Depuis trois mois, Mme Goulart a repris possession de son somptueux
hôtel de l’avenue Kléber. Elle a retrouvé un personnel docile, compassé,
les sourires figés du vieux maître d’hôtel qui ressemble à M. de
Talleyrand, et les jappements joyeux de Bijoute.
Mais les rites hebdomadaires ne sont plus observés. Mme Goulart ne
convoque plus le lundi les dames patronnesses de l’Œuf à la Coque. Elle
ne se plaît plus à accueillir le mardi les messieurs âgés des diverses
Académies et les jeunes gens mûrs des revues sérieuses. Encore moins le
jeudi se complaît-elle au recensement de ses vitrines et à l’astiquage
de ses bibelots. Sauf aux Vertbois, sa porte est fermée à tous parents
et héritiers; encore le comte et la comtesse ne sont-ils admis que de
cinq à six, deux fois la semaine. Quant au docteur, M. Surnulot, il
vient presque tous les jours.
Il y a quelque chose de changé dans la vie de Mme Arsène Goulart et dans
Mme Arsène Goulart elle-même. A l’écurie, les alezans maigrissent, car
on ne fait plus la promenade coutumière au Bois, et le cocher judicieux
les rationne; par contre, il boit toute leur avoine dans les bars du
quartier et chaque soir on le rapporte ivre-mort. Les grands laquais en
livrée bleu de roi, las de bâiller à bouche fermée sur les banquettes de
l’antichambre, ont tiré de leur poche un jeu de cartes, et s’adonnent à
l’écarté quand ils s’ennuient trop. A ces fâcheux indices, on sent un
service qui se désorganise. Zoé Lacave, pourtant, se multiplie.
Aujourd’hui, elle accompagne le docteur qui vient une fois de plus
d’ausculter, de tâter, de percuter Mme Goulart.
ZOÉ LACAVE.--Eh bien, docteur?
LE DOCTEUR SURNULOT, _très moderne, grand chic, aplomb
d’arriviste_.--Que vous dirai-je? Nous assistons à une singulière leçon
de choses. Mme Goulart n’a voulu suivre aucune de mes prescriptions.
Elle en meurt.
ZOÉ LACAVE, _effrayée_.--Comment, elle va mourir?
LE DOCTEUR SURNULOT.--Je parle au figuré. Mais que le moral et le
physique chez elle soient gravement atteints, il n’y a aucun doute.
L’estomac fonctionne mal, le cœur est hypertrophié, le cerveau s’anémie,
le foie abdique, les reins se mettent en grève, les canaux s’encrassent,
l’artério-sclérose se généralise. Elle est à la merci d’une attaque ou
peut-être d’une embolie.
ZOÉ LACAVE.--Mais elle allait si bien il y a trois mois!
LE DOCTEUR SURNULOT.--Non, elle n’allait pas bien. Elle se gavait de
nourriture, ce qui est néfaste. Elle ne prenait aucun exercice, ce qui
est déplorable, et elle vivait dans un état de constante neurasthénie et
de faiblesse irritable. Y a-t-il eu chez elle choc mental? Secousses
trop brusques? Ce que vous m’avez raconté... L’accident sur le yacht...
la chute à Montargis?... Bref, ça ne va pas, pas du tout.
Soucieuse, Zoé Lacave revient auprès de sa maîtresse, Mme Goulart lui
sourit avec douceur et mélancolie.
C’est si imprévu, un sourire pareil, qui n’est plus un sourire
d’ogresse, mais de grosse femme affaiblie, que Zoé Lacave en a le cœur
ému.
MADAME GOULART, _avec une insolite bienveillance_.--Je ne vous demande
pas ce qu’a dit ce bon M. Surnulot?
ZOÉ LACAVE.--Il vous trouve beaucoup mieux, et vous avez, en effet, une
excellente mine.
MADAME GOULART.--Vous n’en paraissez pas convaincue, ma pauvre Zoé.
Laissons cela. Je sais que je suis profondément atteinte.
ZOÉ LACAVE.--Par exemple!...
MADAME GOULART.--Oh! depuis que je ne me sens plus de goût à rien, et
que je me désintéresse d’un tas de choses qui me distrayaient un peu;
depuis que je reste étendue des heures dans ce fauteuil, les jambes et
le souffle coupés, j’ai eu le temps de réfléchir et d’observer.
ZOÉ LACAVE, _inquiète_.--D’observer...
MADAME GOULART.--Cela vous étonne? Mais j’ai toujours observé, même
quand je n’en avais pas l’air. J’ai toujours démêlé, croyez-le, les
arrière-pensées de ceux qui m’entourent, percé le masque de leurs
sourires et de leurs grimaces. Je n’ai guère été dupe dans ma vie, ou si
je me suis prêtée à l’être, c’est que je le voulais bien. La richesse
donne à ceux qui en ont mesuré la puissance de corruption, une
singulière clairvoyance.
ZOÉ LACAVE, _qui tremble pour elle-même_.--Voilà des idées!...
MADAME GOULART.--Ce ne sont pas des idées. Ainsi, je suis sûre, Zoé, que
vous m’avez toujours cru la plus heureuse des femmes, parce que j’étais
riche?
ZOÉ LACAVE.--Mon Dieu... avouez que vous n’êtes pas à plaindre?... Tous
vos désirs...
MADAME GOULART.--Tous mes désirs... dans l’ordre matériel, oui, sans
doute. Je pouvais manger des bécasses en dehors de la saison et des
primeurs rares; je pouvais voyager, m’acheter des choses chères...
ZOÉ LACAVE.--Vous pouviez? Mais vous pouvez, toujours...
MADAME GOULART.--J’en ai de moins en moins le goût. Ne savez-vous donc
pas, vous qui n’êtes guère moins vieille que moi, que l’assouvissement
du désir lasse le désir? Et dans l’ordre moral, étais-je satisfaite?
Non, bien loin de là. La misère d’âme, la mauvaise foi, la ruse, la
cupidité des gens m’écœuraient, et je ne jouissais pas de me posséder
moi-même, parce que j’étais l’esclave de mes passions violentes et
impérieuses.
ZOÉ LACAVE.--Vraiment, madame, je ne vous reconnais plus; vous parlez
comme si...
MADAME GOULART.--Je ne me reconnais pas moi-même... Il me semble que je
m’éveille d’un de ces sommeils où l’on a peine à se ressaisir, où l’on
doute de son identité, où le temps n’est plus à sa place, où rien
n’offre plus la même perspective. Est-ce que vous ayez déjà été
gravement malade, Zoé?
ZOÉ LACAVE.--J’ai failli mourir à quinze ans d’une jaunisse rentrée, et
à trente-deux d’une fièvre typhoïde.
MADAME GOULART.--Et avez-vous alors pensé à la mort?
ZOÉ LACAVE.--Le moins possible, madame. C’est une idée si effrayante!
MADAME GOULART.--Effrayante, oui. Est-ce que nous sommes seules?
ZOÉ LACAVE.--Certainement...
MADAME GOULART.--Allez donc voir, je vous prie, s’il n’y a personne
derrière la porte... Il me semble qu’on a marché dans le couloir.
ZOÉ LACAVE, _revenant_--Non, personne.
MADAME GOULART.--Cela vous ennuierait-il, ma bonne Zoé, de me lire
quelque chose? Je voudrais ne pas penser... ou penser à d’autres
choses...
ZOÉ LACAVE.--Qu’est-ce qui vous plairait? Voulez-vous une lecture
sérieuse, et que j’entame le gros livre que vous a apporté M. Roset du
Ponant, de l’Institut, sur les _Voies et constructions romaines?_
MADAME GOULART.--Cet excellent M. du Ponant... Non, pas aujourd’hui.
ZOÉ LACAVE.--Préférez-vous le roman qu’a déposé hier M. Cœurdeblé: la
_Fontaine des amours tristes?_
MADAME GOULART.--Non, rien ne me dit.
ZOÉ LACAVE.--Voulez-vous que j’aille chercher Bijoute?
MADAME GOULART.--Pauvre Bijoute, elle me fatiguerait. Tout me fatigue, à
présent... Donnez-moi mon écritoire... Je vais écrire à mon notaire...
On ne prend jamais trop tôt ses dispositions.
ZOÉ LACAVE, _avec hésitation_.--On a toujours le temps... Vos mains sont
chaudes... Vous vous tourmentez... Pourquoi ne pas vous reposer?
Voulez-vous une petite collation?
MADAME GOULART.--Je n’ai plus soif. (_Résolument._) Donnez-moi de quoi
écrire à mon notaire.
ZOÉ LACAVE.--Voilà...
MADAME GOULART.--Qu’est-ce qui entre dans la chambre?
ZOÉ LACAVE, _se retournant_.--Dans la chambre? Mais personne!
MADAME GOULART.--Ah! je croyais bien pourtant...
Un grand silence, un long malaise...
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