Elle noua l'argent dans un coin de son mouchoir de poche, et

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GERMAINE

PAR

EDMOND ABOUT

SOIXANTE-SIXIÈME MILLE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1903

A

MADAME LA PRINCESSE

SOPHIE SCHAHOFFSKOY

NÉE MODÈNE

HOMMAGE

DE TRÈS RESPECTUEUSE AMITIÉ

GERMAINE.

I

LES ÉTRENNES DE LA DUCHESSE.

Vers le milieu de la rue de l'Université, entre le numéro 51 et le 57,

on voit quatre hôtels qui peuvent compter parmi les plus beaux de

Paris. Le premier appartient à M. Pozzo di Borgo; le second, au comte

de Mailly; le troisième, au duc de Choiseul; le dernier au baron de

Sanglié. C'est celui qui fait l'angle de la rue Bellechasse.

L'hôtel de Sanglié est une habitation de noble apparence. La porte

cochère s'ouvre sur une cour d'honneur soigneusement sablée et tapissée

de treilles centenaires. La loge du suisse est à gauche, cachée sous un

lierre épais où les moineaux et les portiers babillent à l'unisson. Au

fond de la cour à droite, un large perron, abrité sous une marquise,

conduit au vestibule et au grand escalier. Le rez-de-chaussée et le

premier sont occupés par le baron tout seul; il jouit sans partage d'un

vaste jardin borné par d'autres jardins, peuplé de fauvettes, de merles

et d'écureuils qui vont de l'un chez l'autre en pleine liberté, comme

s'ils étaient habitants d'un bois, et non citoyens de Paris.

Les armes des Sanglié, peintes à la cire, se répètent sur tous les murs

du vestibule. C'est un sanglier d'or sur champ de gueules. L'écusson est

supporté par deux lévriers et surmonté d'un tortil de baron avec cette

légende: SANG LIÉ AU ROY. Une demi-douzaine de lévriers vivants, groupés

suivant leur fantaisie, s'agacent au pied de l'escalier, mordillent les

véroniques en fleur dans les vases du Japon, ou s'aplatissent sur le

tapis en allongeant leur tête serpentine. Les valets de pied, assis sur

des banquettes de Beauvais, se croisent solennellement les bras, comme

il convient à des gens de bonne maison.

Le 1er janvier 1853, vers les neuf heures du matin, tous les domestiques

de l'hôtel tenaient sous le vestibule un congrès tumultueux. L'intendant

du baron, M. Anatole, venait de leur distribuer leurs étrennes. Le

maître d'hôtel avait reçu cinq cents francs, le valet de chambre deux

cent cinquante. Le moins favorisé de tous, le marmiton, contemplait avec

une tendresse inexprimable deux beaux louis d'or tout neufs. Il y avait

des jaloux dans l'assemblée, mais pas un mécontent, et chacun disait en

son langage que c'est plaisir de servir un maître riche et généreux.

Ces messieurs formaient un groupe assez pittoresque autour d'une des

bouches du calorifère. Les plus matineux avaient déjà la grande livrée;

les autres portaient encore le gilet à manches, qui est la petite tenue

des domestiques. Le valet de chambre était tout de noir habillé, avec

des chaussons de lisière; le jardinier ressemblait à un villageois

endimanché; le cocher était en veste de tricot et en chapeau galonné; le

suisse, en baudrier d'or et en sabots. On apercevait ça et là, le long

des murs, un fouet, une étrille, un bâton à cirer, une tête de loup, et

des plumeaux dont je ne sais pas le nombre.

Le maître dormait jusqu'à midi, en homme qui a passé la nuit au club:

on avait bien le temps de se mettre à l'ouvrage. Chacun faisait d'avance

emploi de son argent, et les châteaux en Espagne allaient bon train.

Tous les hommes, petits et grands, sont de la famille de Perrette qui

portait un pot au lait.

«Avec ça et ce que j'ai de côté, disait le maître d'hôtel, j'arrondirai

ma rente viagère. On a du pain sur la planche, Dieu merci! et l'on ne se

laissera manquer de rien sur ses vieux jours.

--Parbleu! reprit le valet de chambre, vous êtes garçon; vous n'avez

que vous à penser. Mais, moi, j'ai de la famille. Aussi, je donnerai

mon argent à ce petit jeune homme qui va à la Bourse. Il me tripotera

quelque chose.

--C'est une idée, ça, monsieur Ferdinand, repartit le marmiton.

Portez-lui donc mes quarante francs, quand vous irez.»

Le valet de chambre répondit d'un ton protecteur: «Est-il jeune!

Qu'est-ce qu'on peut faire à la Bourse avec quarante francs?

--Allons, dit le jeune homme en étouffant un soupir, je les mettrai à la

caisse d'épargne!»

Le cocher partit d'un gros éclat de rire. Il frappa sur son estomac

en criant: «Ma caisse d'épargne, à moi, la voici. C'est là que j'ai

toujours placé mes fonds, et je m'en suis bien trouvé. Pas vrai, père

Altroff?»

Le père Altroff, suisse de profession, Alsacien de naissance, grand,

vigoureux, ossu, pansu, large des épaules, énorme de la tête, et aussi

rubicond qu'un jeune hippopotame, sourit du coin de l'oeil et fit avec

sa langue un petit bruit qui valait un long poème.

Le jardinier, fine fleur de Normand, fit sonner son argent dans sa main,

et répondit à l'honorable préopinant: «Allais, marchais! ce qu'on a bu,

on ne l'a plus. Il n'est tel placement qu'une bonne cachette dans un

vieux mur ou dans un arbre creux. Argent bien enfouie, les notaires ne

la mangent point!»

L'assemblée se récria sur la naïveté du bonhomme qui enterrait ses écus

tout vifs, au lieu de les faire travailler. Quinze ou seize exclamations

s'élevèrent en même temps. Chacun dit son mot, trahit son secret,

enfourcha son dada, secoua sa marotte. Chacun frappa sur sa poche et

caressa bruyamment les espérances certaines, le bonheur clair et liquide

qu'il avait emboursé le matin. L'or mêlait sa petite voix aiguë à ce

concert de passions vulgaires; et le cliquetis des pièces de vingt

francs, plus capiteux que la fumée du vin ou l'odeur de la poudre,

enivrait ces pauvres cervelles et accélérait le battement de ces coeurs

grossiers.

Au plus fort du tumulte, une petite porte s'ouvrit sur l'escalier, entre

le rez-de-chaussée et le premier étage. Une femme, vêtue de haillons

noirs, descendit vivement les degrés, traversa le vestibule, ouvrit la

porte vitrée et disparut dans la cour.

Ce fut l'affaire d'une minute, et pourtant cette sombre apparition

éteignit la joie de tous ces valets en belle humeur. Ils se levèrent sur

son passage avec les marques d'un profond respect. Les cris s'arrêtèrent

dans leur gosier, et l'or ne sonna plus dans leurs poches. La pauvre

femme avait laissé derrière elle comme une traînée de silence et de

stupeur.

Le premier qui se remit fut le valet de chambre, un esprit fort.

«Sapristi! cria-t-il, j'ai cru voir passer la misère en personne. Voilà

mon jour de l'an gâté dès le matin. Vous verrez que rien ne me réussira

jusqu'à la Saint-Sylvestre. Brrr! j'ai froid dans le dos.

--Pauvre femme! dit le maître d'hôtel. Ça a eu des mille et des cents,

et puis voilà! Qui est-ce qui croirait que c'est une duchesse?

--C'est son gueux de mari qui lui a tout mangé.

--Un joueur!

--Un homme sur sa bouche!

--Un coureur qui trotte du matin au soir, avec ses vieilles jambes, à la

suite de tous les cotillons!

--C'est pas lui qui m'intéresse: il n'a que ce qu'il mérite.

--Sait-on comment va Mlle Germaine?

--Leur négresse m'a dit qu'elle était au plus bas. Elle crache le sang à

plein mouchoir.

--Et pas de tapis dans sa chambre! Cette enfant-là ne guérirait que dans

les pays chauds, à Florence ou en Italie.

--Ça fera un ange au ciel du bon Dieu.

--C'est ceux qui restent qui sont à plaindre!

--Je ne sais pas comment la duchesse sortira de là. Des comptes à

n'en plus finir chez tous les fournisseurs! Le boulanger parle de leur

refuser crédit.

--Combien ont-ils de loyer là-haut?

--Huit cents. Mais je m'étonne si monsieur à jamais vu la couleur de

leur argent.

--Si j'étais de lui, j'aimerais mieux laisser le petit appartement

vacant que de garder des personnes qui font tache dans l'hôtel.

--Es-tu bête! Pour qu'on ramasse sur le pavé le duc de La Tour

d'Embleuse et sa famille? Ces misères-là, vois-tu, c'est comme les

plaies du faubourg: nous avons tous intérêt à les cacher.

--Tiens! dit le marmiton, je m'en moque pas mal! Pourquoi qu'ils ne

travaillent pas? Les ducs sont des hommes comme les autres.

--Garçon! reprit gravement le maître d'hôtel, tu dis des choses

incohérentes. La preuve qu'ils ne sont pas des hommes comme les autres,

c'est que moi, ton supérieur, je ne serai pas seulement baron pendant

une heure de ma vie. D'ailleurs la duchesse est une femme sublime,

et elle fait des choses dont ni toi ni moi ne serions capables.

Mangerais-tu du bouilli pendant un an à tous tes repas?

--Dame! ça n'est pas amusant, le bouilli!

--Eh bien! la duchesse met le pot-au-feu tous les deux jours, parce que

son mari n'aime pas la soupe maigre. Monsieur dîne d'un bon tapioca au

gras, avec un bifteck ou une paire de côtelettes, et la pauvre sainte

femme avale jusqu'au dernier morceau de gîte qui se bouillit dans la

maison. Est-ce beau, cela?»

Le marmiton fut touché dans l'âme. «Mon bon monsieur Tournoy, dit-il

au maître d'hôtel, c'est des gens bien intéressants. Est-ce qu'on ne

pourrait pas leur faire passer quelques douceurs, en s'entendant avec

leur négresse?

--Ah bien oui! elle est aussi fière qu'eux; elle ne voudrait rien de

nous. Et cependant m'est avis qu'elle ne déjeune pas tous les jours.»

Cette conversation aurait pu durer longtemps, si M. Anatole n'était venu

l'interrompre. Il entra juste à point pour couper la parole au chasseur,

qui ouvrait la bouche pour la première fois. L'assemblée se dispersa en

toute hâte; chaque orateur emporta ses instruments de travail, et il ne

resta dans la salle des délibérations qu'un de ces balais gigantesques

qu'on appelle tête de loup.

Cependant Marguerite de Bisson, duchesse de La Tour d'Embleuse,

cheminait à pas pressés dans la direction de la rue Jacob. Les passants

qui la frôlèrent du coude en courant donner ou recevoir des étrennes la

trouvèrent semblable à ces Irlandaises désespérées qui piétinent sur le

macadam des rues de Londres à la poursuite d'un penny. Fille des ducs

de Bretagne, femme d'un ancien gouverneur du Sénégal, la duchesse

était coiffée d'un chapeau de paille teinte en noir, dont les brides se

tordaient comme des ficelles. Une voilette d'imitation, percée en cinq

ou six endroits, cachait mal son visage et lui donnait une physionomie

étrange. Cette belle tête, marquée de taches blanches d'inégale

grandeur, semblait défigurée par la petite vérole. Un vieux crêpe de

Chine, noirci par les soins du teinturier et roussi par les intempéries

de l'air, laissait tomber tristement ses trois pointes, dont la frange

effleurait la neige du trottoir. La robe qui se cachait là-dessous était

si fatiguée que le tissu était méconnaissable. Il eût fallu l'examiner

de bien près et à la loupe pour reconnaître une moire ancienne démoirée,

limée, coupée dans les plis, effrangée par en bas, et dévorée par

la boue corrosive du pavé de Paris. Les souliers qui supportaient ce

lamentable édifice n'avaient plus ni forme ni couleur. Le linge ne se

montrait nulle part, ni au col, ni aux manches. Quelquefois, au passage

d'un ruisseau, la robe se relevait à droite et laissait voir un bas de

laine grise, un simple jupon de futaine noire. Les mains de la duchesse,

rougies par un froid piquant, se cachaient sous son châle. Elle traînait

les pieds en marchant, non par une habitude de nonchalance, mais dans la

peur de perdre ses souliers.

Par un contraste que vous avez pu observer quelquefois, la duchesse

n'était ni maigre, ni pâle, ni enlaidie en aucune façon par la misère.

Elle avait reçu de ses ancêtres une de ces beautés rebelles qui

résistent à tout, même à la faim. On a vu des prisonniers qui

engraissaient dans leur cachot jusqu'à l'heure de la mort. A l'âge de

quarante-sept ans, Mme de La Tour d'Embleuse conservait de beaux restes

de jeunesse. Ses cheveux étaient noirs, et elle avait trente-deux dents

capables de broyer le pain le plus dur. Sa santé était moins florissante

que sa figure, mais c'est un secret qui restait entre elle et son

médecin. La duchesse touchait à cette heure dangereuse et quelquefois

mortelle où la femme disparaît pour faire place à l'aïeule. Plus d'une

fois elle avait été saisie par des suffocations étranges. Elle rêvait

souvent que le sang la prenait à la gorge pour l'étouffer. Des chaleurs

inexplicables lui montaient au cerveau par bouffées, et elle s'éveillait

dans un bain de vapeur animale où elle s'étonnait de ne point mourir. Le

docteur Le Bris, un jeune médecin et un vieil ami, lui recommandait un

régime doux, sans fatigues et surtout sans émotions. Mais quelle âme

stoïcienne aurait traversé sans s'émouvoir de si rudes épreuves?

Le duc César de La Tour d'Embleuse, fils d'un des émigrés les plus

fidèles au roi et les plus acharnés contre le pays, fut récompensé

magnifiquement des services de son père. En 1827, Charles X le nomma

gouverneur général de nos possessions dans l'Afrique occidentale. Il

était à peine âgé de quarante ans. Pendant vingt-huit mois de séjour

dans la colonie, il tint tête aux Maures et à la fièvre jaune; puis il

demanda un congé pour venir se marier à Paris. Il était riche, grâce

au milliard d'indemnité; il doubla sa fortune en épousant la belle

Marguerite de Bisson, qui possédait à Saint-Brieuc soixante mille livres

de rente. Le roi signa son contrat le même jour que les ordonnances, et

le duc se trouva marié et destitué tout d'un coup. Le nouveau pouvoir

l'aurait accueilli volontiers dans la foule des transfuges; on dit même

que le ministère de Casimir Périer lui fit quelques avances. Il dédaigna

tous les emplois, par fierté d'abord, et autant par une invincible

paresse. Soit qu'il eût dépensé en trois ans tout ce qu'il avait

d'énergie, soit que la vie facile de Paris le retint par un attrait

irrésistible, son seul travail pendant dix ans fut de promener ses

chevaux au Bois et de montrer ses gants jaunes au foyer de l'Opéra.

Paris était un pays nouveau pour lui, car il avait vécu à la campagne

sous la férule inflexible de son père, jusqu'au jour où il partit pour

le Sénégal. Il goûta si tard à tous les plaisirs, qu'il n'eut pas le

temps de se blaser.

Tout lui parut bon, les jouissances de la table, les satisfactions de la

vanité, les émotions du jeu, et même les joies austères de la famille.

Il montrait dans sa maison l'empressement d'un jeune mari, et dans le

monde la fougue d'un fils de famille émancipé. Sa femme était la plus

heureuse de France, mais elle n'était pas la seule dont il fit le

bonheur. Il pleura de joie à la naissance de sa fille, vers l'été de

1835. Dans l'excès de son bonheur, il acheta une maison de campagne

à une danseuse dont il était fou. Les dîners qu'il donnait chez lui

n'avaient point de rivaux, si ce n'est les soupers qu'il donnait chez

sa maîtresse. Le monde, qui est toujours indulgent pour les hommes,

lui pardonna ce gaspillage de sa vie et de sa fortune. On trouva

qu'il faisait galamment les choses, puisque ses plaisirs du dehors

n'éveillaient pas un écho douloureux dans sa maison. En bonne justice,

pouvait-on lui reprocher de répandre un peu partout le trop-plein de

sa bourse et de son coeur? Aucune femme ne plaignit la duchesse; et,

en effet, elle n'était pas à plaindre. Il évitait soigneusement de se

compromettre, il ne se montrait en public qu'avec sa femme, et il aurait

mieux aimé manquer une partie que de l'envoyer seule au bal.

Cette vie en partie double, et les ménagements dont un galant homme

sait envelopper ses plaisirs, eurent bientôt entamé son capital. Rien ne

coûte plus cher à Paris que l'ombre et la discrétion. Le duc était trop

grand seigneur pour compter avec personne. Il ne sut jamais rien refuser

à sa femme ni à la femme d'autrui. Ne croyez pas qu'il ignorât les

brèches énormes qu'il faisait à sa fortune; mais il comptait sur le

jeu pour tout réparer. Les hommes à qui le bien est venu en dormant

s'habituent à une confiance illimitée dans le destin. M. de La Tour

d'Embleuse était heureux comme celui qui prend les cartes pour la

première fois. On estime que ses gains de l'année 1841 doublèrent son

revenu et au delà. Mais rien ne dure en ce monde, pas même le bonheur au

jeu: il en fit bientôt l'expérience. La liquidation de 1848, qui mit

à nu tant de misères, lui apprit qu'il était ruiné sans ressource.

Il aperçut sous ses pieds un abîme sans fond. Un autre aurait perdu

l'esprit; il ne perdit pas même l'espérance. Il alla droit à sa femme et

lui dit gaiement: «Ma chère Marguerite, cette maudite révolution nous a

tout pris. Nous n'avons pas mille francs à nous.»

La duchesse ne s'attendait pas à semblable nouvelle. Elle songea à sa

fille, et pleura amèrement.

«Ne craignez rien, lui dit-il; c'est un orage qui passe. Comptez sur

moi; je compte sur le hasard. On dit que je suis un homme léger; tant

mieux! je reviendrai sur l'eau.»

La pauvre femme essuya ses larmes et lui dit:

«Bien, mon ami! Vous travaillerez?

--Moi! Fi donc! J'attendrai la Fortune: c'est une capricieuse; elle

est trop bien avec moi pour me quitter de but en blanc sans esprit de

retour.»

Le duc attendit huit ans dans un petit appartement de l'hôtel de

Sanglié, au-dessus des écuries. Ses anciens amis, dès qu'ils eurent le

temps de se reconnaître, l'aidèrent de leur bourse et de leur crédit. Il

emprunta sans scrupule, en homme qui avait beaucoup prêté sans billet.

On lui offrit plusieurs emplois, tous honorables. Une compagnie

industrielle voulut l'adjoindre à son conseil de surveillance, avec une

allocation qui valait un traitement. Il refusa, de peur de déroger. «Je

veux bien vendre mon temps, dit-il; mais je n'entends pas prêter mon

nom.» C'est ainsi qu'il descendit un à un tous les échelons de la

misère, décourageant ses amis, fatiguant ses créanciers, se fermant

toutes les portes, usant son nom qu'il ne voulait pas compromettre, mais

sans jamais prendre au sérieux l'habit râpé qu'il promenait dans les

rues, et sa cheminée sans feu, faute de deux morceaux de bois.

Le 1er janvier 1853, la duchesse portait au mont-de-piété son anneau de

mariage.

Il faut être bien destitué de tout secours humain pour engager un objet

d'aussi mince valeur qu'un anneau de mariage. Mais la duchesse n'avait

pas un centime à la maison, et l'on ne vit pas sans argent, quoique la

confiance soit le grand ressort du commerce de Paris. On se procure

bien des choses sans les payer, lorsqu'on peut jeter sur le comptoir du

marchand un beau nom et une adresse imposante. Vous pouvez meubler votre

maison, remplir votre cave et monter votre garde-robe sans faire voir

aux fournisseurs la couleur de vos écus. Mais il y a mille dépenses

quotidiennes qui ne se font que la bourse à la main. Un habit se prend

à crédit, mais le raccommodage se paye comptant. Il est quelquefois plus

facile d'acheter une montre que d'acheter un chou. La duchesse avait

chez quelques fournisseurs un restant de crédit qu'elle ménageait avec

un soin religieux; mais quant à l'argent, elle ne savait où le prendre.

Le duc de La Tour d'Embleuse ne possédait plus d'amis: il les avait

dépensés comme le reste de sa fortune. Tel camarade de collège nous aime

jusqu'à concurrence de mille francs; tel compagnon de plaisir est homme

à nous prêter cent louis; tel voisin charitable représente une valeur de

mille écus. Passé un certain chiffre, le prêteur est dégagé de tous

les devoirs de l'amitié: il n'a rien à se reprocher; il a bien fait les

choses; il ne vous doit plus rien; il a le droit de détourner les yeux

lorsqu'il vous rencontre et de défendre sa porte quand vous entrez chez

lui. Les amies de la duchesse s'étaient détachées d'elle l'une après

l'autre. L'amitié des femmes est assurément plus chevaleresque que celle

des hommes; mais dans l'un et l'autre sexe on n'a d'affection durable

que pour ses égaux. On éprouve un plaisir délicat à gravir deux ou trois

fois un escalier difficile et à s'asseoir en grande toilette auprès d'un

grabat, mais il est peu d'âmes assez héroïques pour vivre familièrement

avec le malheur d'autrui. Les plus chères amies de la pauvre femme,

celles qui l'appelaient Marguerite, avaient senti leur coeur se

refroidir dans cet appartement sans tapis et sans feu; elles n'y

venaient plus. Lorsqu'on leur parlait de la duchesse, elles faisaient

son éloge, elles la plaignaient sincèrement, elles disaient: «Nous nous

aimons toujours, mais nous ne nous voyons presque jamais. C'est la faute

de son mari!»

Dans ce délaissement lamentable, la duchesse avait eu recours au dernier

ami des malheureux, au créancier qui prête à gros intérêt, mais sans

objection et sans reproche. Le mont-de-piété gardait ses bijoux, ses

fourrures, ses dentelles, le meilleur de son linge et de sa garde-robe,

et l'avant-dernier matelas de son lit. Elle avait tout engagé sous les

yeux du vieux duc, qui regardait partir une à une toutes les pièces

de son mobilier, et leur souhaitait gaiement un bon voyage. Cet

incompréhensible vieillard vivait dans sa maison comme Louis XV dans son

royaume, sans souci de l'avenir, et disant: «Après moi le déluge!» Il se

levait tard, déjeunait de bon appétit, passait une heure à sa toilette,

teignait ses cheveux, plâtrait ses rides, mettait du rouge, polissait

ses ongles, et promenait ses grâces dans Paris jusqu'à l'heure du dîner.

Il ne s'étonnait point de voir un bon repas sur la table, et il était

trop discret pour demander à sa femme où elle l'avait trouvé. Si la

pitance était maigre, il en faisait son deuil, et souriait à la mauvaise

fortune comme autrefois à la bonne. Lorsque Germaine commença à tousser,

il la plaisanta agréablement sur cette mauvaise habitude. Il fut

longtemps sans voir qu'elle dépérissait. Le jour où il s'en aperçut, il

éprouva une vive contrariété.

Quand le docteur lui annonça que la pauvre enfant ne pouvait être sauvée

que par miracle. Il l'appela médecin Tant-Pis, et dit en se frottant

les mains: «Allons, allons, cela ne sera rien!» Il ne savait pas bien

lui-même s'il prenait ces airs dégagés pour rassurer sa famille, ou si

sa légèreté naturelle l'empêchait de sentir la douleur. Sa femme et sa

fille l'adoraient tel qu'il était. Il traitait la duchesse avec la même

galanterie qu'au lendemain du mariage, et il faisait sauter Germaine

sur ses genoux. La duchesse ne le soupçonna jamais d'être la cause de

sa ruine; elle voyait en lui, depuis vingt-trois ans, un homme parfait;

elle prenait son indifférence pour du courage et de la fermeté; elle

espérait en lui, malgré tout, et le croyait capable de relever sa maison

par un coup de fortune.

Germaine avait quatre mois à vivre, au sentiment du docteur Le Bris.

Elle devait tomber aux premiers jours du printemps; les lilas blancs

auraient le temps de fleurir sur sa tombe. Elle pressentait sa

destinée et jugeait son état avec une clairvoyance bien rare chez les

phthisiques. Peut-être même avait-elle soupçon du mal qui minait sa

mère. Elle couchait à côté de la duchesse, et dans ses longues nuits

d'insomnie elle s'effrayait quelquefois du sommeil haletant de sa chère

garde-malade. «Quand je serai morte, pensait-elle, maman me suivra de

près. Nous ne nous quitterons pas pour longtemps. Mais que deviendra mon

père?»

Tous les soucis, toutes les privations, toutes les douleurs physiques et

morales habitaient ce petit coin de l'hôtel Sanglié; et dans Paris où la

misère abonde, il n'y avait peut-être pas une famille plus complètement

misérable que celle de La Tour d'Embleuse, qui possédait pour dernière

ressource un anneau de mariage.

La duchesse courut d'abord à la succursale du mont-de-piété qui est

située dans la rue Bonaparte, auprès de l'École des Beaux-Arts. Elle

trouva la maison fermée: n'était-ce pas jour de fête? L'idée lui vint

que le commissionnaire de la rue de Condé aurait peut-être ouvert sa

boutique. Elle remonta le faubourg jusqu'à la rue de Condé: porte close.

Alors elle ne sut plus où s'adresser, car les établissements de ce genre

ne sont pas communs au faubourg Saint-Germain. Cependant, comme il ne

fallait pas que le duc commençât l'année par le jeûne, elle entra chez

un petit bijoutier du carrefour de l'Odéon, et elle vendit sa bague

pour onze francs. Le marchand promit de la garder trois mois à sa

disposition, dans le cas où elle voudrait la racheter.

Elle noua l'argent dans un coin de son mouchoir de poche, et marcha sans

s'arrêter jusqu'à la rue des Lombards. Elle entra chez un droguiste,

acheta un flacon d'huile de foie de morue pour Germaine, traversa

la halle, choisit une langouste et un perdreau, et revint, crottée

jusqu'aux genoux, à l'hôtel de Sanglié. Il lui restait quarante

centimes.

L'appartement qu'elle occupait alors est une construction légère,

ajoutée il y a quelque trente ans aux communs de l'hôtel. Les quatre

pièces qui le composent sont séparées par des cloisons de bois.

L'antichambre s'ouvre d'un côté sur le salon, de l'autre sur un long

couloir qui mène à la chambre du duc. On passe du salon à la chambre de

la duchesse, et de là dans la salle à manger, qui termine l'enfilade et

relie la chambre de la duchesse à celle de son mari.

Mme de La Tour d'Embleuse trouva dans l'antichambre son unique servante,

la vieille Sémiramis, qui pleurait silencieusement sur une feuille de

papier.

«Qu'est-ce que tu tiens là? lui dit-elle.

--Madame, c'est tout ce que le boulanger a apporté. Nous n'aurons plus

de pain si nous ne donnons pas d'argent.»

La duchesse prit le mémoire; il se montait à plus de six cents francs:

«Ne pleure pas, dit-elle. Voici un peu de monnaie; va chez le boulanger

de la rue du Bac: tu prendras un petit pain viennois pour monsieur, et

pour nous du pain à la livre. Emporte ceci dans ta cuisine, c'est le

déjeuner de monsieur. Germaine est-elle éveillée?

--Oui, madame; le médecin l'a vue à dix heures. Il est encore dans la

chambre de M. le duc.»

Sémiramis sortit, et Mme de La Tour d'Embleuse se dirigea vers la

chambre de son mari. Comme elle ouvrait la porte, elle entendit la voix

du duc, claire, joyeuse et brillante comme une fusée:

«Cinquante mille francs de rente! disait le vieillard. Je savais bien

que la veine me reviendrait!»

II

LA DEMANDE EN MARIAGE

Le docteur Charles Le Bris est un des hommes les plus aimés de Paris. La

grande ville a ses enfants gâtés dans tous les arts; je n'en sais pas un

qu'elle choie avec plus de tendresse. Il est né dans une méchante petite

ville de Champagne, mais il a fait ses études au collège Henri IV. Un

sien parent, qui exerce la médecine au pays, l'a destiné de bonne heure

à la médecine. Le jeune homme a suivi les cours, fréquenté les hôpitaux,

concouru pour l'internat, pratiqué sous l'oeil des maîtres, enlevé tous

ses diplômes et gagné certaines médailles qui font l'ornement de son

cabinet. Sa seule ambition était de succéder à son oncle et de finir

les malades que le bonhomme avait commencés. Mais lorsqu'on le vit

apparaître, armé de ses succès et docteur jusqu'aux dents, les officiers

de santé du lieu, et son oncle qui n'était pas autre chose, lui

demandèrent pourquoi il ne s'était pas fixé à Paris. Il joignait au

talent des formes si séduisantes, et son grand paletot lui allait si

bien, qu'on devina du premier jour que tous les malades seraient pour

lui. Le parent vénérable se trouva beaucoup trop jeune pour songer à

la retraite, et la rivalité de son neveu lui rendit des jambes qu'il

n'avait plus. Bref, le pauvre garçon fut si mal reçu, et l'on mit tant

de bâtons dans ses roues, que, de désespoir, il revint à Paris. Ses

anciens maîtres l'avaient jugé: on lui fit une clientèle. Les grands

hommes ont le moyen de n'être pas jaloux. Grâce à leur générosité, la

réputation du docteur Le Bris s'est faite en cinq ou six années. On

l'aime ici comme savant, là comme danseur, et partout comme un charmant

homme de bien. Il ignore les premiers éléments du charlatanisme, parle

fort peu de ses succès, et abandonne à ses malades le soin de dire qu'il

les a guéris. Son appartement n'est pas un temple. Il loge au quatrième

étage, dans un quartier perdu. Est-ce modestie? est-ce coquetterie? On

ne sait. Les pauvres gens de son quartier ne se plaignent pas d'un

tel voisinage: il les soigne avec tant d'application qu'il oublie

quelquefois sa bourse au chevet de leur lit.

M. Le Bris était depuis trois ans le médecin de Mlle de La Tour

d'Embleuse. Il avait suivi les progrès de la maladie sans pouvoir rien

faire pour les arrêter. Ce n'était pas que Germaine fût une de ces

enfants condamnées dès leur naissance, qui portent en elles le germe

d'une mort héréditaire. Sa constitution était robuste, sa poitrine

large, et sa mère n'avait jamais toussé. Un rhume négligé, une chambre

froide, la privation des choses nécessaires à la vie avaient causé tout

le mal. Peu à peu, malgré les soins du docteur, la pauvre fille

avait pâli comme une statue de cire; ses forces s'en étaient allées;

l'appétit, la gaieté, le souffle, la joie de respirer l'air liquide,

tout lui manquait. Six mois avant le début de cette histoire, M. Le

Bris avait réuni deux grands médecins auprès de la malade. Elle pouvait

encore être sauvée: il lui restait un poumon, et la nature se contente à

moins. Mais il fallait l'emmener sans retard en Égypte ou en Italie.

«Oui, dit le jeune docteur, la seule ordonnance à faire est celle-ci:

une maison de campagne au bord de l'Arno, une vie calme et des rentes.

Mais voyez!»

Il désigna du doigt les rideaux déchirés, les chaises de paille et le

carreau rouge du salon.

«Voici qui la condamne à mort!»

Au mois de janvier, le dernier poumon était entamé; le sacrifice

s'accomplissait. Le docteur avait reporté ses soins sur la duchesse. Son

dernier espoir était d'endormir doucement la fille et de sauver la mère.

Il fit sa visite à Germaine, lui tâta le pouls pour la forme, lui offrit

une boîte de bonbons, la baisa fraternellement au front, et passa chez

M. de La Tour d'Embleuse.

Le duc était encore au lit. Sa figure n'était pas faite et il portait

ses soixante-trois ans.

«Eh bien! beau docteur, dit-il en riant aux éclats, quelle année nous

apportez-vous? La Fortune voudra-t-elle enfin de moi? Ah! friponne, si

jamais je te tiens! Vous êtes témoin, docteur, que je l'attends dans mon

lit.

--Monsieur le duc, répondit le docteur, puisque nous sommes seuls

ensemble, nous pouvons causer de choses sérieuses. Je ne vous ai pas

caché l'état de mademoiselle votre fille.»

Le duc fit une petite moue sentimentale et dit: «Vraiment, docteur, il

n'y a plus rien à espérer? Pas de fausse modestie: vous êtes capable

d'un miracle!»

M. Le Bris hocha tristement la tête. «Tout ce qui est en mon pouvoir,

reprit-il, est d'adoucir ses derniers jours.

--Pauvre petite! Figurez-vous, cher docteur, qu'elle tousse à me

réveiller toutes les nuits. Elle doit souffrir cruellement, quoiqu'elle

s'en défende. S'il n'y a plus aucun espoir, sa dernière heure sera une

heure de délivrance.

--Ce n'est pas tout ce que j'avais à vous dire, et pardonnez-moi si je

commence l'année par de tristes nouvelles.»

Le duc se leva sur son séant: «Quoi donc? Vous me faites peur!

--Mme la duchesse m'inquiète depuis quelques mois.

--Ah! pour le coup, docteur, vous abusez des mauvais augures. La

duchesse, grâce à Dieu, est en bon point, et je voudrais me porter comme

elle.»

Le docteur entra dans des détails qui abattirent l'insouciance et la

légèreté du vieillard. Il se vit seul sur la terre, et un frisson le

saisit. Sa voix baissa d'un ton; il s'attacha à la main du docteur comme

un noyé à la dernière branche. «Mon ami, lui dit-il, sauvez-moi! Je veux

dire, sauvez la duchesse! Je n'ai plus qu'elle au monde. Qu'est-ce que

je deviendrais? C'est un ange, mon ange gardien! Dites-moi ce qu'il faut

faire pour la guérir. J'obéirai en esclave.

--Monsieur le duc, il faut à Mme la duchesse une vie calme et facile,

sans émotions et surtout sans privations; un régime doux, des aliments

choisis et variés, une maison confortable, une bonne voiture....

--Et la lune, n'est-ce pas? cria le duc avec impatience. Je vous croyais

plus d'esprit, docteur, et de meilleurs yeux. Voiture! maison! une bonne

nourriture! Allez me les chercher si vous voulez que je les lui donne!»

Le docteur répondit sans se troubler: «Je vous les apporte, monsieur le

duc, et vous n'avez qu'à prendre.»

Les yeux du vieillard s'écarquillèrent comme ceux d'un chat qui passe à

l'ombre. «Parlez donc! cria-t-il. Vous me retournez sur le gril!

--Avant de rien vous dire, monsieur le duc, j'ai besoin de vous rappeler

que je suis depuis trois ans le meilleur ami de votre maison.

--Vous pouvez dire le seul; personne au monde, ne vous démentira.

--L'honneur de votre nom m'est aussi cher qu'à vous, et si....

--C'est bon! c'est bon!

--N'oubliez pas que la vie de Mme la duchesse est en danger; que je

réponds de la sauver, pourvu que vous m'en fournissiez les moyens.

--Que diable! c'est à vous de me les fournir! Vous me parlez depuis une

heure comme le péripatéticien du _Mariage forcé_. Au fait! docteur, au

fait!

--M'y voici. Avez-vous jamais rencontré dans Paris le comte de

Villanera?

--Les chevaux noirs?

--Précisément.

--Le plus bel attelage de Paris!

--Don Diego Gomez de Villanera est le dernier rejeton d'une grande

famille napolitaine transplantée en Espagne sous le règne de

Charles-Quint. Sa fortune est la plus grande de toute la Péninsule; s'il

cultivait ses terres et s'il exploitait ses mines, il se ferait deux ou

trois millions de revenu. En attendant, il a quatorze cent mille francs

de rente, un peu moins que le prince Ysoupoff. Il a trente-deux ans, une

jolie figure, une éducation exquise, un caractère honorable....

--Ajoutez: Et Mme Chermidy.

--Puisque vous savez cela, vous m'abrégez le chemin. Le comte, pour des

raisons qui seraient trop longues à déduire, veut quitter Mme Chermidy

et se marier, suivant son rang, dans une des familles les plus illustres

du faubourg. Il recherche si peu la fortune, qu'il assurera à son

beau-père cinquante mille francs de rente. Le beau-père qu'il désire,

c'est vous; il m'a chargé de sonder vos dispositions. Si vous dites oui,

il viendra aujourd'hui même vous demander la main de mademoiselle votre

fille, et le mariage sera fait dans quinze jours.»

Pour le coup, le duc sauta à bas du lit et regarda le docteur entre les

deux yeux:

«Vous n'êtes pas fou? lui dit-il; vous ne vous moquez pas de moi? Vous

ne pouvez pas oublier que je suis le duc de La Tour d'Embleuse et que

j'ai le double de votre âge? est-ce bien vrai ce que vous m'avez dit?

--La vérité toute pure.

--Mais il ne sait donc pas que Germaine est malade?

--Il le sait.

--Mourante?

--Il le sait.

--Condamnée?

--Il le sait.»

Un nuage passa sur la figure du vieux duc. Il s'assit au coin de la

cheminée froide sans s'apercevoir qu'il était presque nu; il appuya les

coudes sur ses genoux et serra sa tête entre ses mains.

«Cela n'est pas naturel, reprit-il. Vous ne m'avez pas tout dit, et M.

de Villanera doit avoir quelque motif secret pour demander la main d'une

morte.

--En effet, répondit le docteur. Mais veuillez vous remettre au lit.

C'est tout une histoire à raconter.»

Le duc revint se pelotonner sous la couverture. Ses dents claquaient de

froid et d'impatience, et il attachait ses petits yeux sur le docteur

avec la curiosité inquiète d'un enfant qui regarde ouvrir une boite de

bonbons. M. Le Bris ne le fit pas attendre.

«Vous savez, lui dit-il, quelle est la position de Mme Chermidy?

--Veuve consolable d'un mari qu'on n'a jamais vu!

--J'ai rencontré M. Chermidy il y a trois ans, et je vous réponds que sa

femme n'est pas veuve.

--Tant mieux pour lui! Peste! mari de Mme Chermidy! c'est une sinécure

qui doit rapporter de beaux appointements!

--Voilà comme on fait des jugements téméraires! M. Chermidy est un

honnête homme, et même un officier de quelque mérite. Je ne crois pas

qu'il soit parti de bien haut; à trente-cinq ans, il était dans la

marine marchande, capitaine au long cours. Il obtint d'être embarqué sur

un navire de l'État, comme enseigne auxiliaire, et, après deux ans de

services, le ministre lui signa un brevet d'officier. C'est en 1838

qu'il mit son coeur et son épaulette aux pieds d'Honorine Lavenaze. Elle

avait pour tout bien ses dix-huit ans, les grands yeux que vous savez,

un bonnet d'Arlésienne qui la coiffait à ravir et une ambition sans

limites. Elle n'était pas, à beaucoup près, aussi belle qu'aujourd'hui.

Je sais de sa propre bouche qu'elle était sèche comme un coup de bâton

et noire comme un petit corbeau. Mais elle était en vue, et partant

souhaitée. Elle régnait au comptoir d'un bureau de tabac, et, depuis

le préfet maritime jusqu'aux élèves de deuxième classe, toute

l'aristocratie nautique de Toulon venait fumer et soupirer autour

d'elle. Mais rien ne put faire tourner cette forte tête, ni la vapeur de

l'encens, ni la fumée du cigare. Elle s'était juré d'être sage jusqu'à

ce qu'elle eût trouvé un mari, et nulle séduction ne la fit démordre de

sa vertu. Les officiers l'avaient surnommée _Croquet_ pour sa dureté;

les bourgeois l'appelaient _Ulloa_, parce qu'elle était assiégée par la

marine française.

Les épouseurs sérieux ne lui manquaient pas; on en trouve abondamment

dans les ports de mer. Au retour des longues traversées, l'officier de

marine a plus d'illusions, plus de naïveté, plus de jeunesse qu'il n'en

avait le jour du départ; la première femme qui se présente à ses yeux

lui apparaît aussi belle et aussi sainte que la France retrouvée: c'est

la patrie en robe de soie! Le bonhomme Chermidy, simple comme un loup de

mer, fut préféré pour sa candeur; il croqua cette brebis récalcitrante à

la barbe de ses rivaux.

Cette bonne fortune, qui aurait pu lui faire des ennemis, ne nuisit en

rien à son avenir. Quoiqu'il vécût à l'écart, seul avec sa femme, dans

une bastide isolée, il obtint un fort joli commandement sans l'avoir

demandé. Depuis cette époque, il n'a vu la France qu'à très-rares

intervalles; toujours en mer, il a fait des économies pour sa femme,

qui, de son côté, économisait pour lui. Honorine, embellie par la

toilette, par l'aisance et par l'embonpoint, cette richesse du corps, a

régné dix ans sur le département du Var. Les seuls événements qui aient

signalé son règne sont la faillite d'un fournisseur de charbon et la

destitution de deux officiers payeurs. A la suite d'un procès scandaleux

où son nom ne fut pas prononcé, elle jugea à propos de se montrer sur

une plus vaste scène, et elle prit l'appartement qu'elle occupe encore

dans la rue du Cirque. Son mari naviguait vers les bancs de Terre-Neuve

tandis qu'elle roulait sur Paris. Vous avez assisté à ses débuts,

monsieur le duc?

--Oui, morbleu! et j'ose dire que peu de femmes ont mieux fait leur

chemin. Ce n'est rien d'être jolie et d'avoir de l'esprit; le grand art

consiste à se poser en millionnaire, et c'est ainsi qu'on se fait offrir

des millions.

--Elle est arrivée ici avec deux ou trois cent mille francs grappillés

discrètement dans les bureaux. Elle a fait au Bois une telle poussière,

que vous auriez dit que la reine de Saba venait de débarquer à Paris. En

moins d'une année, elle a fait parler de ses chevaux, de ses toilettes

et de son mobilier, sans qu'on pût rien dire de positif sur sa conduite.

Moi qui vous parle, je lui ai donné des soins pendant dix-huit mois

avant d'apercevoir le bout de l'oreille. J'aurais gardé longtemps mes

illusions, si le hasard ne m'avait mis en présence de son mari. Il tomba

chez elle, avec sa malle, un jour que j'y étais en visite. C'était

dans les premiers jours de 1850, il y a trois ans, ou peu s'en faut.

Le pauvre diable arrivait de Terre-Neuve, avec un pied de hâle sur la

figure. Il repartait à la fin du mois pour une station de cinq ans dans

les mers de la Chine, et il trouvait naturel d'embrasser sa femme entre

les deux voyages. La livrée de _ses_ gens lui fit cligner les yeux,

et il fut ébloui des splendeurs de _son_ mobilier. Mais, lorsqu'il

vit apparaître sa chère Honorine dans une petite toilette du matin qui

représentait deux ou trois années de sa solde, il oublia de tomber dans

ses bras, vira de bord sans dire un mot, et fit porter ses bagages au

chemin de fer de Lyon. C'est ainsi que M. Chermidy m'a fait entrer dans

la confidence de madame. J'en ai bien appris d'autres par le comte de

Villanera.

--Arrivons-nous? demanda le duc.

--Un instant de patience. Mme Chermidy avait distingué don Diego quelque

temps avant l'arrivée du mari. Elle était sa voisine au balcon des

Italiens, loge à loge, et elle sut le regarder avec de tels yeux qu'il

se fit présenter chez elle. Tous les hommes vous diront que son salon

est un des plus agréables de Paris, quoiqu'on n'y rencontre jamais une

autre femme que la maîtresse de la maison. Mais elle se multiplie. Le

comte se passionna pour elle, par le même esprit d'émulation qui avait

perdu le malheureux Chermidy. Il l'aima d'autant plus aveuglément

qu'elle lui laissa tous les honneurs de la guerre et parut céder à

un penchant irrésistible qui la jetait dans ses bras. L'homme le

plus spirituel se laisse prendre à cette amorce, et il n'y a point de

scepticisme qui tienne contre la comédie de l'amour vrai. Don Diego

n'est pas un étourdi sans expérience. S'il avait deviné un motif

d'intérêt, surpris un mouvement calculé, il se mettait en garde, et tout

était perdu. Mais la fine mouche poussa l'habileté jusqu'à l'héroïsme.

Elle épuisa toutes les ressources de son budget et employa son dernier

sou à faire croire au comte qu'elle l'aimait pour lui. Elle exposa même

sa réputation, dont elle avait pris tant de soin, et elle se serait

compromise follement, s'il n'y eût mis bon ordre. La comtesse douairière

de Villanera, une sainte femme, belle de vieillesse et de roideur, et

semblable à un portrait de Vélasquez échappé du cadre, eut connaissance

des amours de son fils, et n'y trouva rien à redire. Elle aimait mieux

le voir lié à une femme du monde que perdu dans les plaisirs faciles où

l'on se ruine et l'on s'avilit.

La délicatesse de Mme Chermidy était si chatouilleuse, que don Diego ne

put jamais lui donner une bagatelle. La première chose qu'elle accepta

de lui, après un an d'intimité, fut une inscription de quarante mille

francs de rente. Elle était grosse d'un fils qui naquit en novembre

1850. Maintenant, monsieur le duc, nous sommes au coeur de la question.

Mme Chermidy a fait ses couches au village de la Bretèche-Saint-Nom,

derrière Saint-Germain. J'étais là. Don Diego, ignorant nos lois et

croyant que tout est permis aux personnes de sa condition, voulait

reconnaître l'enfant. Les aînés de la famille Villanera sont marquis

de los Montes de Hierro. Je lui expliquai l'axiome de droit: _Is pater

est_, et je lui prouvai que son fils devait s'appeler Chermidy ou ne

pas s'appeler du tout. Le commandant avait traversé Paris au mois de

janvier, juste à point pour sauver les apparences. Nous délibérions

auprès du lit de l'accouchée. Elle s'écria que son mari la tuerait

infailliblement si elle essayait de lui imposer cette paternité légale.

Le comte ajouta que le marquis de los Montes de Hierro ne consentirait

jamais à signer Chermidy. Bref, je déclarai l'enfant à la mairie sous le

nom de Gomez, né de parents inconnus.

Le jeune père, heureux et malheureux à la fois, a fait part de cet

événement à la vénérable comtesse. Elle a voulu voir l'enfant, elle

se l'est fait apporter, et on l'élève auprès d'elle, dans son hôtel du

faubourg Saint-Honoré. Il a deux ans; il vient bien, et il ressemble

déjà aux vingt-quatre générations des Villanera. Don Diego adore son

fils; il ne se console pas de voir en lui un enfant sans nom, et, qui

pis est, adultérin. Mme Chermidy serait femme à remuer des montagnes

pour assurer à son héritier le nom et la fortune des Villanera. Mais la

plus à plaindre est la pauvre douairière. Elle prévoit que don Diego

ne se mariera pas, de peur de déshériter son fils bien-aimé; qu'il

dénaturera sa fortune pour la lui rendre en main propre; qu'il vendra

les terres de la famille, et que de ce beau nom et de ces grands

domaines, il ne restera rien au bout de cinquante ans.

Dans cette extrémité, Mme Chermidy a trouvé un trait de génie. Elle

a dit à don Diego: «Mariez-vous. Cherchez une femme dans la première

noblesse de France, et obtenez que, par l'acte du mariage, elle

reconnaisse votre enfant comme sien. A cette condition, le petit Gomez

sera votre fils légitime, noble de père et de mère, héritier de tous vos

biens d'Espagne. Ne songez pas à moi: je m'immole.»

Le comte a soumis ce projet à sa mère; elle signera des deux mains. La

noble femme a perdu ses illusions sur Mme Chermidy, qui coûte plus

de quatre millions à don Diego, et qui parle de se retirer dans

une chaumière pour pleurer son bonheur en pensant à son fils! M. de

Villanera est dupe de cette fausse résignation. Il croirait commettre

un crime en abandonnant une héroïne de l'amour maternel. Enfin, pour

imposer silence à ses scrupules, Mme Chermidy lui a soufflé quatre mots

à l'oreille: «Mariez-vous pour quelque temps. Le docteur vous cherchera

une femme parmi ses malades.» J'ai pensé à Mlle de La Tour d'Embleuse,

et je me suis ouvert à vous, monsieur le duc. Ce mariage, si étrange

qu'il paraisse à première vue, et quoiqu'il vous donne un petit-fils

qui n'est pas de votre sang, assure à Mlle Germaine une fin douce et

une prolongation d'existence; il sauve la vie à Mme la duchesse, et

enfin....

--Il me donne cinquante mille livres de rente, n'est-ce pas? Eh bien,

cher docteur, je vous remercie. Dites à M. de Villanera que je suis

son serviteur. Ma fille est peut-être à enterrer, mais elle n'est pas à

vendre.

--Monsieur le duc, c'est un marché que je vous propose, mais si je le

croyais indigne d'un galant homme, je ne m'en mêlerais pas, croyez-le

bien.

--Parbleu! docteur, chacun entend l'honneur à sa manière. Nous

avons l'honneur du soldat, l'honneur du boutiquier, et l'honneur

du gentilhomme, qui ne me permet pas d'être le grand-père du petit

Chermidy. Ah! M. de Villanera prétend légitimer ses bâtards! C'est du

Louis XIV tout pur; mais nous sommes alliés à la famille de Saint-Simon!

Cinquante mille francs de rente! j'en ai eu cent vingt mille, monsieur,

sans avoir jamais rien fait, ni bien, ni mal. Je ne me dérangerai pas

des traditions de mes ancêtres pour en gagner cinquante!

--Veuillez remarquer, monsieur le duc, que la famille de Villanera est

digne de s'allier à la vôtre. Le monde n'aura rien à dire.

--Il ne manquerait plus que de m'offrir un gendre roturier! J'avoue

qu'en toute autre circonstance don Diego Gomez de Villanera serait bien

mon fait. Il est né, et j'ai entendu louer sa famille et sa personne.

Mais que diable! je ne veux pas qu'on dise: Mlle de La Tour d'Embleuse

avait un fils de deux ans le jour de son mariage!

--On ne dira rien; on ne saura rien. La reconnaissance sera secrète; et

quand on en parlerait? Ni la loi, ni la société ne font de différence

entre un enfant légitimé et un enfant légitime.

--Voyez-vous Germaine à Saint-Thomas d'Aquin, devant le maître autel,

sous le poêle, avec M. de Villanera à sa droite, Mme Chermidy à sa

gauche, un bambin de deux ans sur les bras, et le croque-mort par

derrière? C'est tout simplement abominable, mon pauvre docteur. N'en

parlons plus. Est-ce bien compliqué ces cérémonies de reconnaissance?

--Il n'y a point de cérémonie. Une phrase dans l'acte de mariage, et

l'état de l'enfant est en règle.

--Cette phrase-là est de trop. N'en parlons plus. Pas un mot à la

duchesse; vous me le promettez?

--Je vous le promets.

--Quoi! vraiment, elle est si mal, cette pauvre duchesse? Mais elle

trotte comme à quinze ans!

--L'état de Mme la duchesse est sérieux.

--Et vous croyez, en bonne foi, qu'on la guérirait avec des rentes?

--Je répondrais de sa vie, si j'obtenais de vous....

--Vous n'obtiendrez rien du tout. Ah! je suis de la vieille roche, moi!

Et voyez si j'ai du mérite à vous refuser! nous n'avons peut-être pas

dix louis à la maison. Foi de gentilhomme, si quelqu'un mourait ici, je

ne sais pas où l'on trouverait de quoi l'enterrer. Tant pis! tant pis!

noblesse oblige! Le duc de La Tour d'Embleuse ne prend pas les petits

garçons en sevrage; et surtout le petit garçon de Mme Chermidy! Je

finirai plutôt sur la paille. Docteur, je suis content que vous m'ayez

mis à l'épreuve, et je ne vous en veux pas. On ne se connaît jamais

bien soi-même, et je n'étais pas trop sûr de la figure que je ferais en

présence de cinquante mille francs de rente. Vous avez tâté le pouls

à mon honneur, et il se porte bien, Dieu merci!... M. de Villanera

offrait-il le capital, ou seulement la rente?

--A votre choix, monsieur le duc.

Germaine · 第 1 / 16 段