Tel était le cours de ses pensées, quand Almudena, sortant d'une
méditation sur les chiffres qui avait dû être triste, si l'on en
jugeait par l'expression de son visage, lui dit:
«N'as-tu rien à engager?
--Non, mon fils, tout est engagé déjà et jusqu'aux cornets qui ont
contenu de l'argent.
--Tu n'as personne qui pourrait te prêter?
--Il n'y a personne qui puisse me faire confiance. Je ne fais pas un
pas sans rencontrer une sale figure de créancier.
--Le seigneur Carlos t'a mandé pour demain.
--Demain est bien loin et j'ai besoin du douro aujourd'hui et comptant,
Almudena, comptant. Chaque minute qui passe est une main qui serre la
corde que j'ai autour du cou.
--Ne pleure pas, _Amri_, tu es bonne pour moi, je remédierai à tout...;
voyons maintenant.
--Quelle idée as-tu? dis-le-moi vite.
--J'engagerai des affaires.
--Le costume que tu as acheté au Rastro? Et combien crois-tu qu'ils te
donnent?
--Deux pesetas et demi.
--Il faudra en tirer trois. Et le surplus?
--Viens à la maison avec moi, dit Almudena, se levant avec résolution.
--Vivement, mon fils, il n'y a pas de temps à perdre. Il est très tard.
Et il y a loin d'ici à l'auberge de Santa-Casilda!»
Ils prirent leur marche rapide par la rue de Meson-de-Paredes, parlant
peu. Benina, plus suffoquée par l'anxiété que par la rapidité de la
marche, jetait des flammes par son visage, et chaque fois qu'elle
entendait sonner une horloge elle faisait un geste de désespoir. Le
vent froid du nord les poussait vers la rue d'en bas, soulevant leurs
habits comme la voile d'une barque. Leurs mains à tous les deux étaient
gelées; leur nez coulait, leurs voix s'enrouaient, hoquetant froidement
et tristement.
Non loin du carrefour où Meson-de-Paredes débouche dans la Ronda de
Tolède, ils découvrirent les bâtiments de Santa-Casilda, vaste ruche de
logis à bon marché alignés en corridors superposés.
On y entre par une cour ou grand enclos, large et étroit, rempli
d'amas d'ordures, résidus, dépouilles et rebuts de toute agglomération
humaine. Le logis qu'habitait Almudena était le dernier de l'étage bas,
au ras du sol, et l'on n'avait à franchir qu'une seule marche pour y
pénétrer. Il se composait de deux pièces séparées par une natte qui
pendait du plafond; d'un côté la cuisine, de l'autre la salle, qui
était à la fois alcôve et cabinet, le plancher était en terre bien
battue, les murs blancs, moins sales que bien d'autres de ce vaste
casernement humain. Une chaise était le seul meuble qu'on rencontrât,
car le lit consistait en un amas de couvertures grises entassées dans
une encoignure. La petite cuisine n'était pas dépourvue de pots, de
casseroles ni même de vivres. Au centre de l'habitation, Benina vit
l'image confuse d'une masse noire, comme un paquet de hardes, ou un
grand sac abandonné.
A la faible lueur qui restait après que la porte fut fermée, on put
reconnaître que ce paquet était animé. Par le toucher, plus que par la
vue, Benina comprit que c'était une personne.
«Cette ivrognesse de Pedra est là.
--Ah! qu'est-ce que j'apprends! C'est elle qui t'aide à payer ton
logis..., l'ivrognesse, l'éhontée.... Mais ne perdons point de temps,
mon fils; donne moi le vêtement que je l'emporte... et, avec l'aide de
Dieu, je veux voir si je n'en obtiendrai pas trois pesetas. La sainte
Vierge te le rendra, et il faut que je la prie pour qu'elle te donne le
double à toi, car, bien sûr, elle ne fera rien pour moi.»
Se rendant compte de l'impatience de son amie, l'aveugle dépendit d'un
clou le vêtement qu'il appelait neuf, par un euphémisme qui est très
courant dans les combinaisons mercantiles et le donna à son amie qui en
quatre enjambées se trouva dans la cour, puis dans la Ronda, courant
rapidement vers le lieu appelé la petite place de Manuela. Pendant ce
temps-là, le mendiant en colère prononçait des paroles difficiles à
reproduire pour nous, car elles étaient en arabe et secouait le paquet
de loques de la femme ivre morte, qui gisait à terre, comme un corps
mort au milieu de la pièce.
Aux paroles irritées de l'aveugle, elle répondit seulement par un
grognement rauque, se retournant à moitié, en levant et étirant les
bras, pour retomber immédiatement dans un sommeil de brute encore plus
profond.
Almudena plongeait sa main dans les hardes noires, qui formaient avec
le manteau une masse inextricable de plis, et il accompagnait cet acte
de paroles furibondes, explorant de son mieux le buste flasque, comme
s'il pétrissait un paquet de chiffons. L'homme était nerveux. Il fit
sortir d'un peu partout des rosaires, des scapulaires, un paquet de
reconnaissances de prêts enveloppé dans un morceau de journal, des
bouts de fer ramassés dans la rue, des dents d'animaux ou de personnes
et autres babioles.
La recherche à peine terminée, Benina rentra ayant fait telle diligence
et opéré avec une si grande rapidité qu'on aurait pu croire que les
anges l'avaient portée sur leurs ailes.
La pauvre femme arrivait tout essoufflée de sa course rapide par
les rues; elle pouvait à peine respirer; son visage inondé de sueur
marquait pourtant l'allégresse.
«Ils m'en ont donné trois, dit-elle montrant les piécettes dont une en
sous. Je n'ai pas eu de chance que Valeriano se soit trouvé là, et, sa
maîtresse, la Reimunda, étant venue, j'ai été obligée de leur donner
deux fois plus de paroles pour les convaincre.»
Ajoutant au contentement, Almudena, avec une figure joyeuse et
triomphante, lui montra entre ses deux doigts une piécette:
«Je l'ai trouvée dans la poitrine de celle-ci, prends-la.
--Oh! quelle chance! Est-ce qu'elle n'en a pas d'autres? Cherche bien,
mon fils.
--Elle n'en a pas d'autres, j'ai tout fouillé.»
Benina secouait les affaires de la pocharde espérant faire sauter une
monnaie. Mais il n'en tomba que deux épingles à cheveux et quelques
petits morceaux de charbon.
«Elle n'a plus rien.»
L'aveugle continuant à bavarder et expliquant à Benina le caractère
et les habitudes de la grosse femme, il lui fit entendre que, si
elle avait été dans un état normal, elle aurait donné d'elle-même la
piécette si on la lui avait demandée. Avec une phrase synthétique,
Almudena caractérisa sa compagne de vie: «Elle est rosse, elle est
dépravée...; elle prend tout, mais elle donne tout.»
En soulevant le matelas et en le secouant par terre, il fit tomber
une vieille petite sacoche sale, et, passant les doigts dedans comme
lorsqu'on prend un cigare, il en retira un vieux morceau de papier
qui, déroulé, montra une monnaie neuve et toute reluisante de deux
réaux. Benina la prit; tandis qu'Almudena sortait de sa pochette, où
il avait aussi une foule de petits morceaux de fer, des ciseaux, un
étui avec des aiguilles, un couteau, il en tira un autre papier avec
deux grosses pièces de cuivre. Il y joignit ce qu'il avait reçu de don
Carlos et donna le tout à la pauvre ancienne, en lui disant:
«_Amri_, arrange-toi avec cela.
--Si, si..., j'ajouterai le mien d'aujourd'hui, et il manque si peu, je
ne veux pas te molester davantage. Merci, va avec Dieu! Il me semble
que j'ai tort. Ah! mon fils, que tu as été bon! Tu mériterais de gagner
à la loterie, et, si tu ne gagnes pas, c'est qu'il n'y a pas de justice
au ciel, pas plus que sur la terre. Adieu, mon fils, je ne peux pas
rester un moment de plus. Dieu te le rende! Je suis sur des charbons
ardents. Je vole à la maison. Calme-toi dans la tienne, et cette pauvre
femme, quand elle s'éveillera, ne la bats pas, mon fils, la pauvrette!
Chacun, pour moins souffrir, s'enivre avec ce qu'il peut, celle-ci avec
de l'eau-de-vie, cette autre avec autre chose. Moi aussi, j'ai mes
misères, pas les mêmes, et je ne les combats pas ainsi, elles sont plus
profondes; oui, je te conterai cela, je te le conterai.»
Et elle sortit comme une flèche, les monnaies dans son sein avec
la crainte que quelqu'un ne les lui prît en route, ou qu'elles
s'envolassent entraînées par ses pensées tumultueuses.
Se retrouvant seul, Almudena s'en alla à la cuisine, où, entre autres
choses inutiles, il conservait un petit plat d'étain et une cruche
pleine d'eau. Il se lava les mains et les yeux; ensuite, après avoir
fouillé dans une petite caisse où il conservait de petits morceaux de
charbon dans des cendres éteintes, il entra chez un voisin, retourna
chez lui après les avoir allumés et il répandit dessus une pincée
d'une certaine substance qu'il conservait cachée dans sa couchette et
enveloppée dans un morceau de papier. Une odeur et une fumée abondante,
forte et pénétrante s'envolèrent alors de ce foyer.
C'était un parfum de benjoin, seul souvenir matériel de la terre natale
qu'Almudena se permît dans son exil vagabond.
Cet arome spécial des maisons maures était sa consolation, son plaisir
le plus vif, usage à la fois domestique et religieux, et alors,
enveloppé par ce parfum, il se mit à rêver des choses qu'aucun chrétien
n'eût comprises.
Le parfum répandu dans la pièce, la pauvre pocharde se reprit à
s'agiter, à grogner, à se crisper et à tousser, comme cherchant à
reprendre ses sens. L'aveugle ne faisait pas plus attention à elle qu'à
un chien, attentif seulement à son rêve et à ses prières en langue que
nous savons être arabique ou hébraïque, se frappant les yeux avec les
mains et les abaissant ensuite sur sa bouche pour les baiser.
Il employa un certain temps à ses méditations, et, lorsqu'il les
termina, il sentit que sa compagne était assise devant lui; elle avait
les yeux hagards et pleurards, à cause du picotement produit par la
fumée du parfum répandu dans l'air, et elle le regardait.
Almudena, les mains étendues en avant, lui lança ces paroles:
«Vieille satyre, il n'y a qu'un dieu.... Ivrognesse, pocharde, il n'y a
qu'un dieu..., un dieu, un seul dieu, un seul.»
La femme éclata de rire et, portant la main à sa poitrine, elle se mit
à réparer le désordre que la main inquiète de son compagnon de chambre
avait produit dans cette intéressante partie de sa personne. Elle
sortait si engourdie de son rêve alcoolique qu'elle ne réussissait pas
à remettre chaque chose en place.
«Oui, il n'y a qu'un dieu, un dieu seul.
--A moi, que m'importe? Pour moi, qu'il y en ait deux ou quarante,
et qu'ils soient aussi nombreux que cela peut leur plaire.... Mais,
dis-moi, libertin, tu m'as pris ma piécette, cela ne fait rien, elle
était pour toi.
--Un dieu seul!»
Et, le voyant prendre son bâton, la femme se mit sur la défensive, en
lui disant:
«Ne me bats pas, Jaï. Assez de parfum, et songeons à souper. Combien
d'argent as-tu? Que veux-tu que je te rapporte?
--Vieille pocharde! je n'ai pas d'argent... les démons l'ont emporté
pendant que tu dormais.
--Qu'est-ce que je vais te rapporter? murmura la femme d'un air morne
et chancelant et fermant les yeux. Attends un petit peu. J'ai envie de
dormir, Jaï.»
Elle tomba de nouveau dans un profond sommeil, et Almudena, qui avait
demandé son bâton pour s'en servir comme d'un remède infaillible pour
la dégriser, se prit de pitié, soupira fortement, en marmottant quelque
chose comme:
«Je te rosserai une autre fois.»
V
Ce n'est point employer un langage hyperbolique que de dire que la
seña Benina, sortant de Santa-Casilda, possédant le douro incomplet
qui calmait ses mortelles angoisses, allait par les places et les rues
comme une flèche.
Avec soixante années sur les épaules, elle conservait son agilité et
sa vivacité, unies à une persévérance inépuisable. Elle avait passé le
meilleur de sa vie dans une situation fatigante qui exigeait autant
d'activité que de promptitude de jugement, des efforts insensés de la
tête et des muscles, et à une pareille école, elle s'était fortifié le
corps et l'esprit; ainsi s'était formé ce tempérament extraordinaire
de femme qu'apprendront à connaître ceux qui liront cette histoire
véridique de sa vie.
Avec une promptitude exceptionnelle elle entra chez un apothicaire de
la rue de Tolède; elle prit des médicaments qu'elle avait commandés
le matin; ensuite elle entra chez le boucher et chez le marchand
de comestibles, faisant faire différents paquets de ses achats, et
enfin elle se rendit dans une maison de la rue Impériale à proximité
de l'angle où se trouvent les bureaux des poids et mesures. Elle se
glissa sous le portail étroit, obstrué et rendu presque impraticable
par les paquets d'un commerce de corde qui y était installé; elle
enfila l'escalier rapidement jusqu'au premier, avec modération jusqu'au
second, et arriva enfin haletante au troisième, qui était le dernier
et surmonté d'un acrotère. Elle tourna dans un vaste espace couvert
avec des vitres, au sol très inégal, à cause des affaissements et
différences de niveau de l'ancienne maison, et enfin elle arriva à une
porte de logement mal recouverte de peinture; elle sonna...; c'était sa
maison, la maison de sa maîtresse, laquelle en personne, tâtonnant les
murs, arriva au bruit de la cloche, ou du moins à sa rumeur aphone et
ouvrit, non sans avoir eu la précaution d'interroger l'arrivante par un
petit guichet carré et grillé par une croix de fer.
«Grâce à Dieu, femme.... Je te le dis sur la porte. C'est du propre,
une heure! Je croyais que tu avais été écrasée par une voiture ou qu'il
t'était arrivé un coup d'apoplexie.»
Sans répondre, Benina suivit sa maîtresse jusqu'à un petit cabinet
voisin où elles s'assirent. La servante évita les explications de son
retard par la crainte d'avoir à les donner et se tint sur la défensive,
attendant pour voir d'où viendrait l'attaque de doña Paca, et quelle
position elle prendrait avec son esprit irascible. Le ton des premières
paroles avec lesquelles elle fut reçue la tranquillisa quelque peu;
elle s'attendait à une forte réprimande, à des paroles déplaisantes.
Pourtant, la maîtresse semblait être dans ses bons moments, sans doute,
son âpre caractère était dompté par l'intensité de la souffrance.
Benina se proposait, comme toujours, de s'accommoder au ton que
prendrait l'autre, et de rester peu avec elle; les premières paroles
échangées, elle se tranquillisa.
«Ah! madame, quel temps! Je n'y tenais plus à l'idée de rentrer dans
cette chère maison bénie.
--Je ne me l'explique pas, dit la maîtresse, dont l'accent andalou
persistait, quoique très atténué par quarante années de séjour à
Madrid.--J'étais seule, émotionnée. En entendant sonner midi, une
heure, deux heures, je me disais: «pourtant que fait la petite qu'elle
tarde tant?» Lorsque je me suis rappelé....
--Justement.
--Je me suis rappelé..., comme je sais par cœur tout mon almanach, que
c'est aujourd'hui la Saint-Romuald, confesseur et évêque de Pharsale....
--Parfaitement.
--Et c'est la fête du seigneur curé, chez qui tu sers comme auxiliaire.
--Oui, je pensais que vous y auriez songé, et cela m'a rassurée,
affirma la servante, qui, avec sa facilité extraordinaire de forger et
de conduire des mensonges, s'empressa de s'accrocher au solide câble
que sa maîtresse lui tendait, et que la besogne n'a pas été facile!
--Il a dû donner un grand repas. Oui, je me le figure! Ils ne doivent
pas être à court d'estomac les curés de San-Sebastian, compagnons et
amis de ton don Romuald!
--Tout ce que vous en direz est peu.
--Raconte-moi, que leur as-tu servi? demanda avec empressement la dame
qui était fort curieuse de ce qui se mangeait chez les autres; oui,
raconte. Tu leur as sûrement servi une mayonnaise?
--En premier un rôti que j'avais cuit à point. Ah! seigneur! qu'ils
l'ont trouvé bon! Ils ont dit que j'étais la première cuisinière de
toute l'Europe et que c'était par pur respect humain qu'ils ne s'en
léchaient pas les doigts....
--Et après?
--Un abatis de volaille que j'ai cuisiné, digne des anges du ciel.
Ensuite, des calamares dans leur jus... ensuite....
--Bien que je t'aie dit que je ne veux pas que tu m'apportes quoi que
ce soit d'aucune maison, car je préfère certainement la misère à ronger
les os qui proviennent d'autres tables, comme je te connais, je ne
doute pas que tu auras rapporté quelque chose. Où est ton panier?»
Prise à l'improviste, Benina se troubla un instant; mais ce n'était pas
une femme à se démonter devant aucun danger, et sa _maestria_ à vaincre
les difficultés lui suggéra cette habile échappatoire: «Eh! madame,
j'ai laissé le panier et tout ce qu'il contient chez Mme Obdulia, qui
en a plus besoin que nous.
--Et tu as bien fait. J'approuve fort l'idée, petite. Conte-moi encore.
Et tu ne leur as pas servi un bon petit dos de cochon?
--Allez! allez! deux kilos et demi, madame; Sotero Rico m'avait fourni
ce qu'il avait de meilleur.
--Et le dessert, les vins?
--Jusqu'au _champagne de la Veuve_. Les curés sont des diables qui ne
se privent de rien.... Mais rentrons, il est très tard et madame sera
sans doute très faible.
--Je l'étais, mais... je ne sais pas; il me semble que j'ai mangé tout
ce dont nous avons parlé...; pourtant donne-moi à dîner.
--Qu'avez-vous pris? Ce petit peu de nourriture que j'avais préparé
hier soir?
--Ma fille, je n'ai pas pu l'avaler. Je me suis soutenue avec une
demi-once de chocolat cru.
--Allons-y, allons-y. Le pis, c'est que j'ai à allumer le feu, mais
je vais me dépêcher.... Ah! j'oubliais, j'ai apporté les médicaments.
Voilà pour le premier.
--As-tu pris tout ce que je t'ai demandé? demanda la dame en se
dirigeant vers la cuisine. As-tu engagé mes deux jupons?
--Certainement. Avec les deux piécettes reçues et les autres que m'a
données don Romualdo à cause de sa fête, j'ai pu parer à tout.
--Est-ce que tu as payé l'huile d'hier?
--Cela, non!
--Et le tilleul et la tisane?
--Tout, j'ai tout payé, et, après mes achats, il me reste encore
quelque chose pour demain.
--Puisse Dieu nous apporter demain un bon jour, dit, avec une profonde
tristesse, la dame en s'asseyant dans la cuisine pendant que la
servante, avec une promptitude nerveuse, réunissait étincelles et
charbons.
--Ah! madame, tenez-le pour certain.
--Pourquoi tant d'assurance, enfant?
--Parce que je le sais, mon cœur me le dit. Demain sera un bon jour, je
dirais presque un grand jour.
--Quand nous l'aurons vu, je te dirai si tu avais raison... Je me fie
peu à tes grands élans de cœur. Tu es toujours à dire demain, demain.
--Dieu est bon.
--Avec moi on ne s'en douterait vraiment pas. Il ne se lasse pas de
me porter des coups. Il me frappe sans me laisser respirer. Après un
jour mauvais, il en vient un pire. Les années se passent à attendre
le remède, et il n'y a pas d'illusion qui ne se convertisse en
désenchantement. Je suis lasse d'espérer, lasse de souffrir. Mes
espérances me trahissent, et, comme elles me trompent toujours, je
n'aime pas espérer des choses bonnes et je les souhaite mauvaises pour
qu'elles arrivent... à peu près ordinaires.
--Pourtant moi, à la place de madame,--dit Benina en soufflant le
feu--j'aurais confiance en Dieu, et je serais contente.... Vous voyez
que je suis confiante, moi? Vous ne me voyez pas? Je suis convaincue
que le coup du sort arrivera quand nous y penserons le moins, et que
nous serons très riches; il nous donne ces jours de grande épreuve et
il nous en récompensera avec la grande vie qu'il nous donnera plus tard.
--Hélas! Nina, je n'aspire pas à la grande vie, mais seulement à un peu
de repos et de relâche.
--Qui pense à la mort? Cela, non. Je suis très à mon goût dans ce monde
de plaisirs, et pour cela je le tiens quitte des petites misères que
j'endure. Mais mourir, non pas.
--Tu t'accommodes de cette vie.
--Je m'y conforme, parce qu'il n'est pas en mon pouvoir de m'en donner
une autre. Que tout arrive, sauf la mort; tant qu'il ne manque pas un
morceau de pain, on peut le manger avec deux sauces exquises qui sont:
la faim et l'espérance.
--Et tu supportes encore la misère, la honte, l'humiliation, devoir
à tout le monde, ne payer personne, ne rencontrer personne qui soit
capable de te prêter deux réaux, vivre de mille artifices, pièges
tendus et mensonges, nous voir persécutées sans trêve par les
boutiquiers et les vendeurs de toute chose?
--Allez, cela se supporte!... Chacun dans cette vie se défend comme il
peut. Il ferait beau voir que nous dussions mourir de faim pendant que
les magasins sont remplis de tant de bonnes choses! Cela, non, Dieu ne
veut pas que l'on se rafraîchisse la bouche avec l'air du ciel en guise
de nourriture, et, quand il ne nous donne pas d'argent, il nous donne
la subtilité du jugement pour inventer les moyens de nous procurer ce
qui nous manque, sans voler...; cela, non. Je promets de payer et je
payerai certainement quand nous aurons de quoi. Oui, on sait que nous
sommes pauvres, qu'il y a de bonnes intentions chez nous, mais qu'il
n'y a pas autre chose. Il serait curieux que nous nous affligeassions
à l'idée que les marchands ne sont pas payés des misères qu'ils nous
vendent, sachant, comme nous le savons, qu'ils sont riches!
--Est-ce que tu n'as point d'honneur, Nina, je veux dire de décorum, je
veux dire de dignité?
--Je ne sais pas si j'ai ce que vous dites; mais ce que je sais, c'est
que j'ai une bouche et un estomac naturels et que Dieu qui me les a
donnés m'a mise dans ce monde pour que je vive et non pas pour que j'y
meure de faim. Les moineaux, je suppose, ont-ils un point d'honneur?
Vraiment... ce qu'ils tiennent, c'est un bec... et, regardant les
choses comme elles doivent être regardées, je dis que, si Dieu a créé
le ciel et la terre, les boutiques des épiciers, la Banque d'Espagne,
les maisons où nous vivons, les champs, sont aussi son œuvre... Tout
vient de Dieu.
--Et la monnaie, l'indécente monnaie, de qui est-elle? demanda la
maîtresse avec un accent méprisant et douloureux, réponds-moi.
--C'est Dieu aussi, puisque Dieu a créé l'or et l'argent, les billets,
je ne sais..., mais pourtant c'est lui aussi.
--Ce que je dis, Nina, c'est que les choses sont à ceux auxquels elles
appartiennent..., et tout le monde les détient, excepté nous.... Eh!
mais, dépêche-toi, je me sens faible.
--Où as-tu mis les médicaments?... Oui, ils sont sur la commode.
Je prendrai un cachet de salicylate avant de manger... Aïe! quelle
souffrance me donnent ces jambes; au lieu de me porter, c'est moi
qui dois les tirer (se levant avec un grand effort). Je ferais mieux
d'aller avec des béquilles. Mais vois ce que Dieu fait avec moi. Cela
paraît une plaisanterie! Il m'a rendue infirme de la vue, des jambes,
de la tête, des reins, de tout, moins de l'estomac. Il me prive des
moyens de me nourrir et je digère comme un vautour.
--Il a fait de même avec moi. Mais je ne lui en veux pas, maîtresse!
Béni soit le Seigneur qui nous donne le plus grand bien de nos corps:
la très sainte faim.»