communication et de correspondance! Quand j'étais venu, il y a quelques
années, jusqu'à Brod pour visiter la Bosnie, je fus arrêté non seulement
par les difficultés du voyage, mais surtout par la crainte des
irrégularités de la poste. La seule route à peu près carrossable était
celle de la Save à Sarajewo. Les lettres étaient expédiées avec si peu
de diligence et de soin, qu'elles mettaient quinze jours pour arriver à
la frontière, où souvent elles s'égaraient. Aussi, pour les messages
importants, les négociants envoyaient un courrier. On écrivait peu, de
place à place, dans l'intérieur du pays et encore moins à l'étranger. Le
gouvernement, à qui l'Occident portait ombrage, ne pouvait que s'en
féliciter. À peine entrée en Bosnie, l'Autriche s'est appliquée à
construire des routes, et tout d'abord le chemin de fer de
Brod-Sarajewo, qui mesure 271 kilomètres, avec un écartement de rails de
76 centimètres, et qui a coûté, y compris le grand pont sur la Save,
9,425,000 florins. Il sera continué de façon à réunir la capitale à
l'Adriatique par Mostar et la vallée de la Narenta. La section
Metkovitz-Mostar, longue de 42 kilomètres, vient d'être inaugurée; elle
a coûté environ 4 millions de francs, payés par l'Autriche. Elle
permettra d'exploiter les richesses forestières des montagnes d'Yvan et
de la Veles-Planina. Environ 1,700 kilomètres de routes carrossables ont
été construits, les travaux en ont été en grande partie exécutés par
l'armée, et celle-ci entretient 1,275 kilomètres. Depuis l'occupation,
14 millions de florins ont été consacrés aux voies de communication,
dont 13 millions fournis par l'empire.
La Bosnie est entrée dans l'union postale universelle et les lettres y
sont transportées partout avec autant de régularité que dans notre
Occident. Déjà, en 1881, 51 bureaux de poste étaient ouverts; en 1883,
le réseau télégraphique mesurait 1,180 kilomètres, avec 65 bureaux
d'expédition, qui ont transmis 656,206 dépêches. L'accroissement
extraordinaire des relations postales est une des preuves les plus
incontestables des progrès accomplis[12]. C'est en multipliant les
communications rapides que cette région, qui, sous le régime turc, était
plus isolée que la Chine, entrera dans le mouvement de l'Europe
occidentale, dont elle est plus rapprochée que les autres provinces de
la péninsule balkanique. À l'époque romaine et au moyen-âge, les
influences civilisatrices émanant de l'Italie pénétraient en Bosnie par
l'intermédiaire des villes de l'Adriatique. Le même fait se reproduira,
et avec d'autant plus d'intensité que les relations deviendront plus
faciles.
[Note 12: Les chiffres précis ont une si grande éloquence qu'on nous
permettra d'en citer quelques-uns. Le nombre des lettres et des colis
postaux qui ont passé par les bureaux de poste de la Bosnie-Herzégovine
s'est accru de la façon suivante: Lettres: 1880, 2,984,463; 1881,
4,063,324; 1882, 5,594,134; 1883, 5,705,972.
--Colis: 1880, 137,112; 1881, 127,703; 1882, 161,446; 1883, 435,985.
L'activité postale a donc doublé en quatre années.]
Je crois utile de donner quelques détails sur la façon dont l'Autriche a
abordé les réformes sur le terrain judiciaire, parce que la France en
Afrique, l'Angleterre aux Indes, la Hollande à Java et la Russie en Asie
se trouvent en présence du même problème. Il est d'une grande
difficulté, car, en pays musulman, le code civil, le code pénal et le
code religieux sont si intimement unis, que tout changement peut être
considéré comme une atteinte aux dogmes de l'islamisme. L'occupation
avait complètement bouleversé l'organisation judiciaire: les magistrats,
tous musulmans et la plupart étrangers au pays, étaient partis. Les
tribunaux d'arrondissement (_medzlessi temizi_) et les tribunaux de
district (_medzlessi daavi_) furent reconstitués au moyen des kadis,
mais sous la présidence d'un Autrichien, et à Sarajewo fut établie une
cour suprême, dont les membres étaient empruntés aux provinces
austro-hongroises. Elle recevait tous les appels, afin d'introduire
l'unité et la légalité dans les décisions. Maintenant, le personnel
judiciaire a été presque entièrement renouvelé par l'admission de
magistrats autrichiens compétents et parlant le bosniaque. Tout ce qui
concerne le mariage, la filiation et les successions a été laissé aux
diverses confessions, conformément aux lois existantes, afin de ne pas
alarmer les consciences. Le gouvernement édicta successivement un code
pénal, un code d'instruction criminelle, un code de procédure civile, un
code de commerce et une loi sur les faillites. On alla même jusqu'à
codifier les lois concernant le mariage, la famille et les successions,
mais on les soumit à l'approbation des autorités ecclésiastiques et, en
même temps, on fixa la compétence des tribunaux mahométans du scheriat
et les qualifications nécessaires pour en faire partie. L'appel des
jugements du scheriat a lieu devant la cour suprême, mais avec
l'adjonction, en ce cas, de deux juges supérieurs musulmans.
Une excellente institution a été créée en vue de rendre l'administration
de la justice expéditive et peu coûteuse. Dans chaque district existe un
tribunal composé du sous-préfet (_Bezirksvorsteher_) et de deux
assistants élus, pour chaque culte, par leurs coreligionnaires. Ce
tribunal est itinérant, comme les juges anglais; il va siéger
successivement au centre de chaque commune, afin d'éviter les
déplacements aux habitants. Il juge sommairement et sans appel toutes
les affaires inférieures à 50 florins, ce qui, dans ce pays primitif,
comprend la plupart des litiges. Les paysans, à qui la justice coûtait
jadis si cher, sont enchantés et ils ont pris part à la votation avec
grand entrain. On dit du bien des élus. Le régime de l'élection a donc
été inauguré avec succès. La réforme judiciaire est un bienfait
inestimable; car il n'y a rien de pire pour un pays que l'impossibilité
d'obtenir prompte et bonne justice. Un fait important prouve les
avantages qui résultent de la sécurité garantie à tous. Les kmets
commencent à acheter la propriété aux petits propriétaires, aux agas,
qui émigrent ou qui se ruinent. C'est cette transformation économique
que le gouvernement doit protéger. On reproche à l'administration
autrichienne ses lenteurs et ses tergiversations. Ici, au contraire,
elle s'est avancée dans la voie des réformes d'un pas rapide et sûr, et
elle paraît avoir complètement réussi. Ce qui a été accompli de travail
dans cette seule branche est incroyable.
L'administrateur général de la Bosnie-Herzégovine, M. de Kállay, qui est
en même temps ministre des finances de l'empire, voudrait doter ces
provinces d'une véritable autonomie communale. La difficulté est grande,
à cause de l'hostilité des différentes confessions et de la prédominance
de l'élément musulman, qui ne manquerait pas d'asservir les autres. Un
premier essai a été fait dans la capitale, à Sarajewo, constituée en
commune; le règlement du 10 décembre 1883 lui donne l'organisation
suivante. Un conseil communal examine et discute toutes les affaires
d'intérêt municipal; il est composé de 24 membres, dont 12 doivent être
mahométans, 6 orthodoxes du rite oriental, 3 catholiques et 3
israélites. Il a fallu avoir égard aux droits des différentes
confessions, autrement les musulmans, ayant la majorité, auraient exclu
les autres; car, sur une population de 21,399 habitants, on comptait,
d'après la statistique officielle de 1880, 14,848 mahométans et
seulement 3,949 orthodoxes du rite oriental, 698 catholiques et 2,099
Israélites. Le pouvoir exécutif est confié au «magistrat», qui se
compose d'un bourgmestre et d'un vice-bourgmestre nommés par le
gouverneur et des commissaires de quartier, les _muktarés_. Un tiers des
membres du conseil municipal est désigné par le gouvernement, les deux
autres tiers, sont élus par le corps électoral. Est électeur qui paye
soit 2 florins d'impôt foncier, soit 9 florins d'impôt personnel, soit
25 florins d'impôt pour débit de boissons, soit un loyer annuel de 100
florins. Pour être éligible, il faut payer le triple de ces impôts. Les
premières élections eurent lieu le 13 mars 1884; 76 pour 100 électeurs
s'empressèrent de faire usage de leur droit, et tout se passa avec le
plus grand ordre. On est très satisfait du zèle et de l'intelligence que
le conseil communal apporte dans l'accomplissement de sa mission. Sur
les 23,040 habitants que comptait Sarajewo à cette date,--1,663 de plus
qu'en 1879,--il s'est trouvé 1,106 électeurs, dont 531 mahométans, 195
orthodoxes, 257 catholiques et 123 israélites. Le nombre des éligibles
est de 418, dont 233 musulmans, 105 orthodoxes, 24 catholiques et 56
israélites. Les catholiques, ayant relativement plus d'électeurs et
beaucoup moins d'éligibles, appartiennent donc en majorité aux classes
peu aisées. On ne peut dénier à l'Autriche le mérite d'avoir respecté
partout les autonomies communales, qui sont, on ne peut trop le répéter,
le plus solide fondement des libertés publiques.
M. de Kállay est très fier de présenter un budget en équilibre, et il
n'a pas tort quand on songe à tout ce que coûtent les colonies et les
annexions aux autres États européens. J'ai sous les yeux le budget
détaillé de la Bosnie-Herzégovine pour 1884: les dépenses ordinaires et
extraordinaires réunies s'élèvent à 7,356,277 florins, et les revenus à
7,412,615: donc excédent 56,338. Quel est le grand État qui peut en dire
autant? Il est vrai que l'armée d'occupation reste à la charge de
l'empire; mais qu'on entretienne ces soldats ici ou ailleurs, la charge
n'en est pas augmentée. Voici le produit des principaux impôts en 1883.
La dîme de 10 p. c. sur tous les produits des champs et des jardins
payés en argent d'après le prix des produits fixé annuellement:
2,552,000 florins; impôt sur la valeur des immeubles, 4 par 1,000: pour
les terres, 252,000 florins; pour les maisons, 107,000 florins; impôt du
_verghi_ sur les districts où l'impôt précédent n'est pas encore établi:
176,000 florins; impôts de patente: 3 p. c. sur le revenu estimé, 91,000
florins; impôt sur le loyer des maisons, 4 p. c.: 34,000 florins; impôt
sur les moutons et les chèvres, 18 kreuzer par tête (1 kr. vaut 2.1
centimes): 218,000 florins; impôt sur les cochons, à 35 kr. par tête:
39,000 florins; impôt sur les débits de boisson: 51,000 florins;
douanes: 600,000 florins payés par l'empire comme part dans le revenu
général; timbres et enregistrement: 326,200 florins. Plus heureux que M.
de Bismarck, M. de Kállay a organisé le monopole du tabac, qui donne
déjà 2,127,000 florins, et le sel 992,000 florins. Il a établi l'impôt
sur la bière, qui, à 16 kreuzer par hectolitre, a donné 11,000 florins,
et l'impôt sur l'alcool, qui, à raison de 3 kreuzer par hectolitre et
par degré, produit 76,000 florins. D'autre part, on a aboli l'impôt sur
le revenu des cultivateurs, qui, à 3 p. c., rapportait 225,000 florins,
mesure excellente; la taxe détestable de 2 1/2 p. c. sur la vente du
gros bétail; la taxe _vladikarina_ de 40 à 75 kreuzer par maison, que
payait pour l'entretien de son clergé la population orthodoxe, qui s'est
grandement réjouie de cette réforme; enfin l'impôt spécial qui était dû
par tout chrétien de quinze à soixante-quinze ans parce qu'il n'était
pas admis au service militaire. Ces détails, peut-être très minutieux,
sont cependant instructifs. Analysés, ils révèlent de la façon la plus
claire toutes les conditions économiques. Ce qui frappe, c'est l'extrême
modicité du produit: preuve certaine du peu de développement de la
richesse.
L'Autriche a trouvé en M. de Kállay un administrateur hors ligne,
admirablement préparé à gouverner les provinces occupées. Hongrois
d'origine, connaissant à la fois les langues de l'Occident et celles de
l'Orient, économiste instruit, écrivain brillant, ayant étudié à fond la
situation de la Péninsule, où il a représenté son pays à Belgrade
pendant plusieurs années, auteur de la meilleure histoire de la Serbie
et enfin, je crois pouvoir ajouter ami éclairé de la liberté et de tous
les progrès, où son prédécesseur avait échoué il a réussi. Il visite
presque chaque année la Bosnie, qui est l'objet constant de ses travaux,
et il y est très aimé. Depuis qu'il administre ce pays, jadis si
récalcitrant, il n'y a plus eu d'insurrections. Il est à croire que son
administration équitable et éclairée saura les prévenir à l'avenir.
Toutefois, on peut se demander si les réformes accomplies, l'ordre
assuré, l'agriculture encouragée, les routes ouvertes, les subsides
accordés aux écoles, les moyens de communication multipliés ont inspiré
aux populations toute la gratitude que cette oeuvre de réorganisation
intelligente mérite sans contredit. De toutes les opinions opposées que
j'ai entendu émettre à ce sujet, voici ce que j'ai conclu.
Les mahométans comprennent et avouent qu'ils ont été traités avec les
plus grands ménagements et tout autrement qu'ils ne s'y attendaient. Les
principaux begs sont même ralliés. Mais les autres, c'est-à-dire la
masse des propriétaires, petits et grands, voient que c'en est fait du
pouvoir despotique dont ils usaient et abusaient à l'égard de leurs
vassaux. Ils ne le pardonneront pas de sitôt à l'Autriche, qui d'une
main ferme fait régner l'égalité devant la loi, proclamée déjà par la
Porte, mais toujours sans résultat. Les orthodoxes du rite oriental sont
ombrageux, inquiets. Malgré ce qu'on fait pour eux, ils craignent que
les Autrichiens ne favorisent la propagande ultramontaine. Ainsi qu'on
l'a constaté dans la grosse affaire de l'alphabet cyrillique, ils voient
en tout changement une atteinte au droit de leur culte, qui, pour eux,
se confond avec leur nationalité. Se considérant comme Serbes de
religion, ils ont des sympathies pour la Serbie. Ils n'ont pas à se
plaindre, puisque le gouvernement leur accorde les mêmes encouragements
qu'aux autres, mais ils se méfient de ses intentions. Les catholiques,
au moins, devraient être contents, puisqu'on reproche à l'Autriche de
tout faire pour eux. Cependant ils ne le sont pas, les ingrats! Ils sont
quelque peu déçus. Ils croyaient, qu'eux seuls seraient désormais les
maîtres, et que places, subsides et faveurs leur seraient exclusivement
réservés. Le traitement égal leur paraît une injustice. En outre, la
façon dont on a relégué les franciscains au second plan a produit des
froissements. Ainsi donc, aucune des trois fractions de la population
n'est entièrement satisfaite. Mais, sauf peut-être une partie des
musulmans, il n'en est pas une, je crois, qui ne soit ramenée bientôt à
apprécier les incontestables bienfaits du régime nouveau.
Que dire maintenant de l'occupation par l'Autriche? Si, oubliant toutes
les rivalités politiques, on ne considère que le progrès de la
civilisation en Europe, aucun doute n'est possible; tout ami de
l'humanité doit y applaudir et de tout coeur. Sous le régime turc, le
désordre, avec ses cruelles souffrances et ses indicibles misères,
allait s'aggravant. Sous le régime nouveau, l'amélioration sera rapide
et générale. Mais n'y avait-il pas une solution meilleure? N'aurait-il
pas été préférable d'annexer la Bosnie-Herzégovine à la Serbie?
Supposons l'Autriche absolument désintéressée, au point même de se
résigner d'avance à voir, un jour, la Croatie se joindre à la Serbie
accrue de la Bosnie, reconstituant ainsi l'empire de Douchan, deux
grandes difficultés se présentent aussitôt. La première est celle-ci:
les musulmans bosniaques, qui ont résisté à une armée autrichienne de
80,000 hommes et qui ne sont contenus que par un corps de 25,000 soldats
d'élite, se soumettent à l'Autriche parce qu'ils savent qu'elle peut
disposer à l'instant d'un demi-million de troupes excellentes; mais
accepteraient-ils de même la domination de la Serbie, qui n'a, en temps
ordinaire, que 15,000 hommes sous les armes? Il y aurait là un danger
permanent de conflits et une cause de dépenses qui ruinerait les
finances du jeune royaume serbe en accablant les contribuables. Le
second obstacle est encore plus sérieux. La Bosnie-Herzégovine annexée à
la Serbie serait de nouveau séparée de la Dalmatie, et, par conséquent,
du littoral et des ports, qui en sont le complément naturel et
indispensable. Rien ne serait plus regrettable. Ce serait une
insurrection contre les nécessités géographiques, qui frappent tous les
yeux et qu'a reconnues le traité de Berlin. Il ne faut pas poursuivre un
idéal actuellement irréalisable. En favorisant le développement de la
richesse et de l'instruction en Bosnie, l'Autriche prépare la grandeur
de la race jougo-slave. L'avenir saura trouver des combinaisons
définitives: _Fata viam invenient_. Le mouvement des nationalités, qui
tend à fondre dans un même État les populations de même race et de même
sang, est si puissant, si irrésistible qu'un jour viendra où toutes les
tribus slaves du Midi parviendront à se réunir, sous un régime fédéral,
soit au sein de l'empire autrichien transformé, soit dans une fédération
indépendante. Comme le dit Mgr Strossmayer, c'est au sein de
l'Autriche-Hongrie, respectant de plus en plus l'autonomie et les droits
des différentes races, que chacune d'elles arrivera à l'accomplissement
de ses destinées. Le gouvernement autrichien donnera à la Bosnie des
voies de communication, des écoles, des moyens d'exploiter ses richesses
naturelles; et surtout, ce qui a manqué ici depuis la chute de l'empire
romain, de la sécurité, condition de tout progrès. Il le fera, car il y
a intérêt. La Bosnie deviendra ainsi l'un des joyaux de la couronne
impériale, et la civilisation fortifiera l'esprit national, étouffé
aujourd'hui par les luttes des différentes confessions.
Il est une dernière question que tout le monde me pose et à laquelle il
faut bien répondre: L'Autriche, qui est déjà à Novi-Bazar, n'ira-t-elle
pas à Salonique? Certes, c'est un rêve grandiose à réaliser que celui
qu'implique le nom même de l'Autriche, _oester-Reich_, «Empire
d'Orient». La fameuse «poussée vers l'Orient», le _Drang nach Osten_,
s'impose à la politique austro-hongroise, dont l'influence sur le bas
Danube et dans la Péninsule devient prédominante. L'occupation de
Salonique et de la Macédoine ouvrirait la route vers Constantinople. Le
chemin de fer, qui bientôt reliera directement Vienne à Stamboul, sera
comme un premier lien entre les deux capitales. Si ce qui reste de
l'empire ottoman, dont les jours sont comptés, doit être occupé, un
jour, par l'une des grandes puissances, il est évident que l'Autriche se
trouvera mieux placée que nulle autre pour recueillir la succession de
«l'homme malade» au moment de son décès, et elle peut compter plus que
la Russie sur l'appui ou la complicité de l'Europe. Toutes les provinces
de la Péninsule, groupées sous l'égide de l'Austro-Hongrie, formeraient
le plus magnifique domaine que l'on puisse imaginer. Quand on sait que
l'occupation de la Bosnie a été la pensée personnelle et persistante de
l'empereur François-Joseph, qui oserait dire que ces visions de grandeur
ne hantent pas le burg impérial? Mais, d'autre part, les Hongrois ne
désirent nullement augmenter la prépondérance de l'élément slave, et les
Allemands, serrés de près par les revendications des Polonais, des
Tchèques et des Slovènes, ne sont guère portés à rechercher de nouveaux
agrandissements. Les ministres dirigeants affirment qu'ils ne veulent
pas dépasser les limites tracées par le traité de Berlin. Le précédent
chancelier, M. de Haymerlé, que j'ai rencontré comme ambassadeur à Rome
en 1880, ne voulait pas entendre parler d'aller à Salonique, et M. de
Kálnoky tient le même langage. Toutefois, les circonstances l'emportent
souvent sur les volontés humaines, et quand le bras est pris dans un
engrenage, le corps y passe, quoi qu'on fasse. Lorsque le chemin de fer
ouvrira au commerce autrichien l'accès direct de la mer Egée et que
l'armée impériale, à Novi-Bazar, n'en sera éloignée que de deux étapes,
l'Autriche ne pourra évidemment tolérer qu'une insurrection prolongée ou
l'anarchie permanente mette en péril cette voie de communication d'un
intérêt capital pour elle. Si la Porte ne parvient pas à régler d'une
manière satisfaisante la situation de la Macédoine, conformément à
l'article 23 du traité de Berlin, il est à croire qu'un jour viendra où
le gouvernement austro-hongrois sera forcé d'intervenir pour mettre
l'ordre dans cette malheureuse province, de la même façon qu'il a été
amené à occuper la Bosnie-Herzégovine. Le _Drang nach Osten_ lui aura
forcé la main.
CHAPITRE VI.
LES NATIONALITÉS CROATE ET SLOVÈNE. LA SERBIE.
De Sarajewo, je comptais me rendre directement à Belgrade, par
l'intérieur du pays; mais je me décide à repasser par la Croatie, pour y
étudier de plus près les revendications nationales hostiles à la
suprématie magyare, qui viennent de donner lieu à une émeute et à des
combats dans les rues d'Agram. Quand on voyage dans l'Autriche-Hongrie,
cette question des nationalités vous suit partout.
En quittant Brod, je me trouve seul, dans le wagon qui me conduit aux
bords du Danube, avec un propriétaire croate, patriote ardent, qui
appartient à la gauche extrême. Il m'expose les griefs de son pays
contre le gouvernement hongrois avec tant de véhémence, qu'elle me met
en garde contre ses exagérations: «La Croatie, me dit-il, n'est pas une
province hongroise. C'est un royaume indépendant, qui a librement, en
1102, choisi pour souverain Koloman, roi de Hongrie; au XVIe siècle,
dans la diète de Cettigne, elle a acclamé la dynastie des Habsbourg;
sous Charles VI, sa diète a accepté le nouvel ordre de succession soumis
à l'empereur François-Joseph, mais non à la Hongrie. Pendant trois
siècles, ce sont les Croates qui ont défendu la Hongrie et la
chrétienté contre les Turcs. Dieu seul peut faire le compte de tout le
sang que nous avons versé, de toutes les misères, de toutes les
souffrances que nous avons subies. Aussi sommes-nous toujours restés
pauvres; on devrait donc nous ménager, et on nous accable. Depuis quinze
ans, de 1868 à 1882, nous avons versé au trésor 115 millions de florins,
dont 43 millions au plus ont été employés dans l'intérêt de notre pays;
le reste a été dévoré à Pesth. Les Magyars sont de brillants orateurs et
de vaillants soldats, mais de mauvais économes et de grands dépensiers.
Ils hypothèquent leurs biens, puis ils sont obligés de les vendre aux
juifs. De même, ils ont chargé la Transleithanie d'une dette de plus
d'un milliard de florins en moins de seize ans. Ils la livrent à la
haute finance européenne, qui, pour toucher les intérêts, écorche nos
paysans bien plus durement encore que les fellahs d'Égypte. Éloignés des
marchés, nos agriculteurs doivent vendre leurs denrées à vil prix, et
quand ils ne peuvent payer leurs taxes, leurs biens sont saisis: aussi
sont-ils livrés au désespoir. A chaque instant, les insurrections sont à
craindre. Voici une phrase croate que vous entendrez à chaque instant:
«_Holje je umrieti, nego umirati_.» «Il vaut mieux périr d'un coup que
mourir lentement.» Tant de souffrances ébranlent même l'attachement à
l'empereur, et cependant c'était un culte héréditaire chez une nation
qui, en 1848, a sacrifié quarante mille de ses fils pour défendre la
couronne des Habsbourg. Maintenant, on croit notre souverain ligué avec
les Hongrois. Tout est pour eux, rien pour nous. Que d'argent on a
dépensé pour régulariser et endiguer le Danube et la Theiss! Et chez
nous, voyez nos fleuves: la Drave, la Save, la Kulpa, ils sont à l'état
sauvage. Regardez sur la carte le réseau de nos chemins de fer: tous
sont tracés en vue de faire converger le trafic vers Pesth et de le
détourner de la Croatie. Aucune ligne ne traverse notre pays. Il
suffirait d'un tronçon, très facile à construire, pour relier Brod à
Essek, de façon à amener directement les produits de la Bosnie à Agram
et à Fiume. De Brod, que nous venons de quitter, la ligne la plus courte
vers Pesth eût été par Djakovo et Essek. Non; nous devons faire un long
détour par Dalja.
«L'empereur a consenti à réunir les anciens confins militaires à notre
royaume. Excellente mesure que tous nous réclamions, car, heureusement,
nous n'avons plus besoin de nous défendre contre les razzias des Turcs.
Mais, hélas! elle a coûté cher aux pauvres habitants. Ils possédaient de
magnifiques forêts de chênes que la couronne leur avait abandonnées en
compensation du service militaire, auquel tous étaient soumis. MM. les
Magyars sont venus, et ces vieux arbres, qui avaient été achetés au prix
du plus noble sang, ont été abattus et vendus pour payer les chemins de
fer de la Hongrie. Ces forêts valaient, disait-on, 100 millions; c'était
la réserve de l'avenir; tout a été dévasté. Écoutez bien ceci: La
Croatie est un petit pays qui ne compte pas même 2 millions d'habitants,
mais elle représente une grande race. Nous formions un État chrétien
civilisé à l'époque où les hordes magyares erraient encore dans les
steppes de l'Asie, à côté de leurs cousins les Turcs. Jamais ces
Finnois n'arriveront à dominer définitivement sur la masse des
populations aryennes au milieu desquelles ils campent. Ils accepteront
l'égalité des droits, ou ils retourneront en Asie avec les Ottomans.
--Mais, lui dis-je, comment tant d'abus sont-ils possibles? Vous avez
une administration autonome, une diète nationale et même une sorte de
vice-roi, votre ban de Croatie.