Un jour, M. Jules Roques, le directeur du _Courrier Français_, à qui
Forain donnait parfois des pages de dessins, lui demanda d’en souligner
le sens par une légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables
de toute une série d’études de mœurs réunies par différents éditeurs,
en albums qui s’appellent _la Comédie Parisienne_ (première et seconde
série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_,
_les Temps difficiles_ (Panama). Alternativement, dans un supplément
du _Journal_, dans _l’Echo de Paris_, et surtout dans le _Figaro_,
ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie amère,
simple et bon enfant tour à tour, où les différents aspects de notre
vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, commentés par l’esprit le
plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes»
sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que
celles du grand Charles Keene, du _Punch_, sont britanniques. _Le
Fifre_ et le _P’sst...!_ deux journaux qui n’eurent qu’un nombre
restreint de numéros et où le texte du dessinateur fut parfois assez
abondant, furent son propre et très personnel domaine, quoique Caran
d’Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
Passant en revue la collection complète des dessins à légende, on
est frappé par une admirable variété d’inspiration et de technique.
Forain, qui connaît son Paris du haut jusqu’en bas, n’est point de
ceux qui, étroitement, se cantonnent dans un milieu, par snobisme, ne
voulant regarder que les «gens du monde» ou, selon une mode récente,
le «peuple». Il n’est pas dupe de ces catégorisations absurdes, qui
prouvent la pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent,
admirateurs ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, comme
blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, et affectent de
mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus ou au-dessous d’eux.
Son jugement sur les événements et les gens est celui d’un enfant de
Paris, d’un rang social et d’un temps où l’éducation, donnée sans
passion anticléricale, fait les cerveaux plus libres et plus personnels
dans leurs manifestations. La politique le laisse assez incertain. Un
album daté de 1894, _Doux Pays_, peut passer pour une œuvre de parti;
mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un flâneur dans la rue,
qui, se promenant le nez en l’air, marque les coups, sans indignation,
diverti plutôt. Pendant la période du boulangisme, il reste sceptique
et attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin qui presse
des danseuses autour du trou percé dans le rideau de la scène; l’une
dit, en parlant du général, frissonnante de l’incompréhensible émotion
que secouait alors un nom magique: _Il est dans la salle!_--_L’Œillet
de l’absent_, lors de la fuite de Boulanger, est une page célèbre.
Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un théoricien. Sa déjà
longue expérience lui fait mettre dans la bouche des invités à
l’Elysée, voyant s’avancer une quinquagénaire épaissie, qui est la
République, avec son bonnet phrygien: _Et dire qu’elle était si belle
sous l’Empire!_... exclamation où il y a à peine une petite déception
de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: honnêtes gens un peu
dégoûtés, au moment de Panama, mais incrédules et résignés. _Sous
Carnot_ comprend des satires du péril anarchique, qui, n’en étant
qu’aux bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. _Papa,
ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZ02, 30_, dit
la petite fille gentille et proprette à son papa, qui réfléchit et
répond: _Bien! avec de l’acide sulfurique et du savon noir... ça ira!_
Il blague la terreur «des riches».
Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le père revient en retard
du Palais de Justice, sa femme et sa fille se sont levées de table pour
le recevoir, inquiètes: _On ne t’attendait plus pour dîner.--Il s’agit
bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les
malles... filons!_
Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et
glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant à une famille de hères,
assis sur un talus le long de la route, descendu de son coupé à deux
chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue: _Vos
besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais que
vous ne voulez pas d’une Constitution calquée sur l’Orléanisme..._
Forain se contente de hausser les épaules: geste le plus raisonnable
qu’un être avisé se permette en regardant devant lui. S’il y a quelque
âpreté dans son ironie, c’est celle du vieux Français, de tempérament
toujours un peu cruel et batailleur.
A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent à la foule
des miséreux l’entrée prochaine dans une sorte d’Eden terrestre, pour
les détourner de la réalité: _«Mais, monsieur le député, Charles X a
dit tout cela à mon père...»--Les élections municipales.--L’éloquence
parlementaire.--Les nouveaux ministres: «Vétéran de la démocratie, je
viens humblement, monsieur le ministre, solliciter...»_
_Sous Casimir-Périer._ Une gentille petite République console un rude
travailleur, mécontent: «_Que veux-tu que j’t’dise?... C’est fait. Mais
avoue toi-même que Brisson n’aurait pas été rigolo_». La même dit au
président Périer: «_J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du
Jockey-Club_».
«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il
passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894), nous entendîmes
un premier écho de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière,
qui, avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; il
leur crie: «Bravo!»
_Sous Félix Faure._ Le président dit à son valet de chambre: «_Allez me
chercher le tailleur de M. Carnot_». Sur le retour de Rochefort: des
gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, présentent de
gros bouquets pour l’écrivain populaire. «_Parlez plus bas, monsieur le
député: mes hommes ne votent pas_».
«_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d’un prêtre
en uniforme. Aussi, comme le député est vénérable de notre loge, je
vous demande les palmes pour ce courageux citoyen_».
Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe,
Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers éculés et de vieilles
culottes. «_Tout passe, tout lasse, tout casse!_» Les fêtes de Kiel,
juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui est la carte de
France, montre de son éventail d’invitée la flotte allemande: «_Quel
toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!_»
Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple, déshabitué des tueries:
«_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit
un planton du ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui
vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
Le ministère Berthelot: «_Ma potion n’est pas prête?--Vous ne voudriez
pas, mon mari vient d’être nommé ambassadeur!_» et c’est la femme du
pharmacien qui répond cela au client. _La Veille des fêtes russes.
Après les fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des études
sociales à Carmaux_: partout, toujours, c’est une plaisanterie dans
le goût populaire, sans autre allure que celle du bon sens et du
scepticisme.
Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que certains de nos
sociologues de profession, l’aime, pense avec lui, l’incarne dans
sa gouaillerie nette, son bon sens, son amour pour ce qui brille ou
résonne, clairon ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux
spectacles à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici l’ouvrier
avec sa femme riante à son bras, qui regarde par les fenêtres du
café Anglais et dit gentiment en passant: «_M...de! ma table est
prise!_»--Forain sait, en de semblables circonstances, qui ne diffèrent
que d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman, un
travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, penseront,
le geste que tel sentiment déclenchera et le tour que prendra
l’exclamation de plaisir ou de dépit chez chacun d’eux. Tout cela est
d’une justesse de ton, d’une pénétration admirables.
Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul
type de femme, qui serait la «petite femme de Forain». Les caractères
de son théâtre sont infiniment nombreux, son répertoire est riche,
vaste. On voit la femme grasse et la femme maigre «de la société»,
la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards extérieurs,
concierges et modistes, toutes pourvues d’une philosophie imputable
à l’égoïsme et à la lâcheté de «l’homme». Les relations de fille à
mère, les frustes dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne et
goguenards: «_Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends mon
Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?_» Ou cette opulente dame
en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la chaise dorée de
Belloir: «_Je vois bien que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va
encore rester sous-chef!_» On devine le pauvre employé, qui s’habille
dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère, où il
se serait si bien dispensé de revenir, sa journée finie, en cravate
blanche. C’est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse,
qui, le balai à son côté, dit à l’énorme protecteur de sa Nini, toute
frêle, se peignant en chemise: «_Ah! monsieur le comte, jusqu’à
quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son
Conservatoire!_»
On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans la chambre de
son fils et faisant sortir du lit toute confuse la gentille servante
descendue d’un étage, en camarade, établit ainsi les rapports
réciproques des habitants de la maison: «_Ça, c’est trop fort, faire
des orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise
à ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoisie,
celle de Mme Cardinal et celle de plus bas encore, n’ont pas de secrets
pour Forain. Il en sent le comique modérément gai, les misères dont
une longue habitude atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les
larmes, l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’_esprit_,
l’extraordinaire drôlerie et la logique. Une immonde créature,
enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un serrurier, la
musette en bandoulière et les poings dans les poches: «_C’qu’c’est que
la veine! T’aurais moins aimé boire, que j’s’rais ta femme!..._»
La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis de «la fille»,
l’égoïsme du désir, sont prodigieusement éloquents sous le crayon de
Forain. Le passant arrêté devant une boutique de modiste et qui s’écrie
en voyant un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «_...Ce
soir je vais me coûter un peu cher!_» n’est-ce pas le pendant charmant
du: «_Et tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!_» soupiré par
un pauvre diable de demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse
dont les chairs indécemment rebondies font craquer le corsage. Chacun
se rappelle la tragique image de la femme remontant son escalier,
bougeoir à la main, et suivie de l’inconnu au visage de bull-dog qui,
le col relevé et effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans
le silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même dans
son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse et résignée.
Un joli croquis nous la montre ragrafant son corset, et gémit:
«_Voilà huit fois que je le quitte depuis le dîner... ça me rappelle
l’Exposition!..._» Voilà tout.
Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour s’attendrir
à la façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note
sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, d’un Delmet, la larme
brève, il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication
rouge des dramatisants de _l’Assiette au beurre_. Son intelligence
sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il
connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre et les jolies
façons, il ne se sent pas déplacé et ne se montre supérieur dans aucun
bas-fond. Sa supériorité est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la
porte en dedans de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la
rosette de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, afin
que nul n’en ignore.
On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille compositions,
venues au jour le jour au bout de son crayon pendant ces dix ans
où il s’est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, de
tant de circonstances de la vie parisienne. Notons sa série des
_M’as-tu-vu?_ où s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la
galanterie élégante du foyer de la danse et le marchandage crapuleux
des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère, les affaires, la
Bourse. Mais il est malaisé de faire un choix parmi l’éblouissante
collection de ces planches, légères tour à tour et profondes, alertes,
rieuses ou tragiques, qui surmontent une phrase souvent lapidaire,
drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive est
inoubliable.
_«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»--«Comment, t’es
peintre!!_» triste réveil dans un lit au milieu d’un atelier misérable.
_«Tu n’vas pas encore dire qu’ c’est l’émotion.»--«Fiez-vous donc à
l’accent anglais.»--«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»--«Madame
n’oublie pas son tire-bouton?...»--«Ah! c’est votre mari? Eh
bien, vous pouvez le r’prendre, y me donne plus de mal que trois
enfants!»--«Qu’est-ce qu’y t’a dit?--Ne m’en parle pas, ils demandent
tous des Bouguereau.»_--Et c’est l’artiste accablé, revenant avec ses
toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et c’est l’accueil, le
geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de
l’atelier sans feu.
Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins
de la _Comédie Parisienne_, Forain, encore souriant, comparé à ce qu’il
devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la
caricature française, c’est le financier étranger, l’homme satisfait et
lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs, l’apparition
de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde
où il sera le Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous
ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses, l’autorité de
leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l’accent appuyé de cet
homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s’établir dans la
capitale, sous la protection de la République libérale et accueillante.
Forain fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale de
musique et de danse, le dîneur du café Anglais, propriétaire d’un bel
hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur, l’amateur de jolies femmes
et de rares objets qu’il achète à coups de billets de banque. Nous
entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant
son épingle _assez rare_, _en lapis_:--«_Je sais, je sais, j’ai une
cheminée comme ça!_»--Il ne manque à cette légende que l’orthographe
phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
C’est encore: «_Qu’appelez-vous chaud-froid Vladimir?--Mon Dieu,
monsieur le comte, c’est une bécassine dans sa glace, avec un peu de
piment sur canapé._»
Ou le dernier acte de _Faust_, quand Marguerite revient en robe de
prisonnière; l’abonné se lève et crie: «_...et les bijoux?_» C’est un
profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d’un
nez charnu, partant d’un crâne fuyant et dominant une bouche lippue,
ligne courbe presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés,
sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière,
se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à son habilleuse:
«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans
à c’t’homme-là?_» Forain ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague»
en gamin le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston, ou
faisant sa prière, entouré des anges du _Rêve_.
Malgré tout le charme et le piquant de la plupart de ces compositions,
on ne peut dire aujourd’hui, sachant les chefs-d’œuvre qui suivirent,
que la qualité de sa forme fût vraiment belle alors. Parfois, la
construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant
ou escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour non sans
hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille,
il n’avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit
après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à
cause de ses légendes et de cette conversation éblouissante semée
d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la société,
faisait de lui un convive recherché, fêté--et redouté...
Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil est toujours tourné
vers Maxim’s, mais à qui nous ne pouvons demander qu’ils comprennent
notre génie, notre franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous
leur proposons d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre
suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et
plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate
dénouée.
Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de
nos odieux défauts mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux
de notre race. Gardons-le pour nous...