C’est dans le salon à bow-window de la villa Pastougnette.
Le locatis dans son horreur; cretonnes sales et peluches usées; poufs et
fauteuils crapauds, tables en arabesques. Sur la cheminée, entre deux
grands coquillages roses, une pendule Empire en bronze se refuse à
marcher. Chromos encadrés aux murs.
On dirait que le propriétaire s’est ingénié à orner la villa de tout ce
que les bric-à-brac ont de plus hétéroclite et de plus minable; il l’a
louée pourtant outrageusement cher. Naturellement, la cheminée fume et
les odeurs de cuisine montent du sous-sol.
Le choix de cette demeure et le fait qu’elle s’en accommode supposent
chez Mme Goulart une véritable perversité mentale. Évidemment elle
savoure le contraste et se délecte à songer que, pour quinze mille
francs, elle occuperait, si elle voulait--mais elle ne veut pas--une
villa somptueuse, et qu’à Paris, son hôtel regorge de richesses, dans le
noir des volets clos.
Contre la baie, dont le store déchiré se relève, cingle une de ces
pluies diluviennes qu’on ne voit que dans le Midi. Des palmiers aux
plumes déchiquetées, des cactus hérissant leurs dards, de vilains
arbres-chenilles, tout l’économique jardin tropical, sans autres fleurs
que deux maigres plates-bandes de géraniums.
La tante Arsène et le cousin Colembert viennent de jouer leur septième
partie de dames, cependant que Mme Colembert, restée dans la chambre de
Zoé Lacave, reprise, avec celle-ci, les bas de la tante.
Cette fois encore, Mme Goulart vient de gagner, malgré la belle défense
de Colembert, très fort au jeu et assez astucieux pour lui laisser le
mérite d’une victoire chèrement disputée.
MADAME GOULART. En voilà assez. Ça ne m’amuse plus.
COLEMBERT.--S’il fait beau demain, je vous emmènerai à Cannes, en
automobile, visiter le yacht de mon ami Perdriggers.
MADAME GOULART.--C’est un bon bateau?
COLEMBERT.--Magnifique! Vous devriez l’acheter.
MADAME GOULART.--Pourquoi faire, Seigneur?
COLEMBERT.--Vous vous promèneriez en mer. Excellent pour votre santé. Et
nous irions en croisière jusqu’à Tunis étudier le projet gigantesque
dont je vous parlais hier: l’exploitation des salines de Rahat-Schouss.
MADAME GOULART.--Très peu pour moi! Vous êtes un assez bon garçon,
Médéric; vulgaire en diable, mais amusant quand vous ne parlez pas
d’affaires. Ah! non! pas d’affaires! Vous n’y entendez rien!
COLEMBERT, _avec une fausse gaieté_.--Et vous, vous êtes une cousine que
j’aime, honore et respecte infiniment; mais votre méfiance vous
empêchera de profiter des occasions exceptionnelles que je me faisais un
plaisir de vous offrir.
MADAME GOULART.--Oh non! j’ai de la mémoire. La seule fois que j’ai pris
des actions dans vos affaires, cinq mille francs, pour les
«Pilons-concasseurs du Thibet», était-ce une occasion exceptionnelle,
celle-là? Mes cinq mille francs courent encore!
COLEMBERT, _le geste large_.--Parce que vous n’avez pas la foi! Si vous
aviez la foi, non seulement vous seriez rentrée dans vos cinq mille
francs, mais ils auraient fait des petits.
MADAME GOULART.--Mon gros, on ne me fait pas marcher quand je ne veux
pas.
COLEMBERT.--Parbleu, je le sais bien. Mais que vous avez tort! Ah! que
vous avez donc tort! Tenez, cette exploitation des Salines de
Rahat-Schouss, vous ne soupçonnez pas l’extension qu’elle peut prendre:
garanties de toute sorte; la grande banque internationale marche
derrière nous. Les dividendes atteindront le quarante du cent.
MADAME GOULART.--Trop beau pour moi.
COLEMBERT, _s’enflammant_.--Oui, voilà; vous êtes comme toutes les
riches, vous vous engourdissez sur votre fortune. Voyons, l’autre jour,
à Monte-Carlo, quand je vous ai ramassé la forte somme, est-ce que vous
ne trépidiez pas aux sensations palpitantes du jeu? Ça, c’est vivre!
MADAME GOULART. Ta! ta! ta! C’est un miracle que d’avoir gagné. Et vous
ne m’y repincerez plus. Vos Salines--comment dites-vous?--de
Rapate-Shouss ne verront pas mon argent.
COLEMBERT.--Tant pis pour vous. Vous préférerez, je gage, vous
intéresser à mes monoplans-parachutes, qui suppriment tout risque en cas
de descente brusque?
MADAME GOULART.--Oh! ces machins-là ne m’intéressent pas.
COLEMBERT.--Cependant, le patriotisme...
MADAME GOULART.--Je suis patriote. Mais je ne compte pas monter en
aéroplane. Alors?
COLEMBERT.--Avez-vous du moins réfléchi à mon idée d’adjoindre à l’œuvre
si intéressante que vous patronnez, «l’Œuf à la coque», destinée aux
enfants et aux vieillards, l’œuvre annexe de «l’Œuf dur», réservée aux
convalescents et aux adultes? Cette opération philanthropique vous
couvrirait d’honneur et rapporterait du dix pour cent. Il ne vous manque
qu’un bon directeur. Je m’offre.
MADAME GOULART.--Ouin! J’ai bien assez à faire avec ces dames. Et puis
quoi, vous, directeur? Vous êtes trop occupé, mon bon. Que deviendraient
les Salines de... Macache-Pousse et les monochutes de votre invention?
COLEMBERT, _se décidant à rire_.--Vous avez des préventions... Des
préventions... Alors, demain nous visitons le yacht de mon ami
Perdriggers. Un gentleman accompli. Il nous offrira un lunch au
champagne, un champagne que je lui fournis et que je place avec une
forte remise pour l’acheteur. Quand vous en aurez goûté, vous m’en
demanderez douze paniers. C’est du nectar!
MADAME GOULART, _alléchée_.--Combien le vendez-vous, votre champagne?
Irruption de Zoé Lacave, dans un transport d’agitation insolite.
MADAME GOULART, _sévèrement_.--Qu’est-ce qui vous prend, Zoé, d’entrer
en trombe et sans frapper?
Tassée dans son fauteuil, énorme et la face en groin, elle terrifie Zoé
qui bafouille:
--Les Girolle, madame!
MADAME GOULART.--Quoi, les Girolle?
ZOÉ LACAVE.--Ils arrivent! Ils grimpent le raidillon. Je les ai reconnus
de loin. Dans trois minutes, ils sonneront à la grille.
MADAME GOULART.--En voilà un aria! Qui est-ce qui les invite, ceux-là?
Est-ce qu’on arrive sans prévenir? Zoé, condamnez ma porte!
ZOÉ LACAVE, _qui n’aime pas les Girolle, tant à cause de leur aigreur
que de leur ladrerie_.--Bien, madame!
Elle sort, et Colembert se frotte les mains, cependant que Mme Colembert
pénètre dans la pièce, une corbeille pleine au bras.
MADAME COLEMBERT.--Voyez, cousine, nous avons reprisé, Zoé et moi, tous
vos bas.
MADAME GOULART, _moitié figue et moitié raisin_.--Bien obligée. Il est
vrai que vous n’avez rien de mieux à faire. Puisque vous aimez
travailler, je vous donnerai deux robes et un chapeau...
MADAME COLEMBERT, _confuse_.--Oh! cousine!
MADAME GOULART.--... Pour que vous me les arrangiez. Ils en ont besoin.
MADAME COLEMBERT, _résignée_.--Avec joie.
COLEMBERT, _planté devant la baie_.--Les Girolle ne sont pas contents.
Ils parlementent avec le jardinier, qui refuse d’ouvrir la grille.
MADAME GOULART, _s’approchant_.--Girolle est un pouacre et sa femme une
chipie! Ils sont intolérables. Ah! voilà Bijoute qui va au-devant d’eux
en aboyant. Eh bien, qu’est-ce qui lui prend, à cet idiot de jardinier!
Voilà qu’il les laisse entrer? Firmin! Firmin!
Elle tire si violemment le cordon décrépit de la sonnette qu’il lui
reste dans la main. Le maître d’hôtel se précipite.
MADAME GOULART.--Firmin, courez dire à ces personnes que je ne reçois
pas.
Il se précipite.
MADAME GOULART, _outrée_.--Les voilà déjà sur le perron. Non! A-t-on
idée? Violer mon domicile! (_Aux Colembert_). Pourquoi riez-vous?
Qu’est-ce que l’importunité des Girolle a de plaisant? Vous croyez-vous
plus malins qu’eux? J’entends qu’on me respecte. Je reçois qui je veux
et, quand on a cessé de me plaire: la porte!
«Ah! voilà Zoé qui s’en mêle!
«Oh! que je m’amuse! Girolle lui dit des sottises et sa femme écume. Ils
sont trempés et vont sûrement prendre un rhume. Ah! Ah! Ah! Bijoute va
les mordre! Mords-les, Bijoute! Mords-les! (_Elle pousse un grand cri._)
Le misérable Gi... Gi... Girolle a frappé Bijoute avec son parapluie! Je
le déshérite!
(_Elle renifle férocement._) «Je déshériterai quiconque bronchera!... Je
déshériterai tout le monde!»
Silence consterné, tandis que les Girolle, verts de confusion et de
rage, battent en retraite sous l’averse et, au coin de la grille et du
mur, disparaissent.