LES OMBRES

Dieu n'a peut-être créé le rayon que pour nous donner l'ombre.

Si l'ombre est, en effet, la fille du rayon, elle est parfois--bien que

diversement--aussi belle que lui. Elle l'explique, le fait valoir, le

formule et l'achève. Elle est, par opposition, son calme et son repos.

Elle le disperse, et l'étale comme un baume.

C'est seulement en pleine nature, et l'été, sous le ciel libre et mis à

nu, hérissé de lumière, que je jouis des ombres. Elles passent pourtant

inaperçues de la plupart des hommes qui ne se doutent pas de ce que

serait le monde si tout à coup, par toute la terre, de toutes les

surfaces où, comme de grands et petits oiseaux momentanément immobiles,

elles sont éployées... les ombres s'envolaient!... Oui... Le temps de

tourner la tête, et plus d'ombres! Si nos yeux, qui ne s'occupaient pas

d'elles, étaient attirés, ramenés soudain vers la place, immense et

dévastée, qu'elles meublaient tout à l'heure, et que nous fussions, en

un éclair, terrifiés de leur disparition et aveuglés de leur absence!

Effroyable pensée qui nous disloque, et que repousse en nous tout ce qui

s'émeut! tellement l'ombre s'impose au désir des sens, à l'instinct du

coeur, à la sagesse du rêve. Elle est une nécessité, physique et idéale.

Aussi, que les ombres, me plaisent! J'aime vivre avec elles. C'est ma

compagnie.

Tout d'abord je suis heureux d'épuiser, sans songer à rien, leur charme

et leur mystère. Je les vois innombrables, jamais pareilles,

capricieuses et cependant méthodiques, montrant bien qu'elles obéissent

à des lois inconnues, à des ordonnances secrètes. Pendant des heures,

des journées, je vais de l'une à l'autre, les visitant, les franchissant

comme des gués. Je les quitte, je les compare, et je demeure émerveillé

des beautés et des joies qu'elles me déplient. Je les mesure et j'en

fais le tour. Je les observe de près et de loin, je les touche, et je

fais semblant de vouloir les capter pour leur procurer le petit plaisir,

en me glissant des doigts, d'essayer de me prouver qu'elles n'existent

pas! Comme si je ne savais pas qu'elles _existent_, autant et plus que

ces réalités dont par erreur on s'imagine qu'elles ne sont qu'une

insaisissable figure, une fausse apparence, un brouillard mensonger... A

moi, elles me représentent les objets et les êtres avec une force, une

couleur et un relief, qui me permettent de m'y borner pour être

satisfait. Ainsi l'ombre de l'arbre me le donne en entier, tel qu'il est

en dehors d'elle et s'insurge de son côté. Ainsi l'ombre du boeuf bave

et mugit pour moi dans l'ombre irritante des mouches, sans que j'aie

besoin pour le voir lui-même de le regarder. Son ombre enjouguée m'en

dispense. Dans chacune d'elles je retrouve la caractéristique et la

matière même de l'original. L'ombre du bois, du fer, de la pierre et du

marbre traduit leur dureté, tandis que celle du feuillage est le

décalque, exact et frissonnant, de sa grâce légère. Comme les choses,

les animaux ou les hommes qu'elles ont mission de doubler avec une

discrétion fidèle, les ombres sont également animées ou inanimées. Elles

constituent le fond magnifique et soutenu de l'univers. De la baleine au

puceron, pas un gigantesque animal, pas un insecte qui n'ait son ombre,

personnelle, attribuée, n'appartenant qu'à lui, chargée de le rappeler

sans cesse à sa propre attention, car sans elle, il s'oublierait. Elle

est la trace continuelle, écrite et peinte, de son existence. Elle est

son docile miroir que rien ne peut briser.

Et, dans une déconcertante variété, toutes les ombres sont belles. Si

nous avions la patience et le temps d'aller à leur rencontre ou de les

faire défiler devant nous, elles nous arracheraient à tout instant, les

unes après les autres, des cris nouveaux d'étonnement, des soupirs

d'admiration... celles de tous les arbres et de toutes les bêtes, de

toutes les tiges et de tous les rameaux, de tout ce qui pousse, s'agite,

étend des branches ou des pattes, marche, court, galope, vole, ou bien

reste fixe, inerte, avec une projection paradoxale qui seule bouge et

fait le tour de son immobilité, comme celle du pic et du phare, de la

colonne et du clocher.

J'ai dit que toutes les ombres sont belles; certaines offrent une

splendeur incomparable, unique, et nous en savons de sublimes. Celles

des nuages voudraient être chantées en vers et mériteraient un poète.

Quand par les plaines on les voit, tel un majestueux et innocent fléau,

passer sans rien renverser, sans laisser la moindre ruine, faire des

taches de dix lieues ainsi qu'une armée en campagne ou une plaie

d'Égypte, éclipser le soleil, inonder la terre, assombrir le fleuve,

mettre des Sainte-Hélène et des Gibraltar sur la mer, ou bien flotter

pareilles à des manteaux de cavaliers, ou bien glisser en s'effilant

avec des formes allongées d'archange, ou bien balayer les étendues comme

si dans le val et les bois traînait la barbe immense et enchevêtrée de

Moïse... on est emporté par elles, malgré soi, et on les accompagne à

travers champs ainsi qu'un chien tiré par son troupeau... sans chercher

où elles vont... comme on suivrait un peuple ombragé d'étendards... Que

ce soit le roc ou le gazon, le sable qui dort ou l'eau vive, partout où

elles se signalent, non seulement elles n'abîment rien, mais d'une

complaisance inouïe, elles prétendent s'adapter à la nature du sol.

Implacables et d'un tranchant métallique au torride désert, elles se

gonflent sur le lac avec des rengorgements de cygne et des roulis de

nacelle. Ombres tumultueuses, désordonnées, opaques ou diaphanes, sages

ou folles, sèches, mouillées, ombres du matin, du midi, du soir, de la

nuit,... ombres de la crinière et du moulin à vent, de la montagne et du

pot de fleurs, du _dreadnought_ et de l'épave, de la voile et du

drapeau, de la meule et des tentes, de la charrue et du canon, des croix

et de la guillotine, ombres des murs, des vieilles tours, des cheminées,

des toits, des mâts, du banc de l'hôpital et de l'arceau du cloître...

Flexible soeur du roseau, fumée noire du cyprès, chevelure coupée du

saule, ou litière de mon cheval... chères ombres ingénieuses, je ne me

lasse pas plus de vous que de respirer, et vous me semblez en effet,

aussi, quand vous palpitez, l'immatérielle respiration des corps que

vous reproduisez. Vous surtout, ombres des oiseaux, ombres instantanées

et rapides des ailes, vous êtes pour les yeux un prodige, un perpétuel

ravissement... Vous avez toujours l'air, en effleurant le sol, d'une

plume tombée. Et chacune de vous est parfaite, impeccable, qu'elle plane

au-dessous de l'aigle ou pose sur la fleur un double papillon.

Mais que dire de la plus pathétique et de la plus vivante? de la

nôtre,... de celle de l'homme?... _Notre ombre_, ce jaloux et frère de

nous-même, ce fantôme anticipé qui surgit dès que nous naissons, ce

confident triste et sans langue, ce taciturne ami, ce maître et ce

laquais, ce page insolent et délicieux, plus svelte que nous, qui nous

précède, nous flanque ou nous suit, et, dès que nous avons une canne à

la main, qui semble porter notre épée... Que veut-il? Que fait-il là?

Que signifie notre ombre? Quel est son sens et son énigme? Pourquoi

s'amuse-t-elle tantôt à nous grandir, tantôt à nous rapetisser? Pourquoi

nous mener avec brusquerie de l'orgueil à l'humiliation? être tour à

tour notre image et notre grimace? Pourquoi nous rend-elle cagneux,

bossus, titubants et courbés? Qui la pousse à dérouler avec gentillesse

devant nos pas son petit tapis de laine?... et à délimiter strictement

sur la terre le juste contour de notre fosse? Et pourquoi ne se met-elle

jamais entre nous et le danger, la tentation, la souffrance, le

mal?... même pas entre nous et la glace, pour nous cacher la vue de nos

premiers dégâts? Voilà ce qu'il est impossible de savoir exactement.

Nous ne pouvons que subir, constater. Ainsi nous observons que bien

avant que nous le quittions, ce monde-ci est véritablement «le royaume

des ombres». Centre d'un cadran solaire dont il est l'aiguille, chacun

de nous marque lui-même, sans y réfléchir, le temps précieux qu'il

reçoit et gaspille. Et sur nous, comme autour de nous, sur chaque partie

de notre pauvre corps, les ombres de toutes sortes étendent aussi et

tracent à chaque minute leur géographie mystérieuse. Ombres qui

fréquentent nos traits, notre chair, dont quelques-unes sont si

nobles,... touchantes comme celle du voile de la religieuse, ou bien

héroïques aux pommettes du soldat sous la visière du képi... ombre des

cils baissés sur la joue virginale, ombre fuyante et molle d'une épaule,

d'un bras nu replié, ombre qui se coule au creux et aux sillons d'une

face amaigrie, ombres de la vieillesse qui finissent par rester en se

durcissant, car les rides ne sont pas autre chose que des ombres, plus

accusées et plus _portées_, des ombres qui ont _pris_, peu à peu, comme

un acide ayant mordu la planche. Et tout comme du dehors nous sommes

frappés par les ombres, pareillement de l'intérieur et du fond de

nous-mêmes nous sommes forcés d'accepter et d'enregistrer celles que

nous envoient les chagrins, les soucis, la douleur, les passions. Tous

nos sentiments ont leurs ombres qui viennent nous marbrer. Chacun lance

la sienne. Rougeurs petites et soudaines, pourpres superbes du visage,

brouillards du front, vapeurs qui passez comme un furtif ouragan sur

l'horizon de la figure humaine, vous êtes l'éruption de nos volcans

jamais éteints.

Et puis, voici la fin des ombres qui s'approche, et l'on comprend

qu'elles vont bientôt cesser parce qu'elles augmentent et se

multiplient. L'agonisant ne compte plus, dans sa chambre et dans son

coeur, de ses rideaux à ses paupières, les ombres qui l'entourent,

l'envahissent, le rongent. Il en a plein le corps. Ses os semblent s'y

plaire. Il en a sur les lèvres et sous les yeux, au bénitier des tempes.

Il en a sur la mémoire et tout du long de la pensée... Il en a sur les

mains, sur les côtes, sur les genoux... On les détaille à travers le

drap qui les boit... et cette lividité sacrée qui tout à coup le

submerge et le blanchit quand il rend le souffle est l'ombre de l'âme

qui passe...

Et après? Derrière la mort?... Que devient notre ombre? Elle ne reste

pas ici. Où est-ce qu'elle va? Nous suit-elle? O mon Dieu! si vous nous

laissiez, pour prendre la place des nôtres, les ombres de nos morts

aimés? Ce serait au moins cela! Et nous pourrions, en les voyant,

oublier qu'ils ne sont plus.

L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913 · 第 10 / 44 题