Dans le prologue de ce livre, nous avons dit qu'il y avait déjà
plusieurs années que le vieux muet (Jean-Charles Lormier) habitait la
grève sud de la rivière Saint-Charles, lorsque nous l'avons présenté au
lecteur.
Tout le monde l'aimait et l'admirait à cause de sa bonté, de sa force et
de sa bravoure.
Il était le bon génie du rivage.
La grève sud de la rivière Saint-Charles était, parfois, à cette époque,
surtout le dimanche l'après-midi, le théâtre de bien des désordres.
Les jeunes gens de toutes les parties de la ville s'y rendaient en
grand nombre. Après s'être baignés, dans un costume très primitif, ils
s'amusaient à boire, et leurs libations se terminaient, assez souvent,
par des rixes sanglantes.
Le vieux muet crut de son devoir de faire cesser ces scènes honteuses
qui le scandalisaient et empêchaient les honnêtes gens d'aller se
reposer en cet endroit charmant.
Il inaugura une vraie campagne contre la licence de ces moeurs
grossières, et la mena avec une vigueur et une sévérité impitoyables.
Les coupables, une fois pincés par lui, n'avaient nullement l'envie de
renouveler l'expérience. Quand la persuasion des conseils ne suffisait
pas, le colosse trouvait dans sa force musculaire des arguments
irrésistibles!
Un dimanche, le pire de la bande, qui était connu sous le singulier
surnom de _Caillou Simard_, voulut se mesurer avec le vieux muet. Mais
le géant prit _Caillou_ par un bras et le jeta dans la rivière... Le
sale individu, qui ne savait pas nager, cala au fond de l'eau comme
un caillou... Mais le vieux muet, heureusement, plongea et retira le
misérable à moitié asphyxié!
Ce fut fini..
Les baigneurs indécents et les soûlards disparurent, et les gens
respectables purent, après les offices du dimanche, fréquenter ces
parages, et y chercher le bon air et un repos vraiment honnête.
*
* *
Jean-Charles venait d'atteindre sa soixante-huitième année.
Depuis qu'il était revenu au Canada, il avait recouvré la santé et
conservé sa merveilleuse force. La vie régulière, frugale et hygiénique
qu'il, faisait était le secret de sa vieillesse robuste et exempte
d'infirmités.
Sans être heureux, il supportait avec une grande et aimable résignation
la singulière situation que le malheur lui avait créée dans le monde; et
quand les douloureux souvenirs du passé lui revenaient à l'esprit, il
les chassait comme des mauvaises pensées.
*
* *
Un dimanche matin du mois d'août, le vieux muet était allé entendre la
première messe selon son habitude. Il communiait tous les dimanches avec
une piété et une ferveur qui édifiaient tout le monde.
Ce dimanche-là, il remarqua que le célébrant était un prêtre étranger
qui paraissait courbé sous le poids des ans.
La vue de ce prêtre produisit sur lui une impression, étrange,
indéfinissable; le son de sa voix lui alla au coeur, et y jeta un
trouble indicible. Cette figure, il l'avait vue déjà... cette voix, il
l'avait entendue... Mais où, quand?...
A la communion, lorsque le célébrant déposa l'hostie sur la langue
du vieux muet, sa main tremblait comme une feuille, et les paroles
liturgiques semblaient s'attacher à son gosier.
Jean-Charles revint à sa place avec une lenteur inaccoutumée et qui
surprit les fidèles.
Sa figure était devenue d'une pâleur effrayante. Il fut obligé de
s'asseoir dans le banc pour ne pas s'affaisser, et resta longtemps
immobile comme une statue.
Enfin, le malheureux sortit de l'église sans même songer à prendre de
l'eau bénite, traversa un groupe de ses connaissances sans saluer, et
reprit, la tête basse, le chemin de sa cabane.
Le solitaire avait l'habitude, après la messe, de préparer son déjeuner,
mais ce matin-la, il oublia de manger. En arrivant à la cabane, il
se laissa choir sur une chaise et y resta environ trois heures comme
immobilisé! Que se passait-il en lui? Il ne pouvait s'en rendre compte,
car il éprouvait une pesanteur qui le rendait incapable de penser et de
se mouvoir. Cependant, le chien, que la faim aiguillonnait vint lécher
les mains de son maître en faisant entendre quelques plaintes. Ces
plaintes tirèrent Jean-Charles de sa torpeur. Il se leva en disant:
«Quoi! il est déjà neuf heures, et je n'ai encore rien donné à manger à
ce pauvre animal!»
Il s'empressa de rassasier le molosse, mais se contenta, lui, d'un bol
de lait et d'une croûte de pain. Puis il sortit et se mit à arpenter la
grève.
Cette promenade au grand air lui fit un bien considérable. Au bout d'une
heure, il put, suivant sa louable coutume, employer le temps de la
grand'messe à lire l'Évangile du jour et l'office de la Sainte-Vierge.
A une heure, le Père Durocher foulait le sable de la grève, en compagnie
du vieux prêtre dont la figure et la voix avaient si vivement ému notre
héros.
Jean-Charles était debout sur le seuil de sa cabane, et en voyant venir
les deux vénérables vieillards, il les salua respectueusement sans
prononcer un seul mot, car il jouait toujours le rôle de muet.
Le Père Durocher lui dit en souriant: «M. Jean-Charles Lormier, j'ai
l'honneur de vous amener une vieille connaissance qui aura, je crois, le
pouvoir de vous délier la langue...»
--Une vieille connaissance?... fit Jean-Charles, en tremblant.
--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, mon cher Jean-Charles? lui
demanda le visiteur.
--Oh! M. le curé Faguy! s'exclama Jean-Charles, en ouvrant ses deux
bras...
Le vieux prêtre s'y précipita comme un enfant et longtemps les deux amis
restèrent enlacés, coeur à coeur, incapables de proférer une parole...
Le bon Père Durocher se détourna pour essuyer les larmes
d'attendrissement qui mouillaient son visage tout ridé...
--Oui. mon cher ami, dit enfin l'abbé Faguy. vous pouvez parler
librement et vous réjouir, car votre frère, avant de rendre le dernier
soupir, a proclamé votre innocence et il est mort comme un saint! Lisez
ce document écrit par le Dr Chapais et signé par Victor.
Jean-Charles, après avoir lu le document, leva les yeux vers le ciel et
s'écria: «Merci, mon Dieu! mille fois merci!»
--Hélas! reprit le vieux prêtre, vous avez payé par vingt-sept années de
cruelles souffrances la liberté que vous recouvrez aujourd'hui, et que
vous n'aviez pas mérité de perdre: c'est à ce prix, mon ami, que Dieu
vous a accordé la conversion de votre frère...
--La joie que je ressens en ce moment, M. le curé, vaut bien vingt-sept
années de souffrances! Je remercie le ciel d'avoir sauvé mon cher frère
et je le remercie aussi de m'avoir donné, avant de mourir, l'ineffable
bonheur de vous revoir!
Faites-moi le plaisir, ajouta-t-il, en s'adressant aux deux visiteurs,
d'entrer dans mon humble demeure où nous pourrons causer plus à l'aise.