XIV

--Entrez!...--cria Bijou.

Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui

frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l'air

de leur délicat parfum.

Le domestique dit:

--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de

mademoiselle...

--De mes nouvelles?...

--A cause de la chute de mademoiselle...

--Ah!... je n'y pensais plus!...

Et, allant à la fenêtre, elle demanda:

--Il est en voiture?...

--Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...

--Ah! bon!... alors je vais descendre!...

Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir.

Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles

ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de

sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.

En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits

tirés, le visage fatigué et triste.

Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa:

--Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne

heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la

Norinière joliment tôt!...

--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous

allez?...

--Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le

rallye-paper comme si je n'étais pas tombée avant?... et que le soir au

théâtre je n'avais pas l'air malade?...

--Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre,

un peu bruyante, un peu fébrile...

Et, tristement, il ajouta:

--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère

occupée que d'Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre

vieil ami...

Elle se leva, et allant à lui, câline:

--Oh!... comment pouvez-vous croire...

--Je n'ai pas cru, hélas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas,

ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si

naturel!...

--Mais non!...--dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n'aime

pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les

petits jeunes gens de l'âge de M. de Bernès en particulier...

--Oui... je me souviens que vous m'avez déjà dit ça!... vous me l'avez

dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous

attendions ensemble les invités avant le dîner...

Denyse se mit à rire:

--Vous avez de la mémoire!...

--Toujours... quand il s'agit de vous!...

Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda:

--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?...

--Hier?...

--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un

petit oiseau frileux?...

Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce

moment, ressemblaient à des violettes pâles:

--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'étais un peu abrutie

de ma culbute, vous comprenez?...

Et, comme M. de Clagny restait sans parler:

--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intéressant?...

Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'écoutait

l'air amusé, la bouche entr'ouverte:

--Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester

toujours ainsi...»

--Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j'ai

bien fait de le dire, parce que c'était très vrai, vous savez?...

Il attira Bijou à lui et demanda:

--Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir

comme ça de près toujours?...

--Mais non, ça ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...

--Bien vrai?...

--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...

--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mère est levée?...

--Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout

quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux

heures quand nous sommes rentrés?...

--Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute

la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mère?...

--Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c'est quelque chose que

je peux lui dire de votre part?...

--Non... j'ai à lui parler à elle-même...

--C'est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme

on dit ici...

--Eh bien, j'attendrai...

Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à

travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:

--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...

--Mais non!...

--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu

Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...

--Moi aussi, je l'ai vu!... c'était le soir du dîner La Balue,

Juzencourt et Cie... pendant que vous chantiez...

--Pas du tout!... c'est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne

savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...

--Et... qu'est-ce qu'il a fait?...

--Je crois qu'il n'a rien dit...

--Eh bien, il avait plus «d'estomac» que moi!...

Bijou dit impétueusement:

--Vous avez un duel?...

--Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre

l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit

Bijou!...

--Et vous croyez que grand'mère le comprendra mieux que moi?...

--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'écoutera... et elle me

plaindra...

--Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...

Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:

--Je ne veux pas être plaint par vous!...

--Vous ne m'aimez donc pas?...

M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrêtant, il dit avec un calme

que démentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix:

--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...

Prenant son chapeau qu'il avait posé sur un meuble, il se dirigea

rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:

--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mère soit prête à me

recevoir...

Mais dès qu'il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s'assit

dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse

préoccupation.

La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute

souriante:

--Vous êtes joliment matinal, Clagny!...

Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda,

inquiète:

--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arrivé?...

--Un malheur...

--Dites!...

--C'est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous

souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y

a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappelé qu'elle

était votre petite-fille et qu'elle pourrait être la mienne?...

--Oui!...

--Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c'était

du raisonnement... et que les coeurs jeunes raisonnaient peu ou mal...

--Parfaitement!... eh bien?...

--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes

forces...

--Patatras!...

--Ah!... vous êtes consolante, vous!...

--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous

n'espérez pas épouser Bijou, n'est-ce pas?...

Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:

--Non... je ne l'espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à

votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j'ai

cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni

méchant ni répugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne

l'adorera...

--Mais songez donc que vous avez...

--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette

différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte

tous les dangers d'une telle disproportion...

--Mais elle?...

--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un

ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait...

--N'empêche que j'ai, moi aussi, une responsabilité, et que...

--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente...

--Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite

créature idéale a de celui qu'elle rêve pour son mari une vision toute

différente de vous...

--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espère pas... vous

vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?...

--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?...

--Rien... et je crains précisément que vous n'usiez de votre influence

sur Bijou...

--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire...

rien de plus...

--Alors, vous allez lui parler?...

--Oui...

--Voulez-vous que je vienne tantôt?...

--Ah! non!... donnez-moi jusqu'à demain... je ne lui parlerai

probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de

venir dîner si ça vous plaît?... c'est pour le... pour la réponse, que

je vous remettais à demain...

--Si elle refuse... je partirai...

--Pour où?...

--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un

vieux coin...

--Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà

aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune...

La marquise s'arrêta et reprit en souriant:

--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que

dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait

quarante-cinq ans!...

--Si c'était vrai, ce que vous dites?...

--Ça l'est!... je vous assure!... mais ça n'empêche pas que vous en avez

tout de même cinquante-neuf...

Bijou(#39694) · 第 50 / 60 题