Les vacances entraînent Paris hors de chez lui. Mais elles ramènent chez
lui, par milliers, les étrangers en vacances, et de ce chassé-croisé, il
résulte que l'époque de l'année où nos boulevards sont le plus encombrés
est justement celle où--théoriquement--«il n'y a plus personne à Paris».
Ces visiteurs trouveront, durant ces deux mois d'août et de septembre,
la ville un peu différente de ce qu'elle était à la fin de la _saison_,
avant que s'ouvrît la période des grands «déplacements»; différente
aussi de ce qu'elle recommencera d'être à l'automne, quand y sera
revenue l'armée indigène... c'est-à-dire ce que les courriéristes
mondains appellent «Tout Paris».
Ils n'y connaîtront ni la fièvre des premières représentations, ni les
fortes émotions sportives de l'été, ni le tapage des «grandes ventes»,
ni l'amusement des vernissages à la mode, ni le plaisir de risquer la
syncope dans les cohues des grands magasins... Mais ils jouiront d'un
_autre_ Paris; et de cette ville désertée par l'élite de ses résidants
ordinaires, ils auront une vision qui a son charme. Car Paris sans
Parisiens est aussi une chose à voir.
C'est même une chose ravissante. Avez-vous vu Nice l'été, après y avoir
subi les bousculades élégantes de l'hiver? C'est une surprise et un
enchantement. La ville est comme enveloppée de torpeur. En même temps
que la chaleur de l'été, le silence est tombé sur elle. Les hôtels se
sont vidés; les musiques se sont tues, et la gaieté des choses n'a plus
rien d'international. C'est une gaieté simple ment niçoise.
Les rues sont presque désertes; et sur les chaussées où les verdures des
platanes répandent une ombre douce, des enfants jouent; et ce sont, ô
miracle, des enfants de Nice, qui ne parlent ni anglais, ni allemand, ni
russe, ni même parisien. Au long des boutiques, sur les trottoirs, des
chaises sont posées, et sur ces chaises somnolent ou bavardent des
familles de marchands qu'aucune clientèle n'importune. On regarde tout
cela... et l'on s'aperçoit que cette ville est pleine de belles filles,
d'enfants admirables qu'on ignorait, et dont la grâce et la gaieté
s'harmonisent si joliment avec celles du décor charmant qui les encadre.
Dépouillée de ses attraits d'hiver, qui la chargeaient comme une parure
de bijoux faux, Nice se révèle délicieusement, dans la nudité de son
charme véritable.
Et c'est ainsi que va s'offrir aux foules étrangères, pendant deux mois,
notre paisible Paris d'été. Des théâtres où l'on ne s'écrase pas; des
carrefours où se croisent, à tour de roues, des auto-taxis débonnaires;
des restaurants où l'on est assuré de trouver libre la place qu'on
voulait prendre; des jardins publics, un bois de Boulogne où l'on ne
rencontre que des oiseaux, des cantonniers qui arrosent, et des amoureux
qui n'ont pas le moyen de quitter Paris; enfin, des musées pleins de
fraîcheur, où l'on a tout le loisir de rêver, sans être dérangé par
personne, devant le tableau qu'on aime. Ah! les flâneries d'été, dans
nos musées!
*
* *
Il faut voir celui du Petit Palais; non seulement parce qu'il est un des
plus adorable ment situés de Paris, et parce qu'il possède d'exquises
richesses (il n'est pas un musée, je crois, où Carpeaux, Dalou, Ziem,
Henner Carriès, soient plus splendidement représentés) mais parce qu'une
attraction nouvelle s'y offre à nous depuis quelques jours.
On sait qu'il existe chez nous un prodigieux musée secret: c'est le
Garde-Meuble national. Cet établissement, où ne sont admis que les
fonctionnaires chargés de l'administrer et le personnel préposé à la
surveillance et à l'entretien des objets qui y sont déposés, contient
des trésors véritables dont le public ne soupçonnerait pas l'existence
si, de temps en temps permission n'était donnée de tirer ces trésor, de
leur prison et de nous en laisser voir quelque chose.
Cette fois, c'est à l'intervention de l'actif et ingénieux conservateur
du Petit Palais, M. Henry Lapauze, que nous devons ce plaisir. M.
Lapauze a obtenu de M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts que lui
fussent prêtées, pour être placées sous les yeux des visiteurs du Petit
Palais, quelques-unes des plus belles tapisseries que possède le
Garde-Meuble. Il s'agit de la série dite de la _Galerie de Saint-Cloud_,
et qui est la reproduction, exécutée en 1685 par les Gobelins, de
tableaux composés une dizaine d'années auparavant par Mignard pour le
château de Saint-Cloud.
Le château de Saint-Cloud venait d'être acheté, à cette époque, au
contrôleur d'Hervard pour servir de maison de campagne au duc d'Orléans,
frère du roi. Et six tableaux avaient été commandés à Pierre Mignard,
pour le plafond de la galerie principale du château: les Saisons, et
deux scènes mythologiques: _Latone_ et le _Parnasse_. Ces tableaux sont
aujourd'hui détruits. Soyons donc reconnaissants au ministre Louvois de
la bonne idée qu'il eut d'en ordonner aux Gobelins la reproduction; car
ces «copies» sont des chefs-d'oeuvre.
On les a placées dans la grande salle des Médaillons, qu'elles
emplissent de leur lumière somptueuse. Elles resteront là jusqu'à la fin
de la saison: mais c'est maintenant qu'il faut aller les admirer,--avant
que s'achève cette paix délicieuse des vacances qui, dans les musées
comme dans les promenades, ajoute une poésie à la beauté des choses.
*
* *
Et puis, ce qu'il faudra voir encore, dans le courant de ce mois, ce
sera le Grand Palais,--après le Petit. Cher Grand Palais! On se demande
ce que deviendraient, s'il n'existait pas, les organisateurs
d'Expositions. Il n'a même pas un mois pour se reposer! A peine la
Nationale et les Artistes Français l'avaient-ils évacué qu'une armée
toute fraîche de charpentiers et de menuisiers s'est précipitée sur sa
carcasse vide, pour y aménager une exposition nouvelle qui s'ouvre ces
jours-ci, et qui sera, paraît-il, fort amusante: l'exposition de
l'_Emballage_; une exposition internationale, qui remplira la moitié de
l'énorme édifice.
Et l'autre moitié?
Eh! mon Dieu, c'est encore uns exposition qui l'occupera, et que nous
verrons s'y installer quelques semaines plus tard: l'exposition annuelle
des petits fabricants parisiens, dite «concours Lépine», et à laquelle
sera conservé le nom de son fondateur. La caserne qui naguère lui
servait d'abri n'est plus libre, et voilà le concours Lépine obligé de
déménager. Alors, il fait comme fout le monde: il s'en va vers l'ouest!
Nous le suivrons avec plaisir dans cette direction.