LE LUNCH ORAGEUX

A cinq heures, après sa promenade au Bois, dans sa molle victoria, au

trot cadencé des alezans, Mme Arsène Goulart recevait. Le tableau de la

semaine était invariable. Lundi, les dames patronnesses de l’Œuvre de

l’Œuf à la coque, dont elle était la présidente d’honneur: petit salon.

Mardi, grand salon: des vieux messieurs de diverses académies, des

jeunes gens mûrs écrivant dans des revues graves, tenaient de doctes

propos dont elle recueillait le bienfait sous forme d’un discret

assoupissement que l’on feignait de ne pas remarquer.

Le mercredi, elle recevait son médecin dans son boudoir et l’accablait

du récit de maux imaginaires ou réels. Jeudi, grand nettoyage des

bibelots: des gants sales aux mains, elle astiquait elle-même les objets

d’argent les plus précieux de ses vitrines. Vendredi, repos à la

chambre, examen des comptes et migraine. Samedi, jour des parents

riches; et dimanche, jour des parents pauvres.

Seuls, la maladie ou l’accident dérangeaient l’orbe de ces habitudes,

que sa volonté impérieuse dictait, et qu’appliquait, avec une régularité

d’automate, le personnel domestique, depuis Mlle Zoé Lacave, dame de

compagnie, jusqu’au petit groom, Alfred.

Aujourd’hui, l’hôtel de l’avenue Kléber somnole dans la touffeur du

calorifère: un silence quasi religieux baigne l’escalier blanc à tapis

pourpre, l’antichambre, sur les banquettes de laquelle les deux valets

de pied, en livrée bleu de roi et mollets de soie, se figent, tels des

mannequins de cire. Nul coup de timbre ne partira de la loge pour

annoncer des importuns. Sur la convalescence de Mme Goulart, au sortir

d’une grippe infectieuse, une consigne inflexible veille.

Dans la chambre à coucher spacieuse--tapisseries royales et meubles de

musée--au crépuscule assombri qu’éclaire le reflet des braises d’une

monumentale cheminée, Mlle Zoé Lacave, vêtue de gris sombre, range sans

bruit des papiers et passe et repasse devant les vitrines comme une

grande chauve-souris. On n’entend que le souffle gras de la dormeuse.

Soupirs, bâillements. Mlle Zoé, sur la pointe du pied, s’approche. Une

voix forte lui ordonne d’allumer.

Au-dessus du divan, une grappe de raisin en cristal tamise une clarté

douce.

Accotée sur un tas de petits coussins, une fourrure de vison sur les

genoux, semblable à une idole monstrueuse, Mme Goulart réclame le lunch.

Correct comme un diplomate de la grande école, sous sa couronne de

cheveux blancs, le vieux maître d’hôtel apporte sur un plateau des

sandwiches au gruyère, des barquettes de foie gras, des petits pâtés

chauds, des toasts, du chocolat mousseux, du jus d’ananas.

Au mépris des recommandations du médecin, Mme Goulart se sert

d’abondance. Zoé Lacave hasarde une timide remontrance et s’attire un

brutal:

--La paix, hein!

Mme Goulart boit et mange. Il semble que la masse de son visage

s’épaississe et que l’énormité de son corps s’accroisse. Elle a un nez

bulbeux, de terribles yeux verts, une mâchoire de dogue et un triple

menton. La résurrection de son énergie a quelque chose de redoutable. On

peut lire sur ses traits un égoïsme farouche qui proclame: «Moi! Moi!»

Un Moi passionné auquel elle sacrifierait tout l’univers.

Effacée, les épaules basses, Zoé Lacave, humble et pourtant menaçante

d’un arriéré de rancunes et d’humiliations, la regarde dévorer et

semble, devant ces bonnes choses interdites, déguiser de l’envie et du

dégoût. Trois tasses de chocolat engouffrées assurent à Mme Goulart un

réconfort chaleureux. Elle murmure un:

--Ah! ça va mieux!

ZOÉ LACAVE (_l’air attendri_).--Si vos neveux de Vertbois vous voyaient

ainsi, comme ils seraient heureux!

MADAME GOULART (_bourrue_).--Il n’y a pas de quoi. Comment me

verraient-ils, d’ailleurs, puisqu’ils sont à Biarritz et n’ont pas

daigné accourir me soigner?

ZOÉ LACAVE.--M. de Vertbois avait la goutte et Mme la comtesse son

asthme.

MADAME GOULART.--Ne prenez pas leur défense! Les Vertbois sont des

égoïstes. Tous mes parents sont des égoïstes. En est-il un seul qui

m’ait témoigné le chagrin ou l’intérêt que lui inspirait ma maladie?

ZOÉ LACAVE,--Mais tous, madame, tous! Vos neveux Girolle, votre nièce La

Clabauderie, les jeunes Teulette, et tous ces messieurs du mardi et ces

dames patronnesses!

MADAME GOULART.--Ouin! Ouin! Ouin! parlez toujours, Zoé; vous

m’instruisez! (_Elle attaque et savoure un petit pâté à la viande._)

Personne ne m’aime. Vous pas plus que les autres!

ZOÉ LACAVE.--Oh! Pouvez-vous dire!

MADAME GOULART.--Je sais! je sais: je suis bonne pour entretenir les

espoirs cupides de mes héritiers. La tante Million, comme ils

m’appellent! Eh bien, qu’ils prennent garde! Entendez-vous? Qu’ils

prennent bien garde! Mon testament n’est pas encore fait. Et il pourra y

avoir bien des surprises au jour de ma mort.

ZOÉ LACAVE.--M. et Mme Girolle sont venus deux fois par jour prendre de

vos nouvelles.

MADAME GOULART.--Le beau mérite! Ils habitent à la porte.

ZOÉ LACAVE.--M. Girolle vous a envoyé douze bouteilles du vin phosphoré

Vigor-Lux.

MADAME GOULART.--Pour m’empoisonner. Qu’on jette cette saleté! Elle ne

lui a rien coûté d’abord. Le pharmacien qui a lancé cette drogue est le

beau-frère de la sœur de la tante de la petite Girolle.

ZOÉ LACAVE.--Mlle de La Clabauderie a apporté pour vous une chancelière

en peau de veau garnie de lapin blanc qu’elle a faite elle-même.

MADAME GOULART.--Quelle se tienne les pieds chauds avec! Je n’ai que

faire de ses cadeaux.

ZOÉ LACAVE.--Enfin, les Teulette, votre neveu et sa femme...

MADAME GOULART.--Le petit rapin? Ce sont les moins mauvais. Mais quels

bohèmes! Ils n’auront rien de moi et crèveront sur la paille.

ZOÉ LACAVE.--J’ai mis à part des monceaux de lettres et de cartes de

visite.

MADAME GOULART.--Je verrai cela un autre jour. Quel temps fait-il?

Naturellement! Il pleut. Je me sens mal. J’ai des étouffements. Pourquoi

m’épiez-vous avec cet air niais?

ZOÉ LACAVE (_inquiète, la regarde étendre la main vers une soucoupe de

salade russe_).--Madame, ne craignez-vous pas?...

MADAME GOULART (_repoussant la soucoupe, sans y toucher_).--Si, il est

infect, ce lunch! Je suis abominablement mal servie. Personne ne me

soigne et tout le monde me vole. Quand je pense au prix de la petite

cervelle de mon déjeuner! Et les haricots verts, parlons-en, des

haricots verts! Tout augmente dans des proportions effroyables: c’est ma

ruine. Fournisseurs et domestiques s’entendent. Je nourris des faquins

et des pécores à ne rien faire, Zoé!

ZOÉ LACAVE.--Madame?

MADAME GOULART.--Retenez ce que je vous dis. Un de ces jours, je ferai

place nette. Ouste! Tout le monde dehors! J’irai vivre à l’hôtel, comme

les Américains. Il fait froid. Sonnez pour qu’on remette des bûches!

Non, mettez-les vous-même, Relevez mes coussins! Soulevez-moi! Comme

vous avez la main lourde! Doucement, aïe!

ZOÉ LACAVE.--Voilà: êtes-vous bien?

MADAME GOULART.--Non. Pourquoi serais-je bien? J’ai trop chaud.

Entr’ouvrez la fenêtre. Pas tant! Un peu plus! Décidément, vous n’êtes

plus bonne à rien, Zoé!

Mme Goulart repousse du pied sa fourrure, et son coude impatient

culbute, sur le guéridon, une tasse qui tombe et se casse. Cris

inarticulés, menaces, grand désespoir, tandis qu’ulcérée et stoïque Zoé

Lacave, à genoux, étanche le tapis.

Tante Million · 第 3 / 57 题