Abdérame avait atteint le but de ses désirs. Le proscrit qui, ballotté
pendant cinq ans par tous les hasards d'une vie aventureuse, avait erré
de tribu en tribu dans les déserts de l'Afrique, était enfin devenu le
maître d'un grand pays, et ses ennemis les plus déclarés avaient cessé
de vivre.
Pourtant il ne jouit pas paisiblement de ce qu'il avait gagné par la
perfidie et le meurtre. Son pouvoir n'avait point de racines dans le
pays; il ne le devait qu'à l'appui des Yéménites, et dès le commencement
il avait été à même de se convaincre que cet appui était précaire.
Brûlant du désir de se venger de la défaite qu'ils avaient éprouvée dans
la bataille de Secunda et de ressaisir l'hégémonie dont ils avaient été
privés depuis si longtemps, la cause d'Abdérame n'avait été pour eux
qu'un prétexte; au fond ils auraient beaucoup mieux aimé élever un des
leurs à l'émirat, si leur jalousie réciproque le leur eût permis, et il
était à prévoir qu'ils tourneraient leurs armes contre le prince, dès
que l'ennemi commun aurait été vaincu. Ils ne manquèrent pas de le
faire, en effet, et pendant un règne de trente-deux ans Abdérame Ier
vit son autorité contestée tantôt par les Yéménites, tantôt par les
Berbers, tantôt enfin par les Fihrites qui, souvent battus, se
relevaient après chaque défaite avec des forces nouvelles, comme ce
géant de la fable qu'Hercule terrassa toujours en vain. Heureusement
pour lui, il n'y avait point d'union parmi les chefs arabes qui
prenaient les armes, soit pour se venger de griefs personnels, soit pour
satisfaire à un simple caprice; ils sentaient confusément que, pour
vaincre l'émir, une confédération de toute la noblesse était nécessaire,
mais ils n'avaient pas l'habitude de se concerter et d'agir avec
ensemble. Grâce à ce manque d'union chez ses ennemis, grâce aussi à son
activité infatigable et à sa politique tantôt perfide et astucieuse,
tantôt violente et atroce, mais presque toujours habile, bien calculée
et adoptée aux circonstances, Abdérame sut se soutenir, quoique appuyé
seulement par ses clients, par quelques chefs qu'il s'était attachés, et
par des soldats berbers qu'il avait fait venir d'Afrique.
Parmi les plus formidables des nombreuses révoltes tentées par les
Yéménites, il faut compter celle d'Alâ ibn-Moghîth[358], qui éclata dans
l'année 763. Deux années auparavant, le parti fihrite, dont Hichâm
ibn-Ozra, fils d'un ancien gouverneur de la Péninsule, était alors le
chef, s'était soulevé à Tolède, et l'émir n'avait pas encore réussi à
réduire cette ville, lorsque Alâ, nommé gouverneur de l'Espagne par
Al-Mançour, le calife abbâside, débarqua dans la province de Béja et
arbora le drapeau noir que le calife lui avait donné[359]. Aucun
étendard n'était aussi propre à réunir les différents partis, parce
qu'il ne représentait pas telle ou telle fraction, mais la totalité des
musulmans. Aussi les Fihrites de cette partie de l'Espagne se
joignirent-ils aux Yéménites, et la position d'Abdérame, assiégé dans
Carmona pendant deux mois, devint si dangereuse, qu'il résolut de
risquer le tout pour le tout. Ayant appris qu'un grand nombre de ses
ennemis, fatigués de la longueur du siége, étaient rentrés dans leurs
foyers sous différents prétextes, il choisit sept cents hommes, les
meilleurs de la garnison, et, ayant fait allumer un grand feu près de la
porte de Séville, il leur dit: «Mes amis, il faut vaincre ou périr.
Jetons les fourreaux de nos épées dans ce feu, et jurons de mourir en
braves, si nous ne pouvons remporter la victoire!» Tous lancèrent les
fourreaux de leurs épées dans les flammes, et, sortant de la ville, ils
se précipitèrent sur les assiégeants avec tant d'impétuosité, que
ceux-ci, après avoir perdu leurs chefs et sept mille des leurs, à ce
qu'on assure, prirent la fuite dans un épouvantable désordre. Le
vainqueur irrité fit trancher la tête au cadavre d'Alâ et à ceux de ses
principaux compagnons; puis, voulant faire passer au calife abbâside
l'envie de lui disputer l'Espagne, il fit nettoyer ces têtes, ordonna de
les remplir de sel et de camphre, et, après avoir fait attacher à
l'oreille de chaque tête un billet déclarant le nom et la qualité de
celui à qui elle avait appartenu, il les fit mettre dans un sac en y
joignant le drapeau noir, le diplôme par lequel Al-Mançour nommait Alâ
gouverneur de l'Espagne, et un rapport écrit de la déroute des insurgés.
Moyennant finance, il engagea un marchand de Cordoue à porter ce sac à
Cairawân, où l'appelaient des affaires de commerce, et à le placer
pendant la nuit sur le marché de cette ville. Le marchand s'acquitta de
sa commission sans être découvert, et l'on dit qu'Al-Mançour, en
apprenant ces circonstances, s'écria saisi de terreur: «Je rends grâces
à Dieu de ce qu'il a mis une mer entre moi et un tel ennemi![360]»
La victoire remportée sur le parti abbâside fut bientôt suivie de la
réduction de Tolède (764). Ennuyés de la longue guerre qu'ils avaient à
soutenir, les Tolédans entrèrent en pourparlers avec Badr et Tammâm,
qui commandaient l'armée du prince, et obtinrent l'amnistie après avoir
livré leurs chefs. Quand on conduisit ces chefs à Cordoue, l'émir envoya
à leur rencontre un barbier, un tailleur et un vannier. D'après les
ordres qu'ils avaient reçus, le barbier rasa la tête et la barbe aux
prisonniers, le tailleur leur coupa des tuniques de laine, le vannier
leur fit des paniers, et un jour les habitants de Cordoue virent arriver
dans leur ville des ânes portant des paniers d'où sortaient des têtes
chauves et des bustes bizarrement affublés d'étroites et mesquines
tuniques de laine. Poursuivis par les huées de la populace, les
malheureux Tolédans furent promenés par la ville et ensuite
crucifiés[361].
La manière cruelle dont Abdérame châtiait ceux qui avaient osé
méconnaître son autorité, montre suffisamment qu'il voulait régner par
la terreur; mais les Arabes, à en juger par la révolte de Matarî qui
éclata deux années après le supplice des nobles de Tolède, ne se
laissèrent pas intimider facilement. Ce Matarî était un chef yéménite de
Niébla. Un soir qu'il avait fait des libations trop copieuses et que la
conversation était tombée sur le massacre des Yéménites qui avaient
combattu sous le drapeau d'Alâ, il prit sa lance, y attacha une pièce
d'étoffe, et jura de venger la mort de ses contribules. Le lendemain en
s'éveillant, il avait complétement oublié ce qu'il avait fait la veille,
et quand son regard tomba sur sa lance transformée en étendard, il
demanda d'un air étonné ce que cela signifiait. On lui rappela alors ce
qu'il avait dit et fait le soir précédent. Saisi de frayeur, il s'écria:
«Otez tout de suite ce mouchoir de ma lance, afin que mon étourderie ne
s'ébruite pas!» Mais avant qu'on eût eu le temps d'exécuter cet ordre,
il se ravisa. «Non, dit-il, laissez ce drapeau! Un homme tel que moi
n'abandonne pas un projet, quel qu'il soit,» et il appela ses
contribules aux armes. Il sut se maintenir quelque temps, et quand enfin
il fut mort sur le champ de bataille, ses compagnons continuèrent à se
défendre avec tant d'opiniâtreté, que l'émir fut obligé de traiter avec
eux et de leur faire grâce[362].
Vint le tour d'Abou-Çabbâh. Bien qu'Abdérame eût toute raison de se
méfier de ce puissant Yéménite qui avait voulu l'assassiner aussitôt
après la bataille de Moçâra, il avait cependant jugé prudent de ne pas
se brouiller avec lui et de lui confier le gouvernement de Séville; mais
dans l'année 766, quand il n'eut point d'insurgés à combattre et qu'il
se crut assez puissant pour n'avoir rien à craindre d'Abou-Çabbâh, il le
destitua de son poste. Furieux Abou-Çabbâh appela les Yéménites aux
armes. Abdérame acquit bientôt la certitude que l'influence de ce chef
était plus grande qu'il ne l'avait cru. Alors il entama des négociations
insidieuses, fit proposer une entrevue au Sévillan, et lui fit remettre
par Ibn-Khâlid un sauf-conduit signé de sa main. Abou-Çabbâh se rendit à
Cordoue, et, laissant les quatre cents cavaliers qui l'accompagnaient à
la porte du palais, il eut avec l'émir un entretien secret. Il le poussa
à bout, dit-on, par des paroles outrageantes. Alors Abdérame essaya de
le poignarder de sa propre main; mais la vigoureuse résistance du chef
sévillan le força d'appeler ses gardes et de le faire assommer par eux.
Peut-être y avait-il plus de préméditation dans cet homicide que les
clients omaiyades qui ont écrit l'histoire de leurs patrons n'ont voulu
l'avouer.
Quand Abou-Çabbâh eut cessé de vivre, Abdérame fit jeter une couverture
sur son cadavre et effacer soigneusement les traces de son sang; puis,
ayant fait venir ses vizirs, il leur dit qu'Abou-Çabbâh était prisonnier
dans le palais, et leur demanda s'il fallait le tuer. Tous lui
conseillèrent de ne pas le faire. «Ce serait trop dangereux, dirent-ils,
car les cavaliers d'Abou-Çabbâh sont postés à la porte du palais, et vos
troupes sont absentes.» Un seul ne partagea point leur avis. C'était un
parent de l'émir et il exprima son opinion dans ces vers:
Fils des califes, je vous donne un bon conseil en vous engageant à
tuer cet homme qui vous hait et qui brûle du désir de se venger sur
vous. Qu'il ne vous échappe pas, car s'il reste en vie, il sera
pour nous la cause d'un grand malheur. Finissez-en avec lui, et
vous serez débarrassé d'une grave maladie. Enfoncez-lui dans la
poitrine une bonne lame damasquinée; quand il s'agit d'un tel
homme, la violence même sera encore de la générosité.
«Sachez donc, reprit alors Abdérame, que je l'ai fait tuer;» et sans
faire attention à l'étonnement de ses vizirs, il souleva la couverture
étendue sur le cadavre.
Les vizirs, qui n'avaient désapprouvé le meurtre d'Abou-Çabbâh que parce
qu'ils craignaient l'effet qu'un acte si violent produirait sur l'esprit
de ses compagnons, s'aperçurent bientôt que cette crainte manquait de
fondement; car quand un employé du palais eut annoncé à ces cavaliers
que leur chef n'était plus et qu'ils pouvaient partir, ils se retirèrent
tranquillement; circonstance étrange et qui fait soupçonner qu'Abdérame,
ne voulant agir qu'à bon escient, avait corrompu d'avance ces cavaliers.
Un seul client omaiyade eut des sentiments assez élevés pour blâmer
cette trahison infâme, dont il avait été l'instrument à son insu;
c'était Ibn-Khâlid, qui avait remis au chef sévillan le sauf-conduit de
l'émir. Il se retira dans ses terres et dans la suite il refusa
constamment d'accepter un emploi quelconque[363].
Peu de temps après le meurtre d'Abou-Çabbâh, une grande insurrection
éclata parmi les Berbers, qui jusque-là s'étaient tenus assez
tranquilles. Elle fut excitée par un maître d'école, moitié fanatique,
moitié imposteur, qui vivait dans l'est de l'Espagne et s'appelait
Chakyâ. Il appartenait à la tribu berbère de Miknésa; mais, soit que son
cerveau se fût troublé par l'étude du Coran, des traditions relatives au
Prophète et de l'histoire des premiers temps de l'islamisme, soit que
l'ambition le poussât à se poser comme chef de parti, il crut, ou
prétendit croire, qu'il descendait d'Alî et de Fatime, la fille du
Prophète. Les crédules Berbers acceptèrent cette imposture d'autant plus
facilement que, par une circonstance fortuite, la mère du maître d'école
s'appelait aussi Fatime; et quand Chakyâ, ou plutôt Abdallâh, fils de
Mohammed, car c'est ainsi qu'il se faisait appeler, fut venu s'établir
dans le pays qui s'étend entre le Guadiana et le Tage, les Berbers, qui
formaient la majorité de la population musulmane, et qui étaient
toujours prêts à prendre les armes quand un marabout le leur ordonnait,
accoururent en foule sous ses drapeaux, si bien qu'il put s'emparer
successivement de Sontebria[364], de Mérida, de Coria et de Medellin.
Il battit les troupes que le gouverneur de Tolède avait envoyées contre
lui, gagna à sa cause les Berbers qui servaient dans l'armée du client
omaiyade Obaidallâh, attaqua les autres soldats de ce général, les mit
en déroute, s'empara de leur camp, et sut toujours échapper aux
poursuites d'Abdérame en se retirant dans les montagnes. Enfin, après
six ans de guerre, Abdérame rechercha et obtint l'appui d'un Berber qui
était à cette époque le chef le plus puissant dans l'est de l'Espagne,
et qui regardait d'un oeil jaloux la puissance et les succès du
soi-disant Fatimide. Alors la discorde se mit parmi les Berbers, et
Chakyâ se vit obligé de quitter Sontebria et de se retirer vers le
nord[365]; mais pendant qu'Abdérame marchait contre lui en ravageant les
champs et les villages des Berbers qui se trouvaient sur son passage,
une autre révolte éclata dans l'ouest, où les Yéménites n'attendaient
qu'une occasion favorable pour venger le meurtre d'Abou-Çabbâh. Une
telle occasion, l'éloignement de l'émir la leur avait fournie, et ils
marchaient maintenant sur la capitale, dont ils espéraient s'emparer par
un coup de main, commandés par les parents d'Abou-Çabbâh qui étaient
gouverneurs de Niébla et de Béja, et renforcés par les Berbers de
l'ouest, travaillés depuis longtemps, ce semble, par les émissaires du
marabout.
Abdérame n'eut pas plutôt reçu ces fâcheuses nouvelles, qu'il retourna
en toute hâte vers Cordoue, et, refusant de s'arrêter une seule nuit
dans son palais, comme on le lui proposait, il trouva les ennemis
retranchés sur les bords du Bembezar[366]. Les premiers jours s'étant
passés en escarmouches peu importantes, Abdérame se servit de ses
clients berbers, parmi lesquels se trouvaient les Beni-al-Khalî, pour
détacher les Berbers de leur alliance avec les Yéménites. S'étant
glissés dans le camp ennemi à la nuit tombante, ces clients firent
sentir aux Berbers que si l'émir, le seul qui pût les défendre contre la
haine jalouse des Arabes, perdait son trône, leur expulsion en serait la
suite inévitable. «Vous pouvez compter, ajoutèrent-ils, sur la
reconnaissance du prince, si vous voulez abandonner une cause contraire
à vos intérêts, et embrasser la sienne.» Leurs conseils prévalurent: les
Berbers leur promirent de trahir les Yéménites quand le combat, fixé au
lendemain, se serait engagé. Ils tinrent leur promesse. Avant la
bataille ils dirent aux Yéménites: «Nous ne savons combattre qu'à
cheval, tandis que vous savez très-bien combattre à pied; donnez-nous
donc tous les chevaux que vous avez.» N'ayant nulle raison pour se
méfier d'eux, les Yéménites consentirent à leur demande. Ils eurent lieu
de s'en repentir, car, le combat ayant commencé, les Berbers qui
avaient obtenu des chevaux allèrent se joindre aux cavaliers omaiyades,
et pendant qu'ils chargeaient vigoureusement les Yéménites, les autres
Berbers s'enfuirent. Les Yéménites furent enfoncés de toutes parts.
Alors commença une horrible boucherie; dans leur aveugle fureur, les
soldats d'Abdérame frappaient sans discernement sur tous ceux qu'ils
rencontraient, en dépit de l'ordre qu'ils avaient reçu d'épargner les
fuyards berbers. Trente mille cadavres jonchèrent le champ de bataille
et furent enterrés dans une fosse qu'au X^e siècle on montrait
encore[367].
Quant à la révolte des Berbers du centre, elle ne fut comprimée qu'après
dix ans de guerre, lorsque Chakyâ eut été assassiné par deux de ses
compagnons, et elle durait encore quand une confédération formidable
appela en Espagne un conquérant étranger. Les membres de cette
confédération étaient le Kelbite al-Arâbî[368], gouverneur de Barcelone,
le Fihrite Abdérame ibn-Habîb, gendre de Yousof et surnommé _le Slave_,
parce que sa taille mince et élevée, sa blonde chevelure et ses yeux
bleus rappelaient le type de cette race dont plusieurs individus
vivaient en Espagne comme esclaves, et enfin Abou-'l-Aswad, fils de
Yousof, qu'Abdérame avait condamné à une captivité perpétuelle, mais
qui était parvenu à tromper la surveillance de ses geôliers en
contrefaisant l'aveugle. Au commencement on n'avait pas voulu croire à
sa cécité. On lui fit subir les épreuves les plus difficiles; mais
l'amour de la liberté lui prêta la force nécessaire pour ne point se
trahir une minute, et il joua son rôle avec tant de persévérance et avec
un si grand talent d'imposture, qu'à la fin tout le monde le crut
véritablement aveugle. Alors, voyant que ses geôliers ne faisaient pas
grande attention à lui, il concerta un plan d'évasion avec un de ses
clients, qui avait obtenu la permission de venir de temps à autre lui
rendre visite; et un matin que l'on conduisait les prisonniers par un
chemin souterrain à la rivière afin qu'ils s'y lavassent, ce client se
posta, avec quelques-uns de ses amis et avec des chevaux, sur le bord
opposé du fleuve. Profitant d'un moment où personne ne l'observait,
Abou-'l-Aswad se jeta dans la rivière, la traversa à la nage, monta à
cheval, prit au galop le chemin de Tolède, et arriva sans accident dans
cette ville[369].
La haine que ces trois chefs portaient à Abdérame était si forte, qu'ils
résolurent d'implorer le secours de Charlemagne, bien que ce conquérant,
qui avait déjà fait retentir le monde du bruit de ses exploits, fût
l'ennemi le plus acharné de l'islamisme. Par conséquent, ils se
rendirent, dans l'année 777, à Paderborn, où Charlemagne tenait alors un
champ-de-mai, et lui proposèrent une alliance contre l'émir de
l'Espagne. Charlemagne n'hésita pas à accepter leur proposition. Il
avait alors les mains libres et pouvait penser à des conquêtes
nouvelles. Les Saxons s'étaient soumis, il le croyait du moins, à sa
domination et au christianisme; des milliers d'entre eux venaient en ce
moment même à Paderborn pour se faire baptiser; Wittekind, le plus
redoutable de leurs chefs, avait été forcé de quitter le pays et de
chercher un asile chez un prince danois. On convint donc que Charlemagne
franchirait les Pyrénées avec des troupes nombreuses; qu'al-Arâbî et ses
alliés au nord de l'Ebre l'appuyeraient et le reconnaîtraient pour leur
souverain, et que _le Slave_, après avoir enrôlé des troupes berbères en
Afrique, les conduirait dans la province de Todmîr (Murcie), où il
seconderait les mouvements qui auraient lieu dans le nord, en arborant
le drapeau du calife abbâside, allié de Charlemagne. Quant à
Abou-'l-Aswad, nous ignorons dans quelle partie de l'Espagne il devait
agir.
Cette coalition formidable, qui n'avait arrêté son plan d'attaque
qu'après une mûre délibération, menaçait de devenir infiniment plus
dangereuse pour Abdérame qu'aucune des précédentes. Heureusement pour
lui, l'exécution ne répondit pas aux préparatifs. _Le Slave_ débarqua,
il est vrai, avec une armée berbère dans la province de Todmîr; mais il
y arriva trop tôt et avant que Charlemagne eût franchi les Pyrénées;
aussi, quand il demanda du secours à al-Arâbî, ce dernier lui fit
répondre que, d'après le plan arrêté à Paderborn, son rôle, à lui, était
de rester dans le nord pour y seconder l'armée de Charlemagne[370]. La
haine entre les Fihrites et les Yéménites était trop enracinée pour que,
des deux côtés, on ne se soupçonnât pas de perfidie. Se croyant donc
trahi par al-Arâbî, _le Slave_ tourna ses armes contre lui, fut battu,
et, de retour dans la province de Todmîr, il fut assassiné par un Berber
d'Oretum à qui il avait imprudemment accordé sa confiance, ne
soupçonnant pas que c'était un émissaire de l'émir Abdérame.
Au moment où l'armée de Charlemagne s'approchait des Pyrénées, l'un des
trois chefs arabes sur lesquels il avait compté, avait donc déjà cessé
de vivre. Le second, Abou-'l-Aswad, l'appuya si faiblement qu'aucune
chronique franque ou arabe ne nous apprend ce qu'il fit. Il ne lui
restait donc qu'al-Arâbî et ses alliés du nord, tels qu'Abou-Thaur,
gouverneur d'Huesca, et le chrétien Galindo, comte de la Cerdagne.
Cependant al-Arâbî n'avait pas été inactif. Secondé par le Défenseur
Hosain ibn-Yahyâ, un descendant de ce Sad ibn-Obâda qui avait aspiré au
califat après la mort du Prophète, il s'était rendu maître de Saragosse;
mais quand l'armée de Charlemagne fut arrivée devant les portes de cette
ville, il ne put vaincre la répugnance qu'avaient ses coreligionnaires à
admettre le roi des Francs dans leurs murs; le Défenseur Hosain
ibn-Yahyâ surtout n'aurait pu y consentir qu'en reniant des souvenirs de
famille qui lui étaient sacrés. Voyant qu'il ne pouvait persuader ses
concitoyens, al-Arâbî, qui ne voulait pas que Charlemagne le soupçonnât
de l'avoir trompé, alla se remettre spontanément entre ses mains.
Charlemagne avait donc dû commencer le siége de Saragosse, lorsqu'il
reçut une nouvelle qui bouleversa tous ses projets: Wittekind était
retourné en Saxe; à sa voix les Saxons avaient repris les armes;
profitant de l'absence de l'armée franque et mettant tout à feu et à
sang, ils avaient déjà pénétré jusqu'au Rhin et s'étaient emparés de
Deutz, vis-à-vis de Cologne.
Forcé de quitter en toute hâte les bords de l'Ebre pour retourner à ceux
du Rhin, Charlemagne marcha vers la vallée de Roncevaux. Parmi les
rochers et dans les forêts qui dominent le fond septentrional de cette
vallée, les Basques, poussés par une haine invétérée contre les Francs
et avides de butin, s'étaient embusqués. L'armée franque défilait sur
une ligne étroite et longue, comme l'y obligeait la conformation du
terrain resserré. Les Basques laissèrent passer l'avant-garde; mais
lorsque l'arrière-garde, encombrée de bagages, fut arrivée, ils se
précipitèrent sur elle, et, profitant de la légèreté de leurs armes et
de l'avantage de leur position, ils la culbutèrent au fond de la vallée,
tuèrent après un combat opiniâtre tous les hommes jusqu'au dernier, et
entre autres, Rotland, commandant de la frontière de Bretagne; puis ils
pillèrent les bagages, et, protégés par les ombres de la nuit qui déjà
s'épaississaient, ils s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême
célérité[371].
Telle fut l'issue désastreuse de cette expédition de Charlemagne,
commencée sous les plus heureux auspices. Tout le monde avait contribué
à la faire échouer, à la seule exception de l'émir de Cordoue, contre
lequel elle avait été dirigée; mais il se hâta du moins de profiter des
avantages qu'il devait à ses sujets rebelles de Saragosse, aux Basques
chrétiens et à un chef saxon, dont le nom même lui était peut-être
inconnu, et marcha contre Saragosse, afin de forcer cette ville à
rentrer dans l'obéissance. Avant qu'il fût arrivé au terme de sa marche,
al-Arâbî, qui avait accompagné Charlemagne pendant sa retraite, mais qui
depuis était revenu à Saragosse, avait déjà cessé de vivre. Le Défenseur
Hosain, qui le considérait comme un traître à sa religion, l'avait fait
poignarder dans la mosquée. Assiégé maintenant par Abdérame, Hosain se
soumit à lui. Plus tard, il leva de nouveau l'étendard de la révolte;
mais alors ses concitoyens, assiégés derechef, le livrèrent à Abdérame,
qui, après lui avoir fait couper les mains et les pieds, le fit assommer
à coups de barre. Maître de Saragosse, l'émir attaqua les Basques, et
rendit tributaire le comte de la Cerdagne. Abou-'l-Aswad, enfin, tenta
encore une révolte, mais dans la bataille du Guadalimar il fut trahi par
le général qui commandait son aile droite. Les cadavres de quatre mille
de ses compagnons «servirent de pâture aux loups et aux vautours.[372]»
Abdérame était donc sorti vainqueur de toutes les guerres qu'il avait eu
à soutenir contre ses sujets. Ses succès commandaient l'admiration à ses
ennemis mêmes. On raconte, par exemple, que le calife abbâside
Al-Mançour demanda un jour à ses courtisans: «Quel est à votre avis
celui qui mérite d'être appelé le sacre des Coraich?» Croyant que le
calife ambitionnait ce titre, les courtisans répondirent sans hésiter:
«C'est vous, commandeur des croyants; vous qui avez vaincu des princes
puissants, dompté mainte révolte, et mis un terme aux discordes
civiles.--Non, ce n'est pas moi,» reprit le calife. Les courtisans
nommèrent alors Moâwia Ier et Abdalmélic. «Ni l'un ni l'autre, dit le
calife; quant à Moâwia, Omar et Othmân lui avaient aplani le chemin, et
quant à Abdalmélic, il était appuyé par un parti puissant. Le sacre des
Coraich, c'est Abdérame, fils de Moâwia, lui qui, après avoir parcouru
seul les déserts de l'Asie et de l'Afrique, a eu l'audace de s'aventurer
sans armée dans un pays à lui inconnu et situé de l'autre côté de la
mer. N'ayant pour tout soutien que son savoir-faire et sa persévérance,
il a su humilier ses orgueilleux adversaires, tuer les rebelles, mettre
ses frontières en sûreté contre les attaques des chrétiens, fonder un
grand empire, et réunir sous son sceptre un pays qui semblait déjà
morcelé entre différents chefs. Voilà ce que personne n'avait fait avant
lui.[373]» Ces mêmes idées, Abdérame les exprimait dans ses vers avec
une fierté légitime. Mais il avait payé cher ses succès, ce tyran
perfide, cruel, vindicatif, impitoyable, et si aucun chef arabe ou
berber n'osait plus le braver en face, tous le maudissaient en secret.
Aucun homme de bien ne voulait plus entrer à son service. Ayant consulté
ses vizirs sur le choix d'un cadi de Cordoue, ses deux fils, Solaimân et
Hichâm, furent d'accord (ce qui leur arrivait rarement) pour lui
recommander Moçab, un pieux et vertueux vieillard. Abdérame le fit venir
et lui offrit la dignité de cadi. Mais Moçab, persuadé que sous un
prince qui mettait son pouvoir au-dessus des lois, il ne serait qu'un
instrument de tyrannie, refusa de l'accepter, malgré les instances
réitérées de l'émir. Irrité de ce refus, Abdérame, qui ne pouvait
souffrir la moindre contradiction, tortillait déjà sa moustache, ce qui
chez lui annonçait l'approche d'un terrible orage, et les courtisans
s'attendaient à entendre un arrêt de mort sortir de sa bouche. «Mais
Dieu lui fit abandonner sa coupable pensée,» dit un chroniqueur arabe.
Ce vénérable vieillard lui imposait un respect involontaire, et
maîtrisant son courroux, ou du moins le déguisant de son mieux, il se
contenta de lui dire: «Sors d'ici et que Dieu maudisse ceux qui t'ont
recommandé![374]»
Peu à peu il vit même lui échapper le soutien sur lequel il aurait dû
pouvoir compter dans toutes les circonstances: plusieurs de ses clients
l'abandonnèrent. Quelques-uns d'entre eux, tels qu'Ibn-Khâlid,
refusèrent de le suivre sur la voie de trahisons et de cruautés dans
laquelle il s'était engagé. D'autres excitèrent ses soupçons, et
Obaidallâh était de leur nombre. On disait que, voulant se rendre
nécessaire à l'émir qui, à ce qu'il croyait, cherchait à se débarrasser
de lui, il avait favorisé la défection de son neveu Wadjîh qui avait
embrassé le parti du prétendant fatimide. De son côté, Abdérame, quand
il eut Wadjîh en son pouvoir, le traita avec la dernière rigueur: il lui
fit trancher la tête, malgré les prières d'Obaidallâh.[375] Quelque
temps après, Obaidallâh fut accusé, à tort ou à raison, d'avoir trempé
dans un complot ourdi par deux parents de l'émir; mais Abdérame n'avait
pas en mains des preuves suffisantes de sa complicité, et si peu
scrupuleux qu'il fût de reste, il hésitait à condamner à la mort, sur un
simple soupçon, le vieillard à qui il devait son trône. Il fut donc
clément à sa manière. «J'infligerai à Obaidallâh une punition qui lui
sera plus douloureuse que la mort même,» dit-il; et depuis lors il le
traita avec une cruelle indifférence[376].
Il n'y eut pas jusqu'au fidèle Badr qui ne tombât en disgrâce. Abdérame
confisqua ses biens, lui défendit de quitter sa demeure et finit par le
reléguer dans une ville frontière; mais il convient de dire que Badr
s'était écarté du respect qu'il devait à son maître, et l'avait ennuyé
de ses plaintes injustes et insolentes[377].
Brouillé avec ses clients les plus considérés, Abdérame vit encore sa
propre famille conspirer contre lui. Dès qu'il fut devenu le maître de
l'Espagne, il avait fait venir à sa cour les Omaiyades dispersés en Asie
et en Afrique; il les avait comblés de richesses et d'honneurs, et
souvent on l'entendait dire: «Le plus grand bienfait que j'aie reçu de
Dieu après le pouvoir, c'est d'être à même d'offrir un asile à mes
proches et de leur faire du bien. Mon orgueil, je l'avoue, se trouve
flatté, quand ils admirent la grandeur à laquelle je suis parvenu, et
dont je ne suis redevable qu'à Dieu seul[378].» Mais ces Omaiyades,
poussés par l'ambition ou ne pouvant supporter le despotisme tracassier
du chef de la famille, se mirent à comploter. Une première conspiration
fut ourdie par deux princes du sang et par trois nobles. Ils furent
trahis, arrêtés et décapités[379]. Quelques années plus lard, un autre
complot fut tramé par Moghîra, neveu d'Abdérame, et par Hodhail, qui
avait encore à venger la mort de son père Çomail, étranglé dans sa
prison. Ils furent trahis aussi et punis de la même manière. Quand ils
eurent cessé de vivre, un client omaiyade entra chez Abdérame. Il le
trouva seul, morne et abattu, l'oeil fixé à terre et comme perdu dans
de tristes réflexions. Devinant ce qui se passait dans l'âme de son
maître froissé pour la seconde fois dans son orgueil de chef de famille
et blessé dans ses affections les plus intimes, le client approcha avec
précaution sans rien dire. «Quels parents que les miens! s'écria enfin
Abdérame; lorsque je tentais de m'assurer un trône au péril de mes
jours, je songeais autant à eux qu'à moi-même. Ayant réussi dans mon
projet, je les ai priés de venir ici, et je leur ai fait partager mon
opulence. Et maintenant ils veulent m'arracher ce que Dieu m'a donné!
Seigneur tout-puissant! tu les as punis de leur ingratitude en me
faisant connaître leurs infâmes complots, et si je leur ai ôté la vie,
ç'a été pour préserver la mienne. Pourtant, quel triste sort que le
mien! Mes soupçons pèsent sur tous les membres de ma famille, et de leur
côté ils craignent tous que je n'attente à leurs jours! Plus de
confiance, plus d'épanchement de coeur entre nous! Quel rapport
peut-il exister désormais entre moi et mon frère, le père de cet
infortuné jeune homme? Comment pourrais-je être tranquille dans son
voisinage, moi qui, en condamnant son fils à la mort, ai tranché les
liens qui nous unissaient? Comment mes yeux pourraient-ils rencontrer
les siens?» Puis, s'adressant à son client: «Va, poursuivit-il, va
trouver mon frère à l'instant même; excuse-moi auprès de lui le mieux
que tu pourras; donne-lui les cinq mille pièces d'or que voici, et
dis-lui d'aller dans telle partie de l'Afrique qu'il voudra!»
Le client obéit en silence, et trouva l'infortuné Walîd à demi mort de
frayeur. Il le rassura, lui remit la somme que l'émir lui offrait et lui
rapporta les paroles qu'il l'avait entendu dire. «Hélas! dit alors Walîd
avec un profond soupir, le crime commis par un autre retombe sur moi! Ce
fils rebelle qui est allé au devant de la mort qu'il méritait,
m'entraîne dans sa perte, moi qui ne recherchais que le repos et qui me
serais contenté d'un petit coin dans la tente de mon frère! Mais
j'obéirai à son ordre; se soumettre avec résignation à ce que Dieu a
résolu, c'est un devoir!» De retour auprès de son maître, le client lui
annonça que Walîd faisait déjà ses préparatifs pour quitter l'Espagne,
et lui répéta les paroles qu'il l'avait entendu prononcer. «Mon frère
dit la vérité, s'écria alors le prince en souriant avec amertume; mais
qu'il n'espère pas de me tromper par de telles paroles et de me cacher
sa pensée intime. Je le connais, et je sais que s'il pouvait étancher
dans mon sang sa soif de vengeance, il n'aurait pas un moment
d'hésitation[380]!»
Exécré par les chefs arabes et berbers, brouillé avec ses clients,
trahi par ses proches, Abdérame se trouva de plus en plus isolé. Dans
les premières années de son règne, lorsqu'il jouissait encore d'une
certaine popularité, du moins à Cordoue, il aimait à parcourir presque
seul les rues de la capitale et à se mêler au peuple; maintenant,
défiant et ombrageux, il était inaccessible, ne sortait presque plus de
son palais, et quand il le faisait, il était toujours entouré d'une
garde nombreuse[381]. Depuis la grande insurrection des Yéménites et des
Berbers de l'Ouest, il vit dans l'augmentation des troupes mercenaires
le seul moyen de maintenir ses sujets dans l'obéissance. Il acheta donc
aux nobles leurs esclaves qu'il enrôla, fit venir d'Afrique une foule de
Berbers, et porta ainsi son armée permanente à 40,000 hommes[382],
aveuglément dévoués à sa personne, mais tout à fait indifférents aux
intérêts du pays.
Rompre les Arabes et les Berbers à l'obéissance et les obliger à
contracter des habitudes d'ordre et de paix, telle a été la
préoccupation constante d'Abdérame. Pour réaliser cette pensée, il a
employé tous les moyens auxquels les rois du quinzième siècle ont eu
recours pour triompher de la féodalité. Mais c'était un triste état que
celui auquel l'Espagne se trouvait réduite par la fatalité des
situations, un triste rôle que celui que les successeurs d'Abdérame
auraient à remplir: la route qui leur avait été tracée par le fondateur
de la dynastie, c'était le despotisme du sabre. Il est vrai qu'un
monarque ne pouvait gouverner les Arabes et les Berbers d'une autre
façon; si la violence et la tyrannie étaient d'un côté, le désordre et
l'anarchie étaient de l'autre. Les différentes tribus auraient pu former
autant de républiques, unies, si cela se pouvait, contre l'ennemi
commun, les chrétiens du nord, par un lien fédératif; c'eût été une
forme de gouvernement en harmonie avec leurs instincts et leurs
souvenirs; mais ni les Arabes ni les Berbers n'étaient faits pour la
monarchie.