C'était en 18..., par un de ces chauds dimanches de juillet où les
citadins, après les offices religieux aiment à s'éloigner un peu de
la ville, afin de respirer un air plus pur, tout en se reposant des
fatigues de la semaine.
Les privilégiés de la fortune se payent le luxe d'une promenade en
voiture à travers les jolies paroisses qui environnent Québec. Ils n'ont
que l'embarras du choix, car Beauport, Charlesbourg, Lorette, Cap-Rouge,
Sainte-Foye, Sillery, sont des lieux charmants qui invitent au repos et
à la rêverie.
Mais les pauvres, dont les jambes sont aussi solides que le coeur est
joyeux, se rendent à pied en dehors des barrières, et vont passer le
reste de l'après-midi à l'ombre des grands arbres.
Des familles entières descendent à la rivière Saint-Charles. Là, sous
les regards des parents, les enfant prennent leurs joyeux ébats.
Plusieurs bambins, jambes nues, courent au bord de l'onde, en dirigeant
des bateaux minuscules qui dansent sur l'eau, au bout de leur ficelle,
et dont les oscillations causent des émotions à ces marins en herbe.
Ailleurs, de gentils mioches, légers comme des papillons, se
poursuivent, s'empoignent, se bousculent et roulent, pèle-mêle, sur le
sable fin de la grève.
Leurs rires argentins résonnent et leurs petits cris éclatent parfois
comme une décharge de pétards.
Les parents, témoins de ce gracieux spectacle, partagent les joies
des enfants. Et ces joies si pures leur font oublier les soucis de la
veille, et retrempent leur courage et leurs vertus.
D'autres enfin--les amateurs de l'art nautique--prennent place dans une
barque légère et battent les flots en cadence en faisant retentir l'air
de mille refrains.
Bref, tous les goûts peuvent se satisfaire, et l'homme est libre de
choisir les amusements qui lui plaisent le mieux, pourvu qu'il sache
respecter toujours les règles de la morale et de la prudence.
Or, ce dimanche-là, pour échapper à l'intensité d'une chaleur torride,
un grand nombre de personnes étaient venues se reposer sur la rive sud
de la rivière Saint-Charles, à l'endroit connu sous le nom de _l'ancien
chantier-Gingras_.
*
* *
La marée est haute, et l'onde perfide que dore la lumière éclatante du
soleil, déroule mollement ses plis en modulant sa chanson monotone et
reposante.
Quelques jeunes gens bien délurés s'agitent sur le rivage. Ils
gesticulent et parlent tous à la fois. On les dirait sur des charbons
ardents.
--Tiens! voilà Joachim Bédard! s'écrie l'un d'eux, en jetant son chapeau
en l'air.
--Hourra! hourra! font les autres, en entourant le nouveau venu.
--Que me voulez-vous donc? demande Joachim Bédard, étonné et ahuri.
--Ce que nous te voulons, cher petit Joachim, reprend Pitre Verret, le
plus bavard de la bande, c'est que tu nous prêtes ta chaloupe pour aller
faire un tour sur cette charmante nappe d'eau, et, va sans dire, que tu
viennes avec nous, mon petit coeur! Puis, sans lui donner le temps de
répondre, il continue: «Vois ta barque onduler et parfois bondir, comme
si elle voulait briser sa chaîne. Vite! sors ta clef, et rends la
liberté à cette gentille prisonnière!»
--Oui, oui! approuvent las autres lurons, désireux de se signaler aux
regards, autant que de naviguer.
--C'est bien! fait Joachim Bédard; allons-y!
--Moi, je vous conseille de ne pas y aller! dit, sur un ton autoritaire
et prétentieux, un petit vieillard nerveux qui interrogeait le
firmament.
--Pourquoi cela, père Latourelle? demande Joachim Bédard.
--Parce que nous allons avoir un grain accompagné d'éclairs et de
tonnerre, et je vous assure qu'il est dangereux de s'aventurer sur
l'eau.
--N'ayez pas peur, père Latourelle, répond Joachim Bédard, nous ne nous
exposerons point. Du reste, nous avons bon bras et bon oeil, que diable!
--Jeunes gens! réplique le vieillard, en élevant la voix, je vous répète
que vous feriez mieux de rester ici. Je suis un vieux marin, moi, et je
vous dis que nous allons avoir une bourrasque terrible.
--Nous serons prudents, père Latourelle, reprennent les jeunes étourdis
en sautant dans l'embarcation.
Un! deux! trois! commande celui qui parait le chef de la bande. Et les
rames, maniées par douze bras vigoureux, impriment à la chaloupe un élan
qui l'éloigné rapidement da rivage.
Lorsqu'ils ont atteint le milieu de la rivière, Joachim Bédard, le
commandant, invite Pitre Verret, le premier ténor du choeur de l'orgue,
à chanter une chanson.
Pitre Verret, sans se faire prier, entonne de sa plus belle voix le
chant du _Napolitain_:
Le doux printemps se lève,
Riche comme un beau rêve:
Partons, amis, partons, (Bis)
L'hirondelle légère
Ne rase pas la terre:
Les vents nous seront bons. (Bis)