L'écho de la canonnade, amplifié par les parois rocheuses de la vallée,
nous éveille de bonne heure ce matin, cependant que des nuées épaisses
se résolvent en pluie et voilent d'un épais rideau l'horizon hier soir
encore si bleu, si clair, si radieux. Nous sommes campés sur les bords
mêmes de la Kriva limoneuse et jaune, serpentant à travers la petite
cité aux éternels toits de tuiles qui, depuis Smyrne, à travers la
Thrace, et jusqu'en Macédoine, caractérisent les villages turcs. Le site
d'ailleurs est ravissant: au fond du thalweg de la rivière entourée de
hauts peupliers, de saules et de frênes, que la pluie rend encore plus
verdoyants, Egri-Palanka, avec la couleur vive de ses maisons, ses fins
minarets blancs, sa petite église grecque en torchis brunâtre, semble
reposer et dormir, paradis du rêve et de la fraîcheur, au milieu des
brutales réalités que la guerre et ses horreurs déchaînent autour
d'elle.
Malgré la bienveillance constante dont nous sommes entourés, nous ne
pouvons encore circuler seuls et courir aux positions comme l'envie
furieuse nous en prend tandis que le canon continue à faire entendre sa
voix dans la montagne. La journée se passe assez tristement sous un
déluge d'eau. La soirée s'achève dans un orage terrible; les roulements
du tonnerre se confondent bizarrement avec, ceux du canon, agrandis
formidablement par l'écho des gorges profondes de la vallée de la Kriva.
UN COMBAT VU DE PRÈS SOUS LE FEU DES BULGARES 19 juillet.
La pluie a cessé au milieu de la nuit en même temps que l'orage et,
comme si ce fût un signal, la canonnade a repris, violente, hachée, plus
proche que jamais. Nous n'y tenons plus d'impatience quand, grâce à
Dieu, l'autorisation de se rendre au front nous est accordée. Le temps
de seller nos chevaux et nous disparaissons hâtivement par la sortie
nord d'Egri-Palanka; nous remontons la Kriva en suivant la route qui en
longe les bords et qui mène au col de Deve-Bajir et à Kustendil. Au
confluent de la Kiselitza nous l'abandonnons et, par un chemin en lacets
que s'efforce d'améliorer une compagnie du génie, nous montons à
Zedilovo. En bas, sur la route, passent deux compagnies d'infanterie qui
appuient vers la droite pour renforcer la chaîne de tirailleurs; un peu
au delà, une section de télégraphistes réparent la ligne télégraphique
d'État dont: les poteaux arrachés pendent lamentablement au-dessus du
lit de la rivière. A notre gauche, trois ou quatre shrapnells fusent
au-dessus d'un coteau boisé où crépite la fusillade. Nous continuons à
monter, péniblement, car le chemin est dur et la pente fort raide. Mais
notre ardeur est stimulée par les détonations qui semblent très proches
sur l'autre revers de la hauteur que nous gravissons. Parvenus au sommet
de notre ascension, nous nous apercevons qu'un ravin très profond nous
sépare encore du sommet même de Zedilovo où nous distinguons des pièces
en batterie et quelques sections d'infanterie déployées tout autour.
Après avoir abandonné nos chevaux, nous dégringolons dans un thalweg
parsemé de caissons et, à nouveau, nous remontons vers la crête, au
milieu d'un petit bois dont, les arbres, marqués de trous ronds et
hachés par places, indiquent la, violence du combat qui s'est livré là.
Au milieu du bois, deux ou trois chaumières abandonnées achèvent de
brûler, répandant une odeur fade de cendres chaudes. Le long du chemin,
des artilleurs serbes gravissent eux aussi la pente, portant chacun deux
cartouches à obus. La longue théorie qu'ils forment ainsi relie d'une
chaîne continue les caissons du parc d'artillerie que l'on a dû laisser
en bas avec les attelages, aux pièces montées là-haut, à la bricole,
dans un terrain impossible, avec leurs caissons de premier
ravitaillement.
Nous arrivons à la batterie postée légèrement en arrière de la crête.
Les quatre pièces sont là, mais, à notre grande surprise, au lieu de
rester dans les encastrements construits avec soin pour elles et où
demeurent encore leurs caissons, elles ont été poussées en crête, à
peine au défilement de l'homme debout. La raison nous en est bientôt
donnée par le très distingué commandant de la batterie. Imperturbable,
pendant que quelques balles bulgares passent en sifflant autour de nous,
il nous explique les phases du combat qui se termine. Zedilovo forme en
avant du confluent de la Kriva et de la Kiselitza une espèce de coin qui
s'enfonce entre les deux lignes des armées adverses. Sa possession est
d'assez grosse importance, car elle permet à celui qui le tient
d'assurer sur les flancs de la position ennemie une convergence de feu
en concordance avec les éléments moins avancés de la ligne. La carte
parle d'elle-même aux yeux. En résumé, cette hauteur jouit de tous les
avantages et de tous les inconvénients d'un saillant.
[Illustration: Combat de Zedilovo (19 juillet). La croix près de la cote
1142 indique le point de stationnement du correspondant de
_L'Illustration._]
Avant-hier, 17, les Bulgares en étaient encore maîtres, quand, par une
attaque brusquée, les Serbes, profitant du défilement que donnent les
nombreux angles morts d'un pays aussi découpé, se jetèrent sur les
avant-postes bulgares au moment d'une relève et les repoussèrent sur la
ligne frontière qui constitue leur position principale de défense.
Immédiatement, de l'artillerie fut amenée sur Zedilovo, avec la plus
grosse peine, il est vrai, mais, dès le 18, elle se trouvait en mesure
d'ouvrir le feu et de gêner considérablement les éléments avancés de
l'ennemi. Celui-ci ne se tint pas pour battu, et, cette nuit, à 3 h. 1/2
du matin, il dirigea une attaque sur Zedilovo, attaque prononcée par un
régiment entier à 4 bataillons, appuyé par 3 batteries de campagne et
une batterie d'obusiers en position sur les crêtes de Sivri-Tépé. On
nous les montre d'ailleurs, et à la jumelle je distingue notamment très
bien l'une d'elles, dont les quatre pièces se silhouettent sur le revers
d'une pente descendant vers le Karakol de Deve-Bajir.
[Illustration: Shrapnell bulgare éclatant au-dessus d'une tranchée
serbe, à Deve-Bajir.--_Phot. A. de Penennrun._]
[Illustration: Funérailles du lieutenant serbe Marinkovitch, du 9e
d'infanterie, qui eut la tête broyée par un obus au combat de Zedilovo
(19 juillet). Le couvercle du cercueil est porté derrière le corps, qui
reste découvert pendant la cérémonie.--_Phot. A. de Penennrun._]
L'infanterie bulgare attaqua en deux colonnes, fortes de deux bataillons
chacune, l'une venant directement de Sivri-Tépé, l'autre de Deve-Bajir
et de la maison douanière qui, à la frontière bulgare, se trouve au haut
du col que gravit la route d'Egri-Palanka à Kustendil.
Le terrain se prête merveilleusement à une action défensive, un
véritable glacis en pente douce montant vers les tranchées serbes.
Parvenus à 500 ou 600 mètres, les fantassins bulgares furent accueillis
par un feu violent d'infanterie. C'est à ce moment que le commandant de
la batterie, qui nous raconte tout ceci, fit pousser à bras ses pièces
sur la crête où elles sont encore et fit ouvrir le feu en fauchant (1)
sur la ligne de tirailleurs ennemis. L'effet fut décisif: les Bulgares
s'arrêtèrent, puis refluèrent à quelque 300 ou 400 mètres plus en
arrière, sur une crête intermédiaire où nous apercevons maintenant leurs
tranchées.
[Note 1: On appelle tir de fauchage sur une hausse déterminée, un tir où
chaque pièce de la batterie tire trois coups en coulissant à chacun de
deux tours de manivelle sur son essieu. Cela permet de battre ainsi une
plus grande largeur de front et est par suite d'un excellent effet
contre une longue ligne d'infanterie comme est la chaîne de
tirailleurs.]
De temps à autre, partant de là-bas, quelques coups de feu à notre
adresse auxquels, d'un peu plus loin, à 100 mètres en avant de nous,
répondent les Serbes. Nous désirons vivement aller voir les fantassins
dans leurs tranchées. Nous nous y rendons, en profitant d'un moment
d'accalmie. D'ailleurs, à peine dans la tranchée, quelques
froufroutements caractéristiques qui claquent dans la terre comme des
coups de fouet, marquent que notre arrivée n'a point passé inaperçue.
Dans l'abri merveilleux que la savante ingéniosité des Serbes a
construit, c'est l'absolue sécurité. Un épais remblai, adroitement
dissimulé par des mottes de gazon, des pare-balles transversaux pour
protéger la tête des tireurs, assurent non seulement le maximum de
tranquillité mais même un bien-être relatif à l'infanterie qui s'y
trouve abritée non seulement des balles, mais encore de la pluie et du
froid. Rassemblant mes faibles connaissances de la langue serbe, je
parle avec les hommes qui causent et fument, parfaitement insouciants.
Quand quelques claquements de fouet annoncent l'arrivée des balles
bulgares, ils rient et plaisantent. Lorsqu'un peu plus tard je retourne
en arrière, tous souhaitent au Français qui s'en va un cordial au
revoir: «Sbogom! (Avec Dieu!)», me disent-ils... et je m'éloigne en
répétant: «Avec Dieu! Sbogom!», tandis que des balles bulgares
s'enfoncent dans la terre de la tranchée que je viens de quitter et
s'enfuient en jurant dans l'air calme après avoir ricoché derrière nous.
L'attaque sur la droite, venant de Deve-Bajir, n'a pas eu plus de
succès. Malgré une certaine supériorité numérique, les Bulgares ne
réussirent pas dans leur tentative, arrêtés par le feu d'infanterie et
aussi par le feu d'écharpe que les deux pièces de droite de la batterie
de Zedilovo purent exécuter contre eux en opérant un changement
d'objectif de ce côté.
Les pertes, serbes furent légères: la batterie eut un pointeur tué et un
servant blessé. Vers la droite, elle furent un peu plus sensibles:
environ une quarantaine d'hommes ont été mis hors de combat, parmi
ceux-ci un lieutenant dont la tête fut arrachée par un obus. Mais, pour
intéressant qu'il fût, ce petit combat ne présente en somme qu'une
importance médiocre. L'attaque bulgare fut à tout prendre assez peu
énergique, et je me demande quelle pouvait bien être ici l'intention de
l'ennemi.
Nous vivons dans le noir le plus absolu que seuls un commencement de
négociations ou une manoeuvre assez osée des Bulgares peuvent expliquer.
L'inactivité générale qui règne autour de nous permet toutes les
suppositions.
En même temps que les troupes de la 12e division bulgare attaquaient
ainsi Zedilovo, d'autres tentatives avaient lieu un peu partout à gauche
de la première armée vers Golemi-Vrh, à droite vers Tsar-Vrh. D'après le
communiqué de ce soir, la tentative de Golemi-Vrh n'aurait pas eu
d'importance. Il n'en serait pas de même de ce qui a dû se passer plus
au sud. Les Monténégrins ne paraissent pas avoir très bien tenu leur
ligne, et ils auraient dû reculer sur Pobyem. Mais, secourus par un
régiment serbe descendu de Tsar-Vrh et qui aurait pris l'attaque bulgare
en flanc, les régiments monténégrins auraient repoussé l'ennemi et se
seraient même avancés jusqu'à Siva-Kobila.
Quoi qu'il en soit, ces pointes de l'ennemi, ou ces reconnaissances,
comme on voudra les appeler, prouvent à mon avis qu'il n'est pas aussi
affaibli moralement qu'on l'avait d'abord pensé et qu'il est encore
susceptible d'une certaine activité.
Ce que l'on pourrait regretter ici, c'est la trop grande somme de temps
jusqu'alors dépensée par les Serbes dans leur concentration et leur
préparation à la bataille. Je sais, il est vrai, que voici la première
fois au monde que l'on exécute de la guerre de masses, de la guerre
d'armées, dans un pays de montagnes où les, sommets dépassant 2.000
mètres ne sont pas l'exception, que les voies de communications y sont
précaires, que mille raisons portent à ne rien hasarder... Mais c'est
précisément ce que j'aurais voulu voir: hasarder quelque chose,
sacrifier à l'audace et ne point laisser à l'adversaire un temps
précieux dont il ne peut que profiter.
A cette légère critique près, tout ici semble en excellente condition,
approvisionnements, munitions, moral... Le moral surtout est admirable.
Depuis le capitaine, qui, posément, nous expliquait le combat du matin,
où sa batterie venait de tirer près de 200 coups par pièce, jusqu'aux
soldats que je voyais plaisanter entre deux coups de feu dans la
tranchée tout à l'heure, tous manifestent non seulement la meilleure
bonne volonté, mais même le courage le plus ardent, l'enthousiasme le
plus pur. Pendant que nous revenons vers Egri-Palanka, nous dépassons
les blessés, qui reviennent du front: pas un cri, pas 'un geste, pas un
murmure. Ce gens-là sont de vrais soldats, ils savent souffrir et
mourir.