Quand M. Lemurier, quittant l’impasse Desnoyes, derrière l’Observatoire,
émigra rue Troussetonne, à Auteuil, ce fut, pour ce célibataire endurci,
savant maniaque, et l’un des membres les plus obscurs de l’Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, un drame.
Il vivait depuis tant d’années dans son inconfortable petite maison
noirâtre aux plafonds bas, à l’escalier de carreaux rouges, sa maison
encombrée de livres de la cave au grenier et qui donnait, par les trois
marches d’un perron verdi, sur un jardinet vieillot au fond duquel sa
gouvernante Monique élevait, dans une cabane, des lapins et, derrière un
grillage, des poules.
Mais quoi, l’antique impasse avec ses murs de jardins muets avait vécu.
A sa place, deux maisons de rapport allaient s’élever. Déjà les équipes
de terrassiers arrivaient.
M. Lemurier en aurait pleuré. Sa vieille servante menaçait de le
quitter; et qu’allait-il faire de ses trois chats; Eaque, Minos et
Rhadamante?
C’est une chose redoutable qu’un déménagement, quand on est vieux. Il
semble qu’il faille déraciner avec effort les objets et les meubles que
rivent au sol le poids considérable du Temps et la servitude du Passé.
Quel air dépaysé ils prennent dans un logis nouveau; comme ils semblent
soudain caducs et branlants! Pour eux, plus d’encoignures propices! Les
livres surtout, innombrables, requéraient des rayons nouveaux.
Pourrait-on les placer tous? M. Lemurier faillit en faire une maladie.
Heureusement, Monique dirigea l’installation, régnant comme un dieu des
orages, au milieu des marteaux des menuisiers, des chansons des
peintres, des échelles des plombiers et de la poussière soulevée par le
battage des tapis.
Enfin ce tumulte s’apaisa, et M. Lemurier put espérer des heures moins
tourmentées. Les chats eux-mêmes, énormes matous noirs, à qui, de
vétusté, le poil tombait par plaques, s’accoutumèrent peu à peu aux
aîtres, sauf Rhadamante, l’ancêtre, qui disparut un beau jour et, ramené
par l’instinct de la propriété vers l’impasse Desnoyes, y finit
déplorablement--on ne le sut qu’après--de misère et de faim.
En dépit des placards, il fallut faire venir le marchand d’habits et le
marchand de meubles qui, devant les vieilleries qu’on leur montrait,
offrirent des prix dérisoires. Longtemps des malles obstruèrent le
couloir; et, sur une armoire, un petit cercueil d’enfant, qui
ressemblait aussi à une boîte à violon, fit tache noire: il contenait le
bicorne emplumé de l’académicien.
M. Lemurier ne s’en coiffait plus qu’en des occasions solennelles, et
son frac à palmes vertes sentait toujours le camphre. Il ne ménageait
pas moins son habit noir démodé, car il n’allait plus dans le monde que
deux fois l’an, chez la baronne Duveau-Lemartre, dont le parrainage lui
avait ouvert l’Institut.
M. Lemurier ne dînait pas en ville, cela dérangeait son régime
végétarien. M. Lemurier ne recevait point d’amis parce qu’il n’en avait
pas. Ses collègues lui étaient indifférents, sauf deux ou trois auxquels
il vouait une de ces animosités que connaissent seuls les savants
spécialisés; il avait passé dix ans de sa vie à éplucher, avec une
volupté sournoise, les erreurs commises par M. de Balnacourt, son voisin
de fauteuil, dans son grand traité de _la Numismatique à travers les
âges, envisagée au point de vue plastique, historique et sociologique_.
M. Lemurier, détaché de bien des vanités, n’aimait plus guère que la
solitude et le silence qui favorisent la méditation sereine et la
compulsation acharnée des textes. Et Monique elle-même, qui, avec un peu
de barbe au menton et sa longue tête mobile aux yeux jaunes, ressemblait
à une chèvre à lunettes, respectait avec une ferveur mystérieuse ces
deux entités sacrées.
M. Lemurier put donc croire que des jours heureux allaient renaître: ces
jours blancs que ne troublent ni la lettre importune ni le coup de
sonnette alarmant, ces jours de travail réglés comme des heures de
couvent par des rythmes invariables: les séances de l’Académie ou
l’enterrement d’un collègue,--sa seule distraction.
Ce matin-là, son premier matin de calme, il était plongé dans une
lecture passionnante: _l’Origine des signes cunéiformes_, et jouissait
du recueillement de la pièce tapissée de livres. Une clarté favorable
tombait de la fenêtre sur la table encombrée de manuscrits et de
dossiers. Eaque dormait sur un fauteuil, et Minos, accroupi au pied de
la cheminée comme un sphinx, contemplait la grille de coke rouge dont la
touffeur répandait un bien-être.
C’est alors que, féroce comme un chant de guerre, une clameur éclata.
Indistincte et rauque, dans un jargon inconnu, et dont pourtant M.
Lemurier devina le sens, une voix de rogome tonitruante proclamait le
cresson de fontaine «la santé du corps» et les pommes de terre «la belle
hollande!» M. Lemurier ne fit qu’un bond à la fenêtre et reconnut
«l’homme des petites voitures», fossile attardé dans notre civilisation,
le rude hurleur des: «Deux sous la botte! quatre sous le kilo!» dont
l’appel agressif franchit les cinq étages et dépasse les toits.
Hirsute, taillé en hercule, courbant ses larges épaules sur sa
voiturette, le nomade des quatre-saisons semblait obéir à une nécessité
fatidique et poursuivre son inflexible destin comme le Juif-Errant ou le
forçat au travail. Rien au monde, M. Lemurier le comprit, ne pourrait
l’empêcher de lancer au ciel l’aboiement démoniaque, le cri du
gagne-pain qui lui jaillissait des entrailles.
Anéanti, comme devant une calamité dont on ne mesure pas encore
l’ampleur, il se rassit à son bureau; aussitôt une voix de femme,
suraiguë, répéta en tardif écho le cri modulé de l’homme; et cette fois,
après le clairon de cuivre déchirant aux oreilles, ce fut la roue
d’acier grinçante dont la tarière térèbre les dents. Eaque réveillé
ouvrit un œil sévère, et Minos dressa des oreilles indignées.
M. Lemurier, un peu pâle, regarda et n’eut aucune pitié pour la femelle
qui, boiteuse et malingre, poussait péniblement la petite charrette
emplie, comme la première, de légumes et de verdures. Le double cri
s’éloignait répercuté et sonore. Il mit cinq minutes à s’affaiblir et
cinq autres, à se dissoudre dans l’air.
M. Lemurier n’eut pas besoin d’appeler Monique. Elle poussa la porte.
Tous deux se regardèrent, consternés; elle laissa tomber ce reproche:
--Et monsieur qui m’assurait que ce quartier était tranquille!...
M. Lemercier s’efforça en vain de se remettre au travail; la commotion
avait été trop brusque, il ne reprit ses esprits qu’à trois heures de
l’après-midi, et il se replongeait dans ses _Origines des signes
cunéiformes_ quand une voix augurale et mélancolique résonna:
--Tonneaux! Tonneaux!
Puis, un long instant après, ce fut, sardonique:
--V’là le rempailleur de chaises (_ter_)! V’là le rempailleur!!
Allons, le désastre était complet, irrémédiable.
Le lendemain, M. Lemurier s’installa dans la salle à manger; mais, au
fond de la cour, un chaudronnier battait le fer du matin au soir. Il
essaya de sa chambre à coucher: de cinq à sept, un piano égrenait, à
travers le plancher, d’intolérables gammes fausses. Il revint à son
cabinet de travail et entendit l’homme et la femme des petites voitures
pousser plus éperdument que jamais leur mélopée maudite.
M. Lemurier tomba dans l’abattement. Un sort funeste s’acharnait sur lui
et allait empoisonner sa retraite. Dans son irritation, il lui arriva de
tendre le poing vers le couple hurleur des légumes. Ceux-là, il ne leur
pardonnait pas! Leur double cri le souffletait comme un ordre brutal, un
blâme direct: la sommation de ne point croire que tout allait le mieux
du monde parce que M. Lemurier, les pieds au chaud dans ses pantoufles,
se complaisait à ses parchemins moisis. Contre le cerveau racorni de M.
Lemurier, ces cris sauvages proclamaient les droits du ventre affamé, la
terrible protestation de la vie.
Par représailles, Monique, complice des rancunes de son maître,
n’achetait jamais aux deux malchanceux et si parfois, perfide, elle
marchandait leur étalage, c’était pour le déprécier en termes dédaigneux
qui soulevaient de colère le dos de l’homme, injectaient de rouge les
pommettes fiévreuses de la femme.
Et il arriva qu’un matin de décembre M. Lemurier n’entendit plus le
bacchanal coutumier. Il n’osa croire à son bonheur. Le lendemain et les
jours suivants, rien. Il en éprouva une satisfaction considérable qu’il
s’étonna de voir tourner, de jour en jour, en malaise inquiet.
Quelque chose lui manquait; l’absence des deux pauvres diables lui
laissait un vide mécontent. Où avaient-ils conduit leur voiture
potagère? Pourquoi se détournaient-ils de leur route favorite? Les
malédictions secrètes dont il les avait poursuivis leur avaient-elles
porté malheur? Dans la matinée, il lui arrivait de guetter la pendule:
il lui semblait qu’entendre, au prix d’un tressaillement nerveux, le
frénétique: «Deux sous la botte, quatre sous le kilo!» eût allégé sa
conscience. Il éprouvait une sorte de regret obscur.
La veille de Noël, une voix bien connue résonna, une seule: celle de la
femme; écho d’une clameur morte, ombre sans corps. Et combien changée,
cette voix! Pâle, faible, lamentable, trempée de larmes, grelottante de
détresse: non plus un chant de combat, mais une plainte vaincue; non
plus le cri de la vie, mais un râle funèbre.
M. Lemurier se précipita à la fenêtre, en écrasant la queue de Minos
hérissé qui miaula de douleur. Il reconnut la créature minable qui
ahanait entre les brancards, désormais si seule, privée de son robuste
compagnon. De lourds flocons de neige tombaient. Que se passa-t-il dans
l’âme du vieux savant? Quelle impulsion irrésistible le jeta dans le
corridor, puis dans l’escalier, et, sans pardessus, sans chapeau,
poursuivi par Monique prête à le croire fou, le fit courir après la
petite marchande, lui acheter un boisseau de pommes de terre et lui
mettre un billet de cent francs dans la main.
--Votre petit Noël, acceptez. Si! Si! C’est pour vous et de bon cœur!
Déjà il s’esquivait, craignant la virulence de Monique et aussi parce
qu’il ne trouvait plus rien à dire à cette pauvresse, ou trop de choses
qu’elle n’eût point comprises. Son mari? Mort? Pleurésie? Accident? Et
elle? Qu’allait-elle devenir? S’en tirerait-elle? Elle avait, en tout
cas, besoin de souliers et d’un bon châle tricoté? Demain, il mettrait
ordre à cela. Demain, certainement!
Mais demain ne vint jamais. La marchande ne reparut pas. Avait-elle eu
peur qu’on lui reprît le billet? On voit de si drôles d’originaux! Ou,
elle aussi, le froid l’avait-il couchée sur un grabat? Nul ne le sut. Et
M. Lemurier, privé de son obsession quotidienne, dans la rue que l’hiver
enlinceulait et que feutrait la neige, connut, pour la première fois de
sa vie, la nostalgie du silence et le délaissement de la solitude.