I
De Forain, classé parmi les caricaturistes, les lecteurs de journaux,
depuis si longtemps qu’il sème aux quatre coins de Paris la graine
féconde de son esprit, n’ont retenu que des légendes dures, cinglantes,
cocasses, ou gentilles et familières, commentées d’un rapide croquis
dont le public ignore les rares vertus artistiques et la science. La
concision de ce trait, grêle autrefois, aujourd’hui appuyé, large comme
l’entaille d’une latte de fer, ne parle avec toute son autorité qu’aux
amateurs initiés, qui aiment la ligne noire sur le papier blanc et tout
ce que, ramassée sur une petite surface, elle y exprime de sentiments
et de choses.
Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s’appelait lui-même,
presque centenaire, s’exerçait chaque jour et sans cesse à rendre le
plus vite possible, dans un style alerte et précis, les aspects de
la nature. Il pensait que, pût-il vivre plus longtemps encore, il
parviendrait à la connaissance totale de la forme. M. J.-L. Forain, en
cela pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes
sur des feuilles innombrables, qui s’entassèrent dans des ateliers
successifs et dont l’amoncellement constituerait déjà une petite
colline: un amas de documents vivants, notés d’une main nerveuse et
comme toute moite de fièvre.
Puisse Forain, pour l’histoire et pour notre joie, poursuivre une
carrière aussi longue que celle d’Hokousaï! mais peut-être ne ferait-il
pas ce souhait pour lui-même, car malgré la curiosité qui anime ses
yeux perçants, et la verve de sa parole, toujours jeune, je devine que
l’avenir ne se présente pas à lui tel qu’il souhaitât d’en voir le
lointain et mystérieux développement...
Il ne pourrait assister en spectateur amusé ou impartial à la
transformation de la France, lente ou rapide--selon les périodes--,
ayant, avec des idées désormais aussi arrêtées, des convictions aussi
enracinées, des préjugés aussi irréductibles et forts que le caractère
de son art, dans sa nouvelle manière tout au moins.
«Monsieur, les préjugés sont la force d’une société, dites?»--déclare
M. Degas, le maître vénérable dont M. Forain enchante de sa gaminerie
le farouche et hautain isolement.
Ces deux hommes, je me plais à rapprocher ici leurs noms qui, malgré la
différence d’âge de chacun d’eux, seront sans doute indissolublement
unis désormais. Depuis ses débuts, le cadet a voué à l’aîné une
admiration et une amitié que l’autre lui rend avec un sourire de
paternelle fierté. Forain doit beaucoup à M. Degas, comme artiste, et,
si opposée l’une à l’autre que soit la tenue de chacun d’eux, leurs
idées sont de même essence, ils sont tous deux des Français d’un type
devenu rare, on pourrait simplement dire _des Français_.
Si, pour la plupart de ses fidèles, Forain est un simple caricaturiste,
à la suite des Daumier, des Cham, des Gavarni, c’est à la publicité de
ses planches hebdomadaires qu’il doit s’en prendre; car il est, à part
et au-dessus de cela--et il tient à l’être--un peintre. Dessinateur
puissant, coloriste tour à tour délicat ou fort, ses tableaux ont une
valeur égale à celle de ses planches; elles sont de la peinture pure,
comme on la concevait dans l’école dite de 1830, mais assaisonnée
de toutes les épices les plus modernes. Il fut un des heureux de la
pléiade des Impressionnistes. N’oublions pas qu’il eut la chance de
combattre dans leurs rangs.