CHEZ MAITRE MIRATON

C’est une pièce sépulcrale; non qu’elle manque d’ampleur: elle a six

fenêtres. Non qu’elle manque de meubles: un monumental bureau noir en

occupe le centre et, à droite et à gauche, s’évasent deux fauteuils de

cuir noir gaufré; le long des murs s’alignent des chaises de reps noir,

immobiles et rigides.

Ce n’est pas non plus qu’il fasse froid dans le cabinet de Maître

Miraton; mais il semble que le feu de coke d’une large cheminée ne

chauffe pas; ce n’est pas davantage que l’aspect du notaire soit

rébarbatif. Petit, jaune et gras, rond comme une boule, il sourit et

cligne des yeux aimablement, par habitude, même lorsqu’il est seul comme

en ce moment.

Non, la vaste pièce est sinistre naturellement, du jour blême de la rue

morte, de la monotonie des cartons vert sombre qui tapissent les murs,

et de tous les grimoires lugubres qui se rédigent dans l’étude.

Maître Miraton, assis à son bureau, contemple avec satisfaction un amas

considérable de dossiers dont les chemises portent, en ronde, le nom de

Mme Goulart.

Toute la vie d’argent de la défunte tient là; car Mme Goulart est bel et

bien morte et enterrée depuis six semaines (corbillard à six chevaux,

service d’ordre, orgues magistrales à Saint-Honoré-d’Eylau). Dans ces

dossiers s’empilent des montagnes de baux, de quittances, de polices

d’assurances, de copies d’assignations, jugements, arrêts, tous les

procès que l’acariâtre vieille dame a soutenus en sa longue vie; les

contrats qu’elle a passés, les lettres innombrables qu’elle a adressées

à Maître Miraton et les réponses de celui-ci.

Maître Miraton réfléchit à la vanité des choses humaines et à la mort,

qui, seule, remet tout en place. Il a reçu les dernières confidences de

Mme Goulart, il est l’instrument de ses suprêmes volontés; et il éprouve

un plaisir que quarante ans d’exercice n’ont pas blasé à la lecture du

testament qu’il va faire devant les parents convoqués.

Justement on frappe à la porte; un clerc lui remet une carte. Maître

Miraton demande:

--Alors, toute la famille est là?

Le clerc répond:

--Moins M. et Mme Teulette, qui se sont excusés par lettre de ne pouvoir

venir.

MAÎTRE MIRATON.--C’est juste. Eh bien, introduisez.

Il se lève et accueille avec un sourire professionnel et des clins d’œil

bienveillants M. et Mme de Vertbois, Mlle de la Clabauderie, M. et

Girolle, M. et Mme Colembert, Mlle Zoé Lacave. Spectacle toujours

intéressant pour un vieux praticien, que celui de ces douleurs de

circonstance et de ces maintiens de commande.

Il approuve en lui-même la redingote impeccable de M. de Vertbois et le

deuil discret de la comtesse. Zoé Lacave a l’air d’une pleureuse

antique. Mlle de La Clabauderie étonne par la forme surannée de son

chapeau cabriolet et ses mitaines de soie. Les Colembert, dans leurs

habits de deuil cossus et d’un beau noir, sont gras et fleuris; ils

parviennent si peu à marquer du chagrin que leur vulgarité paraît

incongrue.

Les Girolle, au contraire, semblent avoir obtenu un rabais sur l’étriqué

de leurs vêtements et le déteint de la couleur. Ils exagèrent leur

tristesse; Mme Girolle porte constamment un mouchoir à ses yeux rouges;

et Girolle--qui sent prodigieusement le camphre--contemple d’un œil sec

le vide, comme si l’ombre chère de la Tante Million s’imposait à la

persistance de son désespoir muet.

MAÎTRE MIRATON, _il ne sourit plus, ne cligne plus de l’œil et prend sa

voix la plus neutre et son air le plus impersonnel_.--Je vous ai

convoqués pour vous donner lecture du testament de Mme Arsène Goulart,

votre tante et cousine, née La Chausse, veuve de M. Arsène-Isidore

Goulart, banquier, et décédée en son hôtel de l’avenue Kléber, le 5 du

mois dernier.

Il retire d’une vaste enveloppe une grande feuille de papier ministre et

lit d’une voix posée:

«Ceci est mon testament.

«Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au

lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les

surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de

s’être manifestée à temps, n’est respectée; ne voulant pas encourir ce

juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort

je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains

indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare

formuler solennellement ici mes ultimes volontés.

«Je prétends n’enrichir aucun de mes parents; je ne vois pas pourquoi,

parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma

disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils

n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt

même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement

nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux

employée.»

Au silence stupéfié du premier instant, succède un bourdonnement de

surprise et de protestation. Maître Miraton, qui s’est arrêté une

seconde pour promener sur chaque visage son regard investigateur,

reprend:

«En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de

compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application

que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs

par an.»

ZOÉ LACAVE, _pâlissant_.--Neuf mille francs, de quoi ne pas mourir de

faim.

«Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de

Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à

leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf

mille francs.»

M. DE VERTBOIS.--Ne faites-vous pas erreur, monsieur le notaire? C’est

sans doute neuf cent mille francs?

MAÎTRE MIRATON.--Nullement. Je lis bien: neuf mille francs.

MADAME DE VERTBOIS, _défaillant presque_.--C’est indigne!

Les Colembert et les Girolle se regardent avec une satisfaction vengée:

à eux le magot!

MAÎTRE MIRATON.--Je continue:

«A mes cousins Colembert--et pour que Colembert puisse donner toute

extension à une de ses ingénieuses entreprises, par exemple celle de

ses cure-dents économiques fabriqués avec de vieilles allumettes--je

lègue neuf mille francs de rente viagère.»

COLEMBERT.--Que ça!... C’est improbable. C’est scandaleux!...

MAÎTRE MIRATON.--Je poursuis:

«A mes neveux Girolle, pour que Girolle puisse se perfectionner dans

l’art de droguer ses semblables, et en gratitude de ce qu’il ne m’a

pas totalement empoisonnée au Globor Palace, je lègue neuf mille

francs de rente viagère.»

LES GIROLLE, _ensemble_.--Notre tante était folle! Nous plaiderons!...

MAÎTRE MIRATON.--Laissez-moi poursuivre:

«A ma nièce Hildegarde de La Clabauderie, parce qu’elle est d’âme

innocente et honnête personne, et bien que ses escaliers cirés m’aient

mis en péril de mort, pour l’aider à donner à l’Hôpital des Bêtes

l’importance qu’elle rêve, je lègue douze mille francs de rente

viagère, à charge qu’elle prendra soin de ma petite chienne Bijoute.»

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE, _éperdue et reconnaissante_.--Oh! mon

Dieu! La pauvre tante...

MAÎTRE MIRATON.--J’arrive au bout:

«Enfin, à mes neveux Albert Teulette, pour reconnaître leur mérite et

les encourager au travail et à la vie simple, dans le but aussi de

leur permettre d’élever intelligemment leur enfant, je lègue

vingt-cinq mille francs de rentes réversibles à leur mort sur la tête

de mon petit-neveu.»

Tous les héritiers, moins Mlle de La Clabauderie, se dressent en pied,

éclatent en murmures et en ricanements.

M. DE VERTBOIS.--Mais tout le reste, les trente millions de la tante, où

vont-ils?

MAÎTRE MIRATON, _impassible_.--Vous ne me laissez pas achever. Ils vont

à l’Assistance publique, c’est-à-dire aux pauvres! Voulez-vous me

permettre de finir la lecture?

TOUS, _très excités, moins Mlle de La Clabauderie et Zoé Lacave_.--Non,

à quoi bon? Nous attaquerons! On plaidera! Aux pauvres! Quelle

dérision!...

_Tumulte général._

Tante Million · 第 36 / 57 题