UN NOUVEAU VISAGE

La petite maison de Mlle de La Clabauderie, à Montargis, donnait d’un

côté sur la rue aux Poules, de l’autre sur la place de la

Halle-aux-Grains.

Plantée d’ormes en quinconce, cette place sert de marché le vendredi. On

y voit des marchandes, abritées sous d’énormes parapluies multicolores,

vendre des étoffes de couleurs crues comme pour des sauvages de

l’Afrique; des volailles caquetantes en des paniers alternent avec des

étalages de ferblanterie à treize sous.

La rue aux Poules s’allonge silencieuse et solitaire. Des murs la

bordent, derrière lesquels on aperçoit des arbres mélancoliques; puis

surgissent des façades de maisons mortes. Point de métiers. Seule, une

tannerie teinte le ruisseau d’eaux violacées ou rosâtres.

Un perron de cinq marches disjointes accède à la porte noire de

l’«Hôpital des Bêtes», ainsi surnomme-t-on dans le pays la demeure de

Mlle de la Clabauderie, en raison de l’amour excessif qu’elle voue aux

chats malades et aux chiens éclopés.

Il y a un heurtoir figuré par une main tenant une pomme de pin. Et le

son qui frappe la petite enclume de bronze résonne grave. Dans le

vestibule des losanges de mosaïque, froids aux semelles. Le salon, à

gauche, avec ses housses et ses ronds de chenilles en laine, avec sa

pendule sous globe et ses flambeaux enlinceulés de gaze, fait penser à

un parloir de couvent.

Un escalier de chêne ciré à glace--la tante a failli trois fois s’y

rompre le cou--conduit aux chambres du premier, dont la plus belle est

réservée à Mme Goulart.

Elle s’orne d’un lit monumental, avec courtepointe en cachemire piqué;

meuble en reps vert; quatre gravures tachées de son en des cadres

dédorés représentent: Alexandre interpellant Diogène dans son tonneau,

Mazeppa ligoté qu’emporte un cheval fou dans le steppe, Napoléon pendant

la retraite de Russie, enfin Cléopâtre livrant son bras à un aspic

visiblement empaillé.

Le cabinet de toilette se compose d’un réduit en forme de niche, où Mme

Goulart peut à peine se retourner. La cuvette et le pot à eau ont les

proportions d’un jouet de poupée.

En ce moment, Mme Goulart, que des bigoudis couronnent de hideux petits

serpents, a confié sa tête au peigne habile de Zoé Lacave. Enveloppée

d’une petite matinée de batiste, elle a l’air d’une divinité hindoue.

Mlle de La Clabauderie, assise auprès d’elle, l’entretient de son

«Refuge». C’est sa manie et sa passion. Elle a déversé dans l’amour des

animaux les tendresses d’un cœur aimant, les aspirations de son âme

romanesque et les mortifications de son corps usé. Longue, mince,

anémique, la tête en poire, le nez protubérant, les yeux pâles et

ternes, vêtue de noir avec col et poignets de nurse, jaunie et macérée

d’abstinence--son régime est d’épinards--Mlle de La Clabauderie semble

une sainte pour arche de Noé.

Elle possède la plus étrange collection; tous ses pensionnaires ont leur

nom et leur fiche. Par rang d’entrée en compte:

_Moumoune_, chatte grise, essorillée, à qui le poil tombe par places.

C’est l’aïeule; elle est si redoutable qu’on l’enferme dans une pièce à

part. Un jour elle a failli, d’un coup de griffe, crever l’œil de Mlle

de La Clabauderie.

_Kiki_, barbet touffu, n’a que trois pattes et se gratte

perpétuellement: type du chien rôdeur qui se nourrit de détritus,

poursuivi d’écuelles d’eau sale et traqué par les garnements. Sa

maîtresse l’a délivré d’une casserole qu’il portait attachée à sa queue.

_Pichenette_, chatte valétudinaire. Noire aux yeux verts; terribles

crises d’épilepsie et voleuse comme pas une. Elle porte un paletot

fourré et un petit bonnet qui lui donnent l’air le plus absurde.

_Opportune_, tortue à la tête chauve, aux petits yeux encapuchonnés de

cuir. On ne la trouve jamais quand on la cherche.

_Déluge_, perroquet d’un vert et d’un bleu déteints, sale et grognon,

dont le plus grand plaisir est de mordre, la tête en bas, son perchoir,

quand, dressé sur ses pattes, il ne préfère pas crier: «Portez armes!...

Petit Coco mignon!...» Ou d’incompréhensibles «Grattrre... Crocrre!...»

Mme Goulart écoute, avec une lassitude énervée, l’intarissable éloge que

sa nièce Hildegarde (petit nom de Mlle de La Clabauderie) fait de ses

pensionnaires; car, outre ces vedettes, l’«Hôpital des Bêtes» entretient

d’innombrables figurants: trois autres chats, quatre chiens, des canaris

des Iles, des perruches vertes, un corbeau augural comme celui du poème

d’Edgar Poe, deux cochons d’Inde et un hérisson.

Certes, Mlle de La Clabauderie est incapable de souhaiter la mort de sa

volumineuse tante; de toute sa délicatesse et de sa fierté elle écarte,

comme une tentation du démon, l’espoir d’un héritage qui, elle le sait

bien, ne lui sera jamais dévolu dans sa colossale ampleur. Mais elle ne

parvient pas à repousser certaines images flatteuses. Elle entrevoit,

plus tard, dans le vague, les murs neufs, la toiture éclatante d’un

somptueux établissement, où les bêtes opprimées trouveraient un Paradis

terrestre: une écurie modèle pour les chevaux--ces pauvres chevaux de

fiacre et de rouliers!--avec des chenils de luxe pour les toutous, les

belles chambres de chats, les larges volières des oiseaux. Des bêtes

bizarres et rares, telles qu’un éléphant de cirque devenu infirme, ou un

chameau atteint de vertiges, trouveraient là un asile... Trois

vétérinaires soigneraient le personnel; l’on verrait des infirmiers

souriants, tous bien payés, vêtus d’un uniforme bleu à palmes d’argent

au collet.

MADAME GOULART, _qui n’écoute plus que d’une oreille_.--Vous disiez

Hildegarde, que...

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Ah! oui. Je vous parlais de ce petit

singe vert qui faisait mes délices... Figurez-vous, il avait appartenu à

une princesse croate; sa tête n’était guère plus grosse qu’une noix. Il

se blottissait entre mes bras, tant il était frileux. Et des inventions

à mourir de rire!

MADAME GOULART, _qui n’aime pas les singes_.--Qu’est-il devenu?

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Une pleurésie maligne l’a emporté.

MADAME GOULART, _avec satisfaction_.--Ah!

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Mais on ne soupçonne pas l’intelligence

des animaux. Déluge, tenez, le perroquet, vous prédit le temps qu’il

fera. Quand il doit pleuvoir, il ne crie jamais: «Petit Coco mignon!» Il

secoue sa patte raide et psalmodie d’un ton lugubre--Je vous demande

pardon, ma tante--: «Fi... fi... fichu temps! Coco a la goutte!»

MADAME GOULART, _un peu agacée_.--Et dites-moi, parmi votre ménagerie,

vous ne recueillez pas les punaises?

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE, _devenant très rouge--est-ce une

raillerie? Est-ce une insinuation désobligeante?_--Que dites-vous là, ma

tante? Des punaises ici? J’espère que vous n’en avez pas trouvé l’ombre

d’une ombre dans votre chambre? Honorine et moi en mourrions de

confusion. Jamais, au grand jamais, il n’y en a eu une seule...

MADAME GOULART.--J’ai été piquée cette nuit. Ce n’était peut-être qu’un

moustique.

MADEMOISELLE DE LA CLABAUDERIE.--Je suis désolée... Un moustique? Ce

serait le premier depuis dix-sept ans.

Honorine vient--heureuse diversion--annoncer le déjeuner. Zoé Lacave

retire son peignoir à Mme Goulart, qui se mire et s’admire dans la glace

ronde à pied que lui présente sa nièce.

On descend à la salle à manger. Aïe, le parquet frotté et ciré...

Catastrophe! Mme Goulart patine sur une marche, glisse sur les reins et

dégringole ainsi, par saccades, au rez-de-chaussée, où Mlle de La

Clabauderie, plus morte que vive, et Zoé Lacave la ramassent; cependant

qu’affolés par ce fracas, les chiens aboient, le corbeau gémit et Déluge

ricane.

Mme Goulart va lancer la foudre, mais elle se sent soudain faiblir; les

murs chavirent, la tête lui tourne, elle s’évanouit...

Tante Million · 第 27 / 57 题