On dirait que le barde canadien pensait à Jean-Charles Lormier--qu'il
connaissait, sans doute--quand il a écrit ces beaux vers; car il est
difficile de mieux peindre l'attitude que prenait parfois notre héros,
quand, appuyé sur sa bêche, il revoyait, comme dans un rêve: sa paroisse
natale où il comptait tant d'amis sincères, le Saint-Laurent dont il
avait si souvent admiré le majestueux cours, son père, sa mère, ses
soeurs, son curé si bon et si dévoué, l'angélique figure de Corinne,
le vieux François, les heures consacrées à l'étude et au service des.
pauvres, les félicités et les consolations que lui laissaient entrevoir
les fonctions sacerdotales. .........................................
Puis la scène changeait.
Il se voyait emprisonné dans sa maison que le feu dévorait, et, par
la fenêtre, à travers la flamme, lui apparaissait la figure de Victor
exprimant une joie infernale! Il voyait son frère, la poitrine percée
d'une balle, gisant inanimé à ses pieds!
Il lui semblait entendre la foule, indignée, lui jeter à la face cette
terrible accusation: «Tu n'es qu'un fratricide!»
Il était condamné à vivre loin du sol aimé de la patrie, et à porter
toute sa vie une honte et un déshonneur immérités... Et des larmes
coulaient lentement à travers sa barbe devenue aussi blanche que ses
cheveux.
Mais, se rappelant les conseils et les consolations que lui avait
prodigués l'abbé Faguy, il disait, en levant les yeux au ciel: «O mon
Dieu! faites-moi souffrir davantage, si vous le désirez, mais, je vous
en supplie, soulagez l'âme de mon pauvre frère!»
Jean-Charles croyait, avec un pieux auteur, que _entre la mort apparente
et réelle, du corps, il y a place à la miséricorde divine._ Et il
espérait que son frère, à ce moment suprême, avait reconnu ses fautes
et avait eu le bonheur d'en obtenir le pardon. Alors, réconforté par
l'espérance que Victor avait trouvé grâce devant Dieu, l'exilé reprenait
sa bêche et se remettait au travail avec un courage nouveau.
*
* *
Dans le chapitre précédent, nous avons laissé Jean-Charles au moment où
il arrivait à Berlin, petite ville située dans l'état du New-Hampshire.
Berlin, qui est aujourd'hui un centre industriel important, avec une
population assez considérable, n'était pour ainsi dire à cette époque
qu'un village peu remarquable et peu remarqué. Ses habitants étaient
presque tous des catholiques qui avaient quitté l'Irlande pour échapper
à la persécution.
Notre héros connaissait cela par les différents ouvrages américains
qu'il avait lus. Berlin convenait bien à la vie ignorée qu'il se
proposait de mener désormais; là il pourrait librement remplir ses
devoirs religieux. C'était l'essentiel pour lui.
Mais le malheureux craignait de se compromettre en répondant franchement
aux questions qui lui seraient posées. Il ne voulait avoir jamais
recours au mensonge. Comment s'y prendre pour sortir d'embarras? Il
résolut, en mettant le pied sur le sol américain, de faire le muet.
Il s'assignait là un rôle excessivement difficile à jouer. La moindre
distraction pouvait le trahir. Pour ne pas être exposé à oublier son
rôle, il prit l'habitude de garder toujours dans sa bouche un petit
caillou, qui devait lui servir de moniteur au besoin.
C'est donc avec un petit caillou dans la bouche, que Jean-Charles, le
2 juillet au midi, se présenta, à Berlin, chez un nommé Patrick Kelly,
fermier assez à l'aise, qui habitait, avec sa femme et deux grands
garçons, une jolie maison blanchie à la chaux.
En voyant arriver cet homme, ce géant, sale, couvert de poussière et les
habits en lambeaux, les membres de la famille Kelly éprouvèrent de la
surprise et de la frayeur.
L'étranger les salua, et, par des signes qu'il avait longtemps
pratiqués, leur fit comprendre qu'il ne parlait pas et qu'il désirait,
en payant, avoir quelque chose à manger.
Douze dollars, qu'il avait pu soustraire aux flammes, composaient toute
sa fortune.
Le vieux fermier lui répondit qu'il ne voulait pas accepter d'argent,
et lui offrit de bon coeur de partager le modeste repas de famille. Il
approcha de la table une chaise et invita l'étranger à s'y asseoir.
Mais celui-ci déclina la politesse et exprima, toujours par signes,
qu'il mangerait quelques bouchées sur le perron de la maison.
La vieille fermière joignit ses instances à celles de son mari, mais
sans plus de succès.
Le visiteur paraissait tenir à manger seul et à l'écart.
On lui servit de la bonne soupe, du lard, des pommes de terre, du pain
de ménage très bien cuit, des crêpes, du lait et des brioches.
Le muet fit un excellent repas.
C'était le temps de la fenaison, et le vieux fermier avait une abondante
récolte à faire.
Le matin même de ce jour, on avait commencé à faucher dans un vaste
champ qui se trouvait à deux arpents de la maison.
Les faucheurs y avaient laissé les instruments de travail.
Jean-Charles se leva, se rendit au champ, prit une des faulx et se mit à
abattre le foin.
La faulx, dans ses mains habiles, allait de droite à gauche avec un
bruit clair et cadencé, et le foin tombait aussi dru que s'il eût été
rasé par une faucheuse!
Le père Kelly, sa femme et les deux garçons s'étaient avancés sur
le seuil de la porte et regardaient le faucheur avec une sincère
admiration.
--Je n'ai jamais vu, dit le vieillard, un homme manier la faulx avec
autant d'adresse et d'aisance; malgré la chaleur, il ne parait pas
sentir la fatigue! Voyez donc, ajouta-t-il, en s'adressant à ses
garçons, la large trouée qu'il a déjà faite dans le champ... de ce
train-là, il ne mettrait pas de temps à faire nos foins!
--Vous avez raison, père, répondit l'aîné des garçons, cet homme est
aussi adroit que fort, et ce serait un plaisir pour nous de travailler
sous sa direction. Pourquoi ne l'engagez-vous pas?
--Oui, oui... dit le bonhomme, en se grattant l'oreille, mais on ne
connaît pas ce géant-là, et je vous avoue qu'il me fait peur...
--Allons, allons! interrompit la mère Kelly, pourquoi aurais-tu peur de
cet homme? Il a une figure très respectable, et il a l'air si bon et si
malheureux!
C'est sans doute un chef de la rébellion canadienne qui a fui son pays
pour ne pas tomber au pouvoir des tyrans...
Puis il est catholique, car il a fait dévotement le signe de la croix
avant et après le repas; et je le crois Irlandais, vu qu'il comprend
parfaite ment notre langue.
A ta place, bonhomme, je lui proposerais de l'engager.
--C'est bien, ma vieille, je verrai ça ce soir, répondit le fermier; et
il sortit avec ses garçons pour aller rejoindre le faucheur.
Le vieillard félicita Jean-Charles sur son habileté à manier la faulx et
lui dit: «Je n'ai pas voulu accepter d'argent pour le dîner, mais vous
avez déjà trouvé moyen de le payer trois fois par votre travail... Allez
maintenant vous reposer à la maison pendant que nous travaillerons.»
Le pseudo-muet se contenta de sourire à ces aimables paroles et
continua, à faucher avec la même ardeur jusqu'au soir, ne s'arrêtant que
pour boire ou aiguiser sa faulx.
Sans exagération, il avait, fait à lui seul une fois plus d'ouvrage que
le vieillard et ses garçons ensemble!
C'était vraiment un homme extraordinaire que Jean-Charles Lormier!
Il avait marché toute la nuit et toute la matinée, ne s'était arrêté
qu'une demi-heure pour dîner, et cependant il paraissait encore plus
alerte que les garçons du père Kelly.
A sept heures, le vieux fermier invita l'étranger à venir prendre le
souper.
Il accepta l'invitation, mais s'obstina encore à vouloir manger sur le
perron.
Après le souper, Mme Kelley désigna à Jean-Charles la chambre qu'elle
lui avait, préparée; mais celui-ci fit comprendre à la brave femme, par
des gestes, qu'il ne devait pas occuper cette chambre, à cause de la
malpropreté de ses vêtements, et qu'il irait passer la nuit dans la
grange.
Toute la famille voulut le retenir à la maison, mais leur insistance fut
inutile.
Le colosse se dirigea vers la grange et monta au fenil, où l'on avait
déjà serré quelques bottes de foin.
Il fit sa prière, et, selon la pieuse habitude de toute sa vie, récita
le chapelet; puis, s'étendant sur le foin parfumé, il s'endormit
profondément.
Le lendemain matin, à trois heures, l'intrépide faucheur était debout,
frais et dispos. Il alla d'abord faire une marche sur la grève d'une
jolie petite rivière qui traversait les terres du père Kelly. Puis, à
quatre heures, armé de la faulx, il reprenait sa besogne aux champs.
C'est le travail qu'il fallait à cette nature pleine de sève; et depuis
qu'il avait repris l'ouvrage, il sentait ses forces se décupler et le
calme revenir dans son esprit.
Le vieux fermier était matinal, mais il ne se rendait jamais aux champs
avec ses garçons avant cinq heures; aussi fut-il surpris d'entendre,
vers quatre heures, le rythme cadencé de la faulx, il courut à la
croisée et vit le géant à l'ouvrage.
Déjà à l'oeuvre! pensa-t-il. Oh! oui, ma bonne femme--qui est une
physionomiste--avait bien raison de dire que ce colosse serait pour moi
un homme précieux. Mais j'hésite à le prendre à mon service, car il me
semble qu'il va me demander des gages trop élevés pour mes moyens...
Quel homme!
--Bonne femme! cria, le vieillard, viens donc voir, par curiosité,
travailler le muet; regarde ce long rang de foin qu'il a déjà aligné sur
le champ!
--Mais, mais, mais! fit la vieille, en s'extasiant à son tour; cet
homme-là va plus vite qu'une machine! Engage-le, bonhomme, engage-le, au
plus tôt: c'est le conseil que je te donne!
--Je le veux bien! mais je suis sûr qu'il va me demander un prix fou!
--C'est encore drôle! parle-lui en au déjeuner.
--Oui, je lui en parlerai.
Quelques instants après, le fermier et ses garçons jouaient de la faulx
avec le géant: et c'était beau d'entendre le bruit sonore et rythmé de
l'acier que répétaient les échos d'alentour!
A huit heures, la vieille fermière alla avertir les travailleurs que le
déjeuner était prêt, et tous revinrent à la maison avec elle.
Cette fois-ci, bon gré mal gré, Jean-Charles fut obligé de s'asseoir à
la table de famille.
Il dut, naturellement, ôter le caillou qu'il avait dans sa bouche, ce
qu'il fit avant d'entrer dans la maison; mais il se promit bien d'être
sur ses gardes et d'ouvrir la bouche seulement pour manger.
Vers la fin du repas, le père Kelly dit à Jean-Charles: «Aimeriez-vous à
rester ici pour nous aider aux travaux de la ferme?»
Notre héros fit un signe affirmatif.
--Combien me demandez-vous par mois?
Jean-Charles fit comprendre par des signes que la nourriture et le
vêtement lui suffiraient.
--Oh! alors, repartit le vieillard en riant, vous pouvez, désormais,
considérer ma maison comme la vôtre, et je saurai me montrer aussi
généreux que vous êtes peu exigeant...
*
* *
La mère Kelly était une femme de talent, d'ordre et de conduite; une de
ces épouses et de ces mères qui sont l'honneur et assurent la prospérité
d'une nation.
Elle était l'âme dirigeante de sa maison en même temps que l'idole de
son mari et de ses enfants. Non contente de faire à la perfection tous
les travaux du ménage, elle se livrait encore aux utiles industries qui
savent tirer parti de tout et sont une source d'épargne au foyer du
paysan.
Elle tissait la toile, la laine, taillait et confectionnait tous les
vêtements et la lingerie de la famille.
Gardienne vigilante de la maison, toujours occupée à un travail
intelligent et profitable, elle ne trouvait de temps ni pour les
promenades futiles et dissipantes, ni pour les commérages fielleux et
malsains.
Et le soir, en fermant ses paupières, elle pouvait dire, avec la
satisfaction du devoir accompli: «Ma journée a été bien remplie, et je
la présente devant vous, ô mon Dieu!»
Grâce à ses talents et à son travail, Mme Kelly donnait aux siens tout
ce dont ils avaient besoin, et augmentait chaque année le joli pécule
que son mari possédait déjà et qu'il avait placé à la banque.
*
* *
Jean-Charles, le lecteur s'en souvient, était, arrivé à Berlin, les
habits en lambeaux; il avait déchiré ses vêtements dans ses longues
courses, la nuit, à travers les bois.
La mère Kelly lui confectionna deux habillements.
Notre héros était fier d'être convenablement vêtu, non pas parce qu'il
avait le désir de plaire, mais parce qu'il comprenait qu'un bon chrétien
doit observer rigoureusement dans sa tenue les lois de la propreté et de
la décence.
La propreté sur soi, a dit une belle âme, est comme une seconde pudeur.
Et comme Jean-Charles avait la noble habitude de s'approcher, chaque
dimanche, de la sainte table pour y recevoir le corps adorable de
Jésus-Christ, il lui semblait que, pour se présenter devant le Roi des
rois, il devait se vêtir aussi proprement, sinon plus, qu'il convient de
le faire, quand on se présente devant un roi ou un grand du monde.
Il n'est pas nécessaire d'apporter de la toilette au banquet de
l'eucharistie, non! mais de la propreté et de la décence, oui!
Ce serait outrager Dieu que d'agir autrement.
Jean-Charles demeurait à plus d'un mille du village, et il n'y allait
que le dimanche.
S'il fuyait la société, c'est parce qu'il craignait d'y rencontrer des
compatriotes qui l'auraient reconnu et peut-être dénoncé à la justice
comme assassin!
Pourtant, bien habile eût été celui qui aurait reconnu le jeune héros de
Châteauguay dans cet homme, à la barbe et à la chevelure blanches, qu'on
voyait passer, appuyé sur une canne comme un vieillard, portant le
costume du paysan et coiffé d'un chapeau de paille à larges bord»!
Même une fois, en sortant de l'église, il s'était trouvé face à face
avec un de ses plus intimes amis de Saint-Denis, qui l'avait regardé
sans le reconnaître.
Ce fait avait quelque peu calmé ses appréhensions, mais il ne voulait
pas s'exposer.
*
* *
Jean-Charles était à Berlin depuis un an.
Il ignorait absolument ce qui s'était passé au Canada dans le cours de
ces douze longs mois.
L'exilé recherchait la solitude; cependant--curiosité bien légitime--il
désirait ardemment être renseigné sur les dispositions de ses amis à son
égard, sur le sort des malheureuses victimes de l'insurrection et sur
les affaires générales de son cher pays.
S'il avait pu seulement lire les journaux!
Mais il était privé de cette précieuse source de renseignements, caria
famille Kelly ne recevait aucun journal...
L'exil lui aurait peut-être paru supportable s'il eût pu, au moins,
satisfaire son goût pour l'étude; mais il n'avait pas de livres, et
n'osait pas aller en acheter au village!
Un dimanche l'après-midi, Jean-Charles était monté au grenier de
son logis pour chercher une médaille--souvenir de la bataille de
Châteauguay--qu'il portait toujours dans une de ses poches, et qu'il
avait perdue depuis quelque temps.
Il la trouva dans un coin, en arrière d'un vieux coffre poussiéreux.
En voulant remettre ce coffre à sa place, le chercheur en détacha le
couvercle qui glissa sur le plancher.
Un cri mêlé de surprise et de joie, s'échappa, de la bouche de notre
héros.
Que contenait donc ce coffre mystérieux?
Des livres... oui, un grand nombre de livres!
Jean-Charles, assis sur ses talons, restait ébahi en face de cette
bibliothèque d'un nouveau genre!
Enfin, il se décida à faire l'examen de son trésor.
Le premier volume--grand format qu'il sortit, était un recueil des
principales productions de Shakspeare: _Othello, Hamlet, Macbeth,
Henri VI, et la Mort de Richard III_; puis un dictionnaire anglais
et français; un volume renfermant le _Paradis perdu_ et les poésies
choisies de Milton; une grammaire anglaise; une histoire universelle;
les principaux poèmes et drames de Byron.
Bref, il y avait dans ce coffre, entassés pêle-mêle, une centaine de
volumes classiques et religieux, et plusieurs cahiers remplis de notes
relatives à l'enseignement de la langue anglaise.
L'heure du souper était passée depuis longtemps et la famille Kelly
attendait encore Jean-Charles pour se mettre à table.
--Que fait donc le géant? dit le vieux fermier.
--Il me semble que j'entends des pas, en haut, répondit sa femme. Va
donc voir s'il est là.
Le vieillard se rendit au grenier et trouva notre héros, tout couvert de
poussière, occupé à placer soigneusement les livres sur des tablettes.
En voyant le vieux fermier, Jean-Charles lui montra les livres avec une
joie enfantine!
--Ces livres, fit le bonhomme, sont un héritage de mon frère aîné,
ancien professeur, décédé à Cork, en Irlande, il y a quarante ans.
Venez-vous souper? ajouta-t-il.
Jean-Charles regarda à sa montre et constata, avec étonnement, qu'il
était sept heures et quart!
Il descendit avec le père Kelly.
Les quelques heures qu'il venait de passer en tête à tête avec les
livres, lui avaient paru bien courtes. Et cette trouvaille lui procurait
autant de bonheur que la découverte d'un trésor en procure au mineur.
Il sentit se réveiller sa passion pour l'étude.
Sa connaissance de l'anglais était assez grande: il lisait et écrivait
avec facilité en cette langue; mais il voulut en pénétrer les secrets et
le génie, et se mit à l'oeuvre avec courage.
De temps à autre, quand les travaux de la ferme ne pressaient pas, et
qu'il avait besoin de distraction, notre héros allait à la chasse ou
à la pêche. Il pouvait aisément contenter ces goûts, car la rivière
Wilson, qui traversait les terres du père Kelly, était très
poissonneuse, et le gibier foisonnait dans les bois d'alentour.
En somme, pour un homme comme lui qui se croyait déchu de ses droits, de
sa dignité, et exclu pour toujours de la société des honnêtes gens, une
telle vie ne manquait pas d'agrément et d'utilité, et il en remerciait
tous les jours le bon Dieu.
La maison du vieux fermier était fort habitable, et l'exil maintenant
n'y pesait pas trop. Elle était petite, mais le coeur de son
propriétaire était grand. On eût pu écrire sur le seuil de ce logis les
mots du philosophe latin: _Parva domus, magna quies!_
Dans l'esprit des membres de la famille Kelly, le géant--comme ils
appelaient notre héros--était un grand persécuté, un saint, et tous lui
témoignaient la plus sincère vénération.
Ils le croyaient réellement muet.
Jean-Charles pouvait, depuis longtemps, se dispenser du caillou: à force
de rester silencieux, il avait pour ainsi dire perdu l'usage de la
parole.
Au milieu de ses épreuves, Jean-Charles avait reçu du ciel une
consolation, la plus grande qu'il pût désirer: celle de croire que son
frère était sauvé!
Une nuit, il vit, en songe, son frère s'approcher de lui, la figure
toute rayonnante d'espérance, et lui dire: «Frère, console-toi, car j'ai
reconnu mes fautes quelques instants avant de mourir, et Dieu a eu pitié
de moi! Prie pour le soulagement de mes peines...»
C'était dans la première nuit de mai.
Chaque nuit de ce mois consacré à la Sainte-Vierge, le même songe revint
flotter dans son imagination et la même figure lui apparut.
La dernière unit, l'ombre mystérieuse laissa tomber, en disparaissant,
ces paroles qui allèrent droit au coeur du pauvre exilé: «Au revoir dans
le ciel!»
Le matin, en s'agenouillant pour sa prière, Jean-Charles fît monter vers
Dieu de vives actions de grâces!
Que m'importent, se dit-il, les jugements des hommes, le mépris de mes
concitoyens et l'exil, si mon frère est sauvé!
Il ne me reste plus qu'à attendre, ici, l'heure où Dieu daignera
m'appeler à lui.