle.
--Oui, qu’y faire?
--Si nous nous en allions?
--Vous n’y pensez pas.
--Mais ma réputation. Que vont-ils penser de nous?
--Ce que nous pensons d’eux-mêmes.
--Oui, mais moi j’ai tout à perdre d’un bavardage, tandis que pour
Alibran, c’est connu.
Il est certain que celle-ci, étonnamment jeune et belle à quarante-neuf
ans, ne risquait rien: sa réputation d’amoureuse était faite, admise et
consentie par un monde indulgent.
Paulette, admirant son tact et son aplomb, n’en éprouvait pas moins une
souffrance aiguë d’amour-propre: l’idée que Mme Alibran allait la
mépriser, et le petit Joble encore plus.
--C’est la situation la plus fausse, murmura-t-elle. Ah! je vous
retiens, vous et vos restaurants de tout repos!
Branchet voulut lui reprendre la main. De dépit, elle faillit lui
envoyer une claque.
--Êtes-vous fou?
--Bah! Ils ne s’occupent pas de nous.
Le petit Joble et Mme Alibran semblaient, en effet, absorbés par le
choix réfléchi du menu. On entendit la voix discrète d’Agathon:
--Les cassolettes de ris d’agneau... naturellement... le soufflé granité
de framboises?
Stany sourit, engageant.
--Vous voyez, ils prennent les mêmes plats que nous. Et du vin du Rhin
et du Meursault, à l’instar.
Elle répondit sèchement:
--Vous êtes odieux, Stany. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?
Elle se sentait malheureuse et diminuée. Le frisson léger de plaisir et
de crainte que lui causait cette partie fine se dissipait comme
l’ivresse d’une coupe de champagne quand on ne garde plus aux lèvres
qu’un goût d’acidité et d’amertume. La présence de Mme Alibran donnait à
sa propre faute une importance imprévue, une publicité regrettable.
L’apparente discrétion de leurs voisins ne la rassurait pas.
Qui lui prouvait, d’abord, qu’ils se tairaient? Leur propre intérêt?
Mais les femmes sont bavardes, et si rosses!... Et cependant, si elle
eut observé plus attentivement le visage de Mme Alibran, ce visage dont
la jeunesse persistante était due à un savant travail d’art autant qu’à
la grâce de la nature, si elle avait remarqué l’expression de passion
généreuse jaillissant, comme un éclat d’automne, de ces beaux yeux
bruns, elle aurait compris que, trop sage pour s’occuper d’inutilités,
Mme Alibran savourait, près de son jeune amant, une félicité qu’elle
savait périssable, et que, par conséquent, elle s’efforçait de retenir
comme l’eau qui fuit d’un vase ou le sable qui s’écoule entre les
doigts.
Mme Alibran ne se souciait, en effet, que de Joble, de son petit front
coupé d’une mèche fauve, de ses yeux méchants, de son visage pétri de
ruse et d’audace. Mais Paulette était jeune et coquette; l’amour ne
l’avait pas encore subjuguée dans les profondeurs de l’être. Aussi, par
un renversement naturel des choses et des âges, était-ce Stany qui la
regardait avec la tendre ardeur de ceux qui craignent de vieillir trop
vite, alors qu’elle montrait envers lui la suffisance cavalière que le
petit Joble témoignait à sa compagne.
Et puis, l’amour-propre terrible des enfants et des femmes la
suppliciait. Non qu’elle rougît, certes, de l’excellent Stany, mais elle
eût voulu continuer à jouir de son renom de femme honnête et
inattaquable, là où Mme Alibran, plus courageuse, se laissait aller à la
franchise de son âme et ne refusait pas son sourire pâmé au regard
complaisant de son amant.
Paulette se baissa pour ramasser sa serviette, si vite qu’elle précéda
le geste empressé de Branchet, pas assez vite pour qu’elle n’eût le
temps de voir que, sous la table, les petits pieds de Mme Alibran
reposaient sur ceux de Joble, et que leurs jambes et leurs genoux
s’épousaient.
Elle en éprouva une sorte de colère, qu’elle retourna contre elle-même
quand ses yeux rencontrèrent les bons yeux implorants et tristes de son
amant.
Son amant! Qui, Stany était son amant. Et voilà que tout Paris le
saurait demain, peut-être! Seul, son mari, par cette grâce d’état propre
aux maris, avait chance de l’ignorer. Ah! pourquoi avoir cédé aux
supplications de Stany, pourquoi se trouvait-elle devant ces
cassolettes, délicieuses, ma foi! de ris d’agneau, après la truite
Monticelli qui s’était montrée si fondante et si savoureuse?
--Eh bien! on se boude? fit Stany. Chérie,--chère amie, reprit-il,
devant le sourcil qu’elle fronça,--ne nous frappons pas; regardez-les!
Je vous assure qu’ils dégustent leur Meursault avec une sérénité
totalement indifférente à notre égard. Allez, Mme Alibran en a vu
d’autres!...
--Vous êtes indélicat, Stany; je suis sûre qu’elle se moque de moi.
--Mais pas du tout, elle prend le bon de la vie et elle a raison, car la
vie est courte. Et le beau malheur, après tout, qu’elle vous ait vue.
C’est la rencontre la moins fâcheuse que vous ayez pu faire; car elle,
du moins, comprend et excuse l’amour.
Paulette hochait toujours la tête d’un air fâché. Doucement, Branchet
rapprocha son genou du sien; elle ne se retira pas, et même au bout d’un
instant, à sa joyeuse surprise, elle rendit la douce pression.
--Reprenez donc de ce jambon, il embaume! Non? Alors, vous allez faire
honneur à l’entremets, Agathon l’apporte, le voici!
Paulette,--était-ce le Meursault? fut-ce le champagne choisi au bon coin
de la cave?--se détendait. Allait-elle donc prendre son parti de cette
désagréable aventure? Apprenait-elle l’indulgence si difficile; et très
choquée d’abord de voir ici Mme Alibran,--la poutre et la
paille!--finissait-elle par trouver cela «bien parisien»?
Ce qui est certain, c’est qu’en reprenant du soufflé granité de
framboises (exquis, vraiment!) elle n’en voulait presque plus à Stany.
Aux fruits,--pêches grosses comme le poing et muscat grisant comme un
vin d’Espagne,--elle lui pardonnait. Et, quand il eut réglé l’addition
et qu’ils se levèrent, elle se sentait prête à toutes les concessions.
Comme Stany enfilait, en tournant le dos, son pardessus, et que Joble,
correct, détournait la tête pour ne pas sembler s’intéresser à leur
départ, Paulette et Mme Alibran, brisant la glace de convention qui les
séparait, échangèrent un rapide sourire, complicité du moment et
promesse de silence.
Ce ne fut rien, et ce fut tout.