LE MASSACRE DES OTAGES DE SERÈS

_Le compte rendu, par M. Jean Leune, de l'horrible découverte qu'il a

faite le 21 juillet, avec deux de ses confrères, aux environs de

Livounovo, ne nous est pas encore parvenu. Mais nous avons reçu ses

photographies, et le commentaire en avait paru dès le 24 juillet dans le

récit télégraphié par M. Georges Lourdon au_ Figaro, _et que nous

reproduisons ici:_

Une horrible découverte a été faite, avant-hier soir, par quatre d'entre

nous. Je citerai leurs noms, car il importe que nul ne puisse suspecter

l'exacte relation que j'en vais faire. Ce sont M. et Mme Leune et M.

Laporte. Celui-ci, Français, représente ici le _New-York Herald_. M.

Leune, jeune homme de vingt-deux ans, licencié d'histoire et qui prépare

une thèse de doctorat, a suivi, en vue de celle-ci, toutes les

opérations de l'armée grecque depuis dix mois et il les a suivies

infatigablement dans les conditions les plus pénibles, en compagnie de

sa jeune femme, une Grecque de Constantinople. Couchés tous deux sous la

tente, dans la neige, et le sac au dos, suivant à pied le chemin de

l'armée, M. Leune, petit-fils d'un célèbre universitaire, n'a rien dit

dans les correspondances qu'il a envoyées à _L'Illustration_ ni des

fatigues que sa femme et lui ont endurées, ni de la popularité qu'elles

leur ont gagnée parmi toute l'armée, mais, pour l'avoir surprise, je ne

me retiendrai pas de porter témoignage en faveur de compatriotes.

Donc, avant-hier, sur des indications qu'on nous avait données, nous

nous dirigeâmes tous quatre à quelques kilomètres au nord de Livounovo, à

droite de la route qui suit la Strouma, en partant du lit desséché d'un

affluent de cette rivière dont les cartes ne donnent pas le nom. On nous

avait dit: «Vous trouverez dans un champ de maïs et dans les environs de

ce champ les cadavres de quelques-uns des otages de Serès.» Peut-être

vous souvenez-vous, en effet, de cette nouvelle que donnèrent les

journaux qu'en quittant Serès, sous la menace de l'armée grecque, les

Bulgares avaient emmené un certain nombre d'otages, dont on ne savait ce

qu'i's étaient devenus. Leurs cadavres, c'étaient leurs cadavres, dont

on nous indiquait la place. Nous cherchâmes longtemps; nous avions les

points de repère, la rivière desséchée, le bouquet d'arbres, le chemin,

un vallonnement entre deux monticules. Enfin, l'un de nous fit: «Nous

approchons.» Une acre odeur de putréfaction nous saisit aux narines,

cette odeur chaude, pénétrante, persistante et ignoble à faire

défaillir, de fermentation des chairs, dont j'ai déjà éprouvé, à

Casablanca, l'atroce nausée. Elle nous guide; nous découvrîmes un

cadavre, puis un autre, et quel cadavre!

Mais la nuit approchait et nous n'avions pas eu le temps de faire en

nous les réserves d'énergie nécessaires. Nous décidâmes de remettre au

lendemain matin notre sinistre recherche. C'était hier, j'ai les yeux

pleins encore de l'épouvantable vision. Nous en avons trouvé sept. Le

premier est éloigné du second de deux cents mètres, et trois cents

mètres séparent celui-ci des quatre autres, disposés presque

parallèlement à quelques mètres de distance, le dernier est juché sur un

talus, à uns quinzaine de mètres. Celui-ci a trébuché sans doute; il a

perdu sa chaussure et n'est tombé que deux mètres plus loin; cet autre,

frappé dans le dos, est tombé sur la face et tout son corps est déjà à

demi enfoncé sous ia coulée des pluies dans la terre meuble d'un champ.

Un troisième a reçu sur le crâne un terrible coup de fusil, asséné avec

une telle force que la crosse brisée a été lancée à un mètre de lui, et,

un peu plus loin, dans un buisson, nous retrouvons le fusil auquel

s'adapte exactement la crosse, et couvert de sang coagulé auquel

adhèrent les cheveux; il est encore chargé de ses cinq balles.

Près d'un autre cadavre, nous trouvons aussi une crosse brisée, mais

l'assassin, sans doute, a remporté son fusil. Un cinquième, couché en

croix sur le dos, les mains et les doigts crispés dans le sol, montre un

visage noir, une bouche ouverte qui semble hurler encore d'épouvante. Il

me rappelle ces deux cadavres pétrifié? que l'on voit à Pompéi: membres

tordus et bouches ouvertes, comme s'ils n'avaient pas cessé, à travers

les siècles, de crier sous la morsure de la lave.

Ayant souci de ménager la sensibilité de ceux qui me lisent, je

n'insisterai pas davantage sur l'horreur de ce spectacle. Je ne vous

dirai rien de la volonté qu'il nous a fallu pour poursuivre, le nez

bouché et les yeux glacés d'horreur, notre sinistre reconnaissance, mais

il était nécessaire qu'elle fût accomplie.

Nous avons photographié ces affreux débris et ces photographies seront

publiées. On saura que ce sont là, entre autres, des victimes d'une

armée régulière et non de comitadjis que l'on désavoue. Car ces notables

de Serès furent les prisonniers de l'armée, emmenés par l'armée en

retraite. Et les malheureux que nous avons devant nous n'étaient pas des

paysans de la contrée où nous les retrouvions, c'étaient des gens de la

ville, bien habillés, avec des costumes de drap ou de serge, des

bottines neuves, des chaussettes, des chapeaux, enfin des messieurs. Et

ils sont bien de Serès, car trois d'entre eux purent être reconnus et

identifiés.

La guerre est une oeuvre horrible.

L'Illustration, No. 3675, 2 Août 1913 · 第 4 / 44 题