«Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se

soient pas rencontrés plus tôt! Nous aurions maintenant à pleurer

l'un ou l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plus

rien à craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des

problèmes de mécanique ou jouer des tours aux araignées, c'est que

cette haine n'est dangereuse pour personne.

Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine.

«Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons êtres comme

vous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coups de

carabine?

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si

inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance

garder l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il

résolut de brusquer la réconciliation.

«Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres son

meilleur sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas

autre chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et

puisque vous êtes gens à risquer votre peau, acceptez franchement la

proposition que je vais vous faire.

--Parlez, dit Nicholl.

--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune.

--Oui, certes, répliqua le président.

--Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre.

--J'en suis certain, s'écria le capitaine.

--Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre

d'accord; mais je vous dis tout bonnement: Partez avec moi, et venez

voir si nous resterons en route.

--Hein!» fit J.-T. Maston stupéfait.

Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux

l'un sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane

attendait la réponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du

président.

«Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a

plus de contrecoup à craindre!

--Accepté!» s'écria Barbicane.

Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en

même temps que lui.

«Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'écria Michel Ardan en

tendant la main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est

arrangée, mes amis, permettez-moi de vous traiter à la française.

Allons déjeuner.

XXII

--------------------

LE NOUVEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS

Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire du

capitaine Nicholl et du président Barbicane, ainsi que son singulier

dénouement. Le rôle joué dans cette rencontre par le chevaleresque

Européen, sa proposition inattendue qui tranchait la difficulté,

l'acceptation simultanée des deux rivaux, cette conquête du continent

lunaire à laquelle la France et les États-Unis allaient marcher

d'accord, tout se réunit pour accroître encore la popularité de Michel

Ardan.

On sait avec quelle frénésie les Yankees se passionnent pour un

individu. Dans un pays où de graves magistrats s'attellent à la

voiture d'une danseuse et la traînent triomphalement, que l'on juge de

la passion déchaînée par l'audacieux Français! Si l'on ne détela pas

ses chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, mais

toutes les autres marques d'enthousiasme lui furent prodiguées. Pas

un citoyen qui ne s'unît à lui d'esprit et de cœur! _Ex pluribus

unum_, suivant la devise des États-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des

députations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sans

fin ni trêve. Il dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra de

mains, ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientôt sur

les dents; sa voix, enrouée dans des speechs innombrables, ne

s'échappait plus de ses lèvres qu'en sons inintelligibles, et il

faillit gagner une gastro-entérite à la suite des toasts qu'il dut

porter à tous les comtés de l'Union. Ce succès eût grisé un autre dès

le premier jour, mais lui sut se contenir dans une demi-ébriété

spirituelle et charmante.

Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des

«lunatiques» n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur

conquérant de la Lune. Un jour, quelques-uns de ces pauvres gens,

assez nombreux en Amérique, vinrent le trouver et demandèrent à

retourner avec lui dans leur pays natal. Certains d'entre eux

prétendaient parler «le sélénite» et voulurent l'apprendre à Michel

Ardan. Celui-ci se prêta de bon cœur à leur innocente manie et se

chargea de commissions pour leurs amis de la Lune.

«Singulière folie! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, et

folie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus

illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens très sages et

très réservés dans leurs conceptions se laissaient aller à une grande

exaltation, à d'incroyables singularités, toutes les fois que la Lune

les occupait. Tu ne crois pas à l'influence de la Lune sur les

maladies?

--Peu, répondit le président du Gun-Club.

--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré des

faits au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, les

personnes périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une

éclipse. Le célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de la

Lune et ne revenait à la vie qu'après l'entière émersion de l'astre.

Le roi Charles VI retomba six fois en démence pendant l'année 1399,

soit à la nouvelle, soit à la pleine Lune. Des médecins ont classé le

mal caduc parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladies

nerveuses ont paru subir souvent son influence. Mead parle d'un

enfant qui entrait en convulsions quand la Lune entrait en opposition.

Gall avait remarqué que l'exaltation des personnes faibles

s'accroissait deux fois par mois, aux époques de la nouvelle et de la

pleine Lune. Enfin il y a encore mille observations de ce genre sur

les vertiges, les fièvres malignes, les somnambulismes, tendant à

prouver que l'astre des nuits a une mystérieuse influence sur les

maladies terrestres.

--Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.

--Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponse

qu'Arago répétait dix-neuf siècles après Plutarque: «C'est peut-être

parce que ça n'est pas vrai!

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune des

corvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs de

succès voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le

promener de ville en ville dans tous les États-Unis et le montrer

comme un animal curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya

promener lui-même.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, ses

portraits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la place

d'honneur dans les albums; on en fit des épreuves de toutes

dimensions, depuis la grandeur naturelle jusqu'aux réductions

microscopiques des timbres-poste. Chacun pouvait posséder son héros

dans toutes les poses imaginables, en tête, en buste, en pied, de

face, de profil, de trois quarts, de dos. On en tira plus de quinze

cent mille exemplaires, et il avait là une belle occasion de se

débiter en reliques, mais il n'en profita pas. Rien qu'à vendre ses

cheveux un dollar la pièce, il lui en restait assez pour faire

fortune!

Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire.

Il se mettait à la disposition du public et correspondait avec

l'univers entier. On répétait ses bons mots, on les propageait,

surtout ceux qu'il ne faisait pas. On lui en prêtait, suivant

l'habitude, car il était riche de ce côté.

Non seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel

nombre infini de «beaux mariages» il aurait faits, pour peu que la

fantaisie l'eût pris de «se fixer»! Les vieilles misses surtout,

celles qui depuis quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit et

jour devant ses photographies.

Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'il

leur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmes

sont intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son

intention n'était pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y

transplanter une race croisée de Français et d'Américains. Il refusa

donc.

«Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Ève,

merci! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents!...

Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe,

il alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il lui

devait bien cela. Du reste, il était devenu très fort en balistique,

depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_.

Son plus grand plaisir consistait à répéter à ces braves artilleurs

qu'ils n'étaient que des meurtriers aimables et savants. Il ne

tarissait pas en plaisanteries à cet égard. Le jour où il visita la

Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'âme de ce

gigantesque mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre des

nuits.

«Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne, ce qui est

déjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos engins

qui détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez

pas, et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont «une âme», je ne

vous croirais pas!

Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quand

le secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la

proposition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et de

faire «la partie à quatre». Un jour il demanda à être du voyage.

Barbicane, désolé de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne

pouvait emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston,

désespéré, alla trouver Michel Ardan, qui l'invita à se résigner et

fit valoir des arguments _ad hominem_.

«Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes

paroles en mauvaise part; mais vraiment là, entre nous, tu es trop

incomplet pour te présenter dans la Lune!

--Incomplet! s'écria le vaillant invalide.

--Oui! mon brave ami! Songe au cas où nous rencontrerions des

habitants là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idée

de ce qui se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre,

leur montrer qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à se

manger, à se casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait

nourrir cent milliards d'habitants, et où il y en a douze cents

millions à peine? Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre à

la porte!

--Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serez

aussi incomplets que moi!

--Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en

morceaux!

En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avait

donné les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimes

espérances. Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet de

contrecoup au moment du départ d'un projectile, fit venir un mortier

de trente-deux pouces (-- 0.75 cm) de l'arsenal de Pensacola. On

l'installa sur le rivage de la rade d'Hillisboro, afin que la bombe

retombât dans la mer et que sa chute fût amortie. Il ne s'agissait

que d'expérimenter la secousse au départ et non le choc à l'arrivée.

Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cette

curieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau de

ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures.

C'était un véritable nid soigneusement ouaté.

«Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!» disait J.-T. Maston en

regrettant que sa taille ne lui permît pas de tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle à

vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenant

au secrétaire perpétuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait

particulièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu

sujet au vertige, supporterait ce voyage expérimental.

Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombe

placée dans la pièce. On fit feu.

Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivit

majestueusement sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds

environ, et par une courbe gracieuse alla s'abîmer au milieu des

flots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa

chute; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, et

attachèrent des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement

hissée à bord. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le moment

où les animaux furent enfermés et le moment où l'on dévissa le

couvercle de leur prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et

ils assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile à

comprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élança

au-dehors, un peu froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air de

revenir d'une expédition aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha.

Nulle trace. Il fallut bien alors reconnaître la vérité. Le chat

avait mangé son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut très attristé de la perte de son pauvre écureuil, et

se proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.

Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toute

crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore

perfectionner le projectile et anéantir presque entièrement les effets

de contrecoup. Il n'y avait donc plus qu'à partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président de

l'Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible.

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de la Fayette,

le gouvernement lui décernait le titre de citoyen des États-Unis

d'Amérique.

XXIII

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LE WAGON-PROJECTILE

Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejeta

immédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné à

transporter à travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne

n'avait oublié que, par sa dépêche du 30 septembre, Michel Ardan

demandait une modification aux plans arrêtés par les membres du

Comité.

Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme du

projectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère en

quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide

absolu. Le Comité avait donc adopté la forme ronde, afin que le

boulet pût tourner sur lui-même et se comporter à sa fantaisie. Mais,

dès l'instant qu'on le transformait en véhicule, c'était une autre

affaire. Michel Ardan ne se souciait pas de voyager à la façon des

écureuils; il voulait monter la tête en haut, les pieds en bas, ayant

autant de dignité que dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans

doute, mais sans se livrer à une succession de cabrioles peu

convenables.

De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill and Co.

d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Le

projectile, ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédié

immédiatement à Stone's-Hill par les railways de l'Est. Le 10, il

arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,

Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience ce

«wagon-projectile» dans lequel ils devaient prendre passage pour voler

à la découverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produit

métallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industriel

des Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminium

en masse aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardé

comme un résultat prodigieux. Ce précieux projectile étincelait aux

rayons du Soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffé de

son chapeau conique, on l'eût pris volontiers pour une de ces épaisses

tourelles en façon de poivrières, que les architectes du Moyen Age

suspendaient à l'angle des châteaux forts. Il ne lui manquait que des

meurtrières et une girouette.

«Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un homme

d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons

là-dedans comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d'artillerie,

on y tiendrait tête à toutes les armées sélénites, si toutefois il y

en a dans la Lune!

--Ainsi le véhicule te plaît? demanda Barbicane à son ami.

--Oui! oui! sans doute, répondit Michel Ardan qui l'examinait en

artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus

effilées, son cône plus gracieux; on aurait dû le terminer par une

touffe d'ornements en métal guilloché, avec une chimère, par exemple,

une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes déployées et

la gueule ouverte...

--A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensible

aux beautés de l'art.

--A quoi bon, ami Barbicane! Hélas! puisque tu me le demandes, je

crains bien que tu ne le comprennes jamais!

--Dis toujours, mon brave compagnon.

--Eh bien! suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce

que l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'on

appelle _Le Chariot de l'Enfant_?

--Pas même de nom, répondit Barbicane.

--Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans

cette pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une

maison, se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'une

fleur, d'un oiseau ou d'une amphore. Eh bien! dis-moi, ami

Barbicane, si à cette époque tu avais été membre du jury, est-ce que

tu aurais condamné ce voleur-là?

--Sans hésiter, répondit le président du Gun-Club, et avec la

circonstance aggravante d'effraction.

--Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane! Voilà pourquoi tu ne

pourras jamais me comprendre!

--Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste.

--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notre

wagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à mon

aise, et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de la

Terre!

--A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à ta

fantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise.

Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avait

songé à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir les

effets du contrecoup furent appliqués avec une intelligence parfaite.

Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne serait

assez puissant pour amortir le choc, et, pendant sa fameuse promenade

dans le bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grande

difficulté d'une ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptait

demander de lui rendre ce service signalé. Voici comment.

Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une

couche d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement

étanche, qui glissait à frottement sur les parois intérieures du

projectile. C'est sur ce véritable radeau que les voyageurs prenaient

place. Quant à la masse liquide, elle était divisée par des cloisons

horizontales que le choc au départ devait briser successivement.

Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse à la plus haute,

s'échappant par des tuyaux de dégagement vers la partie supérieure du

projectile, arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, muni

lui-même de tampons extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culot

inférieur qu'après l'écrasement successif des diverses cloisons. Sans

doute les voyageurs éprouveraient encore un contrecoup violent après

le complet échappement de la masse liquide, mais le premier choc

devait être presque entièrement amorti par ce ressort d'une grande

puissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre

pieds carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres; mais

la détente des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivant

Barbicane, à vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc

devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le

projectile reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façon

il pensait avoir résolu la grave question du contrecoup. Du reste, ce

travail, intelligemment compris par les ingénieurs de la maison

Breadwill, fut merveilleusement exécuté; l'effet une fois produit et

l'eau chassée au-dehors, les voyageurs pouvaient se débarrasser

facilement des cloisons brisées et démonter le disque mobile qui les

supportait au moment du départ.

Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtues

d'un épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleur

acier, qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux

d'échappement dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas même

soupçonner leur existence.

Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premier

choc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait Michel

Ardan, il faudrait être «de bien mauvaise composition».

Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douze

pieds de haut. Afin de ne pas dépasser le poids assigné, on avait un

peu diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partie

inférieure, qui devait supporter toute la violence des gaz développés

par la déflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans

les bombes et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours

plus épais.

On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouverture

ménagée sur les parois du cône, et semblable à ces «trous d'homme» des

chaudières à vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'une

plaque d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis de

pression. Les voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leur

prison mobile, dès qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne

fut plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre

hublots de verre lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans

la paroi circulaire du projectile; un troisième à sa partie inférieure

et un quatrième dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient donc

à même d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils

abandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient et les espaces

constellés du ciel. Seulement, ces hublots étaient protégés contre

les chocs du départ par des plaques solidement encastrées, qu'il était

facile de rejeter au-dehors en dévissant des écrous intérieurs. De

cette façon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas

s'échapper, et les observations devenaient possibles.

Tous ces mécanismes, admirablement établis, fonctionnaient avec la

plus grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moins

intelligents dans les aménagements du wagon-projectile.

Des récipients solidement assujettis étaient destinés à contenir l'eau

et les vivres nécessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient même

se procurer le feu et la lumière au moyen de gaz emmagasiné dans un

récipient spécial sous une pression de plusieurs atmosphères. Il

suffisait de tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait

éclairer et chauffer ce confortable véhicule. On le voit, rien ne

manquait des choses essentielles à la vie et même au bien-être. De

plus, grâce aux instincts de Michel Ardan, l'agréable vint se joindre

à l'utile sous la forme d'objets d'art; il eût fait de son projectile

un véritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui eût pas manqué. Du

reste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent se

trouver à l'étroit dans cette tour de métal. Elle avait une surface

de cinquante-quatre pieds carrés à peu près sur dix pieds de hauteur,

ce qui permettait à ses hôtes une certaine liberté de mouvement. Ils

n'eussent pas été aussi à leur aise dans le plus confortable wagon des

États-Unis.

La question des vivres et de l'éclairage étant résolue, restait la

question de l'air. Il était évident que l'air enfermé dans le

projectile ne suffirait pas pendant quatre jours à la respiration des

voyageurs; chaque homme, en effet, consomme dans une heure environ

tout l'oxygène contenu dans cent litres d'air. Barbicane, ses deux

compagnons, et deux chiens qu'il comptait emmener, devaient consommer,

par vingt-quatre heures, deux mille quatre cents litres d'oxygène, ou,

en poids, à peu près sept livres. Il fallait donc renouveler l'air du

projectile. Comment? Par un procédé bien simple, celui de MM.

Reiset et Regnault, indiqué par Michel Ardan pendant la discussion du

meeting.

On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties

d'oxygène et de soixante-dix-neuf parties d'azote. Or, que se

passe-t-il dans l'acte de la respiration? Un phénomène fort simple.

L'homme absorbe l'oxygène de l'air, éminemment propre à entretenir la

vie, et rejette l'azote intact. L'air expiré a perdu près de cinq

pour cent de son oxygène et contient alors un volume à peu près égal

d'acide carbonique, produit définitif de la combustion des éléments du

sang par l'oxygène inspiré. Il arrive donc que dans un milieu clos,

et après un certain temps, tout l'oxygène de l'air est remplacé par

l'acide carbonique, gaz essentiellement délétère.

La question se réduisait dès lors à ceci: l'azote s'étant conservé

intact, 1º refaire l'oxygène absorbé; 2º détruire l'acide carbonique

expiré. Rien de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la

potasse caustique.

Le chlorate de potasse est un sel qui se présente sous la forme de

paillettes blanches; lorsqu'on le porte à une température supérieure à

quatre cents degrés, il se transforme en chlorure de potassium, et

l'oxygène qu'il contient se dégage entièrement. Or, dix-huit livres

de chlorate de potasse rendent sept livres d'oxygène, c'est-à-dire la

quantité nécessaire aux voyageurs pendant vingt-quatre heures. Voilà

pour refaire l'oxygène.

Quant à la potasse caustique, c'est une matière très avide de l'acide

carbonique mêlé à l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'en

empare et forme du bicarbonate de potasse. Voilà pour absorber

l'acide carbonique.

En combinant ces deux moyens, on était certain de rendre à l'air vicié

toutes ses qualités vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes, MM.

Reiset et Regnault, avaient expérimenté avec succès. Mais, il faut le

dire, l'expérience avait eu lieu jusqu'alors _in anima vili_. Quelle

que fût sa précision scientifique, on ignorait absolument comment des

hommes la supporteraient.

Telle fut l'observation faite à la séance où se traita cette grave

question. Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilité

de vivre au moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai

avant le départ. Mais l'honneur de tenter cette épreuve fut réclamé

énergiquement par J.-T. Maston.

«Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins

que j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.

Il y aurait eu mauvaise grâce à lui refuser. On se rendit à ses

vœux. Une quantité suffisante de chlorate de potasse et de potasse

caustique fut mise à sa disposition avec des vivres pour huit jours;

puis, ayant serré la main de ses amis, le 12 novembre, à six heures du

matin, après avoir expressément recommandé de ne pas ouvrir sa prison

avant le 20, à six heures du soir, il se glissa dans le projectile,

dont la plaque fut hermétiquement fermée. Que se passa-t-il pendant

cette huitaine? Impossible de s'en rendre compte. L'épaisseur des

parois du projectile empêchait tout bruit intérieur d'arriver

au-dehors.

Le 20 novembre, à six heures précises, la plaque fut retirée; les amis

de J.-T. Maston ne laissaient pas d'être un peu inquiets. Mais ils

furent promptement rassurés en entendant une voix joyeuse qui poussait

un hurrah formidable.

Bientôt le secrétaire du Gun-Club apparut au sommet du cône dans une

attitude triomphante. Il avait engraissé!

XXIV

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LE TÉLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES

Le 20 octobre de l'année précédente, après la souscription close, le

président du Gun-Club avait crédité l'Observatoire de Cambridge des

sommes nécessaires à la construction d'un vaste instrument d'optique.

Cet appareil, lunette ou télescope, devait être assez puissant pour

rendre visible à la surface de la Lune un objet ayant au plus neuf

pieds de largeur.

Il y a une différence importante entre la lunette et le télescope; il

est bon de la rappeler ici. La lunette se compose d'un tube qui porte

à son extrémité supérieure une lentille convexe appelée objectif, et à

son extrémité inférieure une seconde lentille nommée oculaire, à

laquelle s'applique l'œil de l'observateur. Les rayons émanant de

l'objet lumineux traversent la première lentille et vont, par

réfraction, former une image renversée à son foyer [C'est le point où

les rayons lumineux se réunissent après avoir été réfractés.]. Cette

image, on l'observe avec l'oculaire, qui la grossit exactement comme

ferait une loupe. Le tube de la lunette est donc fermé à chaque

extrémité par l'objectif et l'oculaire.

Au contraire, le tube du télescope est ouvert à son extrémité

supérieure. Les rayons partis de l'objet observé y pénètrent

librement et vont frapper un miroir métallique concave, c'est-à-dire

convergent. De là ces rayons réfléchis rencontrent un petit miroir

qui les renvoie à l'oculaire, disposé de façon à grossir l'image

produite.

Ainsi, dans les lunettes, la réfraction joue le rôle principal, et

dans les télescopes, la réflexion. De là le nom de réfracteurs donné

aux premières, et celui de réflecteurs attribué aux seconds. Toute la

difficulté d'exécution de ces appareils d'optique gît dans la

confection des objectifs, qu'ils soient faits de lentilles ou de

miroirs métalliques.

Cependant, à l'époque où le Gun-Club tenta sa grande expérience, ces

instruments étaient singulièrement perfectionnés et donnaient des

résultats magnifiques. Le temps était loin où Galilée observa les

astres avec sa pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus.

Depuis le XVIe siècle, les appareils d'optique s'élargirent et

s'allongèrent dans des proportions considérables, et ils permirent de

jauger les espaces stellaires à une profondeur inconnue jusqu'alors.

Parmi les instruments réfracteurs fonctionnant à cette époque, on

citait la lunette de l'Observatoire de Poulkowa, en Russie, dont

l'objectif mesure quinze pouces (-- 38 centimètres de largeur [Elle a

coûté 80,000 roubles (320,000 francs).]), la lunette de l'opticien

français Lerebours, pourvue d'un objectif égal au précédent, et enfin

la lunette de l'Observatoire de Cambridge, munie d'un objectif qui a

dix-neuf pouces de diamètre (48 cm).

Parmi les télescopes, on en connaissait deux d'une puissance

remarquable et de dimension gigantesque. Le premier, construit par

Herschell, était long de trente-six pieds et possédait un miroir large

de quatre pieds et demi; il permettait d'obtenir des grossissements de

six mille fois. Le second s'élevait en Irlande, à Birrcastle, dans le

parc de Parsonstown, et appartenait à Lord Rosse. La longueur de son

tube était de quarante-huit pieds, la largeur de son miroir de six

pieds (-- 1.93 m [On entend souvent parler de lunettes ayant une

longueur bien plus considérable; une, entre autres, de 300 pieds de

foyer, fut établie par les soins de Dominique Cassini à l'Observatoire

de Paris; mais il faut savoir que ces lunettes n'avaient pas de tube.

L'objectif était suspendu en l'air au moyen de mâts, et l'observateur,

tenant son oculaire à la main, venait se placer au foyer de l'objectif

le plus exactement possible. On comprend combien ces instruments

étaient d'un emploi peu aisé et la difficulté qu'il y avait de centrer

deux lentilles placées dans ces conditions.]); il grossissait six

mille quatre cents fois, et il avait fallu bâtir une immense

construction en maçonnerie pour disposer les appareils nécessaires à

la manœuvre de l'instrument, qui pesait vingt-huit mille livres.

Mais, on le voit, malgré ces dimensions colossales, les grossissements

obtenus ne dépassaient pas six mille fois en nombres ronds; or, un

grossissement de six mille fois ne ramène la Lune qu'à trente-neuf

milles (-- 16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets

ayant soixante pieds de diamètre, à moins que ces objets ne soient

très allongés.

Or, dans l'espèce, il s'agissait d'un projectile large de neuf pieds

et long de quinze; il fallait donc ramener la Lune à cinq milles (-- 2

lieues) au moins, et, pour cela, produire des grossissements de

quarante-huit mille fois.

Telle était la question posée à l'Observatoire de Cambridge. Il ne

devait pas être arrêté par les difficultés financières; restaient donc

les difficultés matérielles.

Et d'abord il fallut opter entre les télescopes et les lunettes. Les

lunettes présentent des avantages sur les télescopes. A égalité

d'objectifs, elles permettent d'obtenir des grossissements plus

considérables, parce que les rayons lumineux qui traversent les

lentilles perdent moins par l'absorption que par la réflexion sur le

miroir métallique des télescopes. Mais l'épaisseur que l'on peut

donner à une lentille est limitée, car, trop épaisse, elle ne laisse

plus passer les rayons lumineux. En outre, la construction de ces

vastes lentilles est excessivement difficile et demande un temps

considérable, qui se mesure par années.

Donc, bien que les images fussent mieux éclairées dans les lunettes,

avantage inappréciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont la

lumière est simplement réfléchie, on se décida à employer le

télescope, qui est d'une exécution plus prompte et permet d'obtenir de

plus forts grossissements. Seulement, comme les rayons lumineux

perdent une grande partie de leur intensité en traversant

l'atmosphère, le Gun-Club résolut d'établir l'instrument sur l'une des

plus hautes montagnes de l'Union, ce qui diminuerait l'épaisseur des

couches aériennes.

Dans les télescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est-à-dire la loupe

placée à l'œil de l'observateur, produit le grossissement, et

l'objectif qui supporte les plus forts grossissements est celui dont

le diamètre est le plus considérable et la distance focale plus

grande. Pour grossir quarante-huit mille fois, il fallait dépasser

singulièrement en grandeur les objectifs d'Herschell et de Lord Rosse.

Là était la difficulté, car la fonte de ces miroirs est une opération

très délicate.

Heureusement, quelques années auparavant, un savant de l'Institut de

France, Léon Foucault, venait d'inventer un procédé qui rendait très

facile et très prompt le polissage des objectifs, en remplaçant le

miroir métallique par des miroirs argentés. Il suffisait de couler un

morceau de verre de la grandeur voulue et de le métalliser ensuite

avec un sel d'argent. Ce fut ce procédé, dont les résultats sont

excellents, qui fut suivi pour la fabrication de l'objectif.

De plus, on le disposa suivant la méthode imaginée par Herschell pour

ses télescopes. Dans le grand appareil de l'astronome de Slough, l'image

des objets, réfléchie par le miroir incliné au fond du tube, venait se

former à son autre extrémité où se trouvait situé l'oculaire. Ainsi

l'observateur, au lieu d'être placé à la partie inférieure du tube, se

hissait à sa partie supérieure, et là, muni de sa loupe, il plongeait

dans l'énorme cylindre. Cette combinaison avait l'avantage de supprimer

le petit miroir destiné à renvoyer l'image à l'oculaire. Celle-ci ne

subissait plus qu'une réflexion au lieu de deux. Donc il y avait un

moins grand nombre de rayons lumineux éteints. Donc l'image était moins

affaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus de clarté, avantage précieux

dans l'observation qui devait être faite [Ces réflecteurs sont nommés

«front view telescope».].

Ces résolutions prises, les travaux commencèrent. D'après les calculs

du bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau

réflecteur devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et

son miroir seize pieds de diamètre. Quelque colossal que fût un

pareil instrument, il n'était pas comparable à ce télescope long de

dix mille pieds (-- 3 kilomètres et demi) que l'astronome Hooke

proposait de construire il y a quelques années. Néanmoins

l'établissement d'un semblable appareil présentait de grandes

difficultés.

Quant à la question d'emplacement, elle fut promptement résolue. Il

s'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes ne

sont pas nombreuses dans les États.

En effet, le système orographique de ce grand pays se réduit à deux

chaînes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifique

Mississippi que les Américains appelleraient «le roi des fleuves»,

s'ils admettaient une royauté quelconque.

A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet, dans le

New-Hampshire, ne dépasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui est

fort modeste.

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense

chaîne qui commence au détroit de Magellan, suit la côte occidentale

de l'Amérique du Sud sous le nom d'Andes ou de Cordillères, franchit

l'isthme de Panama et court à travers l'Amérique du Nord jusqu'aux

rivages de la mer polaire.

Ces montagnes ne sont pas très élevées, et les Alpes ou l'Himalaya les

regarderaient avec un suprême dédain du haut de leur grandeur. En

effet, leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds,

tandis que le mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent

trente-neuf, et le Kintschindjinga [La plus haute cime de l'Himalaya.]

vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau de la

mer.

Mais, puisque le Gun-Club tenait à ce que le télescope, aussi bien que

la Columbiad, fût établi dans les États de l'Union, il fallut se

contenter des montagnes Rocheuses, et tout le matériel nécessaire fut

dirigé sur le sommet de Lon's-Peak, dans le territoire du Missouri.

Dire les difficultés de tout genre que les ingénieurs américains

eurent à vaincre, les prodiges d'audace et d'habileté qu'ils

accomplirent, la plume ou la parole ne le pourrait pas. Ce fut un

véritable tour de force. Il fallut monter des pierres énormes, de

lourdes pièces forgées, des cornières d'un poids considérable, les

vastes morceaux du cylindre, l'objectif pesant lui seul près de trente

mille livres, au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, à plus

de dix mille pieds de hauteur, après avoir franchi des prairies

désertes, des forêts impénétrables, des «rapides» effrayants, loin des

centres de populations, au milieu de régions sauvages dans lesquelles

chaque détail de l'existence devenait un problème presque insoluble.

Et néanmoins, ces mille obstacles, le génie des Américains en

triompha. Moins d'un an après le commencement des travaux, dans les

derniers jours du mois de septembre, le gigantesque réflecteur

dressait dans les airs son tube de deux cent quatre-vingts pieds. Il

était suspendu à une énorme charpente en fer; un mécanisme ingénieux

permettait de le manœuvrer facilement vers tous les points du ciel et

de suivre les astres d'un horizon à l'autre pendant leur marche à

travers l'espace.

Il avait coûté plus de quatre cent mille dollars [Un million six cent

mille francs.]. La première fois qu'il fut braqué sur la Lune, les

observateurs éprouvèrent une émotion à la fois curieuse et inquiète.

Qu'allaient-ils découvrir dans le champ de ce télescope qui

grossissait quarante-huit mille fois les objets observés? Des

populations, des troupeaux d'animaux lunaires, des villes, des lacs,

des océans? Non, rien que la science ne connût déjà, et sur tous les

points de son disque la nature volcanique de la Lune put être

déterminée avec une précision absolue.

Mais le télescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au

Gun-Club, rendit d'immenses services à l'astronomie. Grâce à sa

puissance de pénétration, les profondeurs du ciel furent sondées

jusqu'aux dernières limites, le diamètre apparent d'un grand nombre

d'étoiles put être rigoureusement mesuré, et M. Clarke, du bureau de

Cambridge, décomposa le _crab nebula_ [Nébuleuse qui apparaît sous la

forme d'une écrevisse.] du Taureau, que le réflecteur de Lord Rosse

n'avait jamais pu réduire.

XXV

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DERNIERS DÉTAILS

On était au 22 novembre. Le départ suprême devait avoir lieu dix

jours plus tard. Une seule opération restait encore à mener à bonne

fin, opération délicate, périlleuse, exigeant des précautions

infinies, et contre le succès de laquelle le capitaine Nicholl avait

engagé son troisième pari. Il s'agissait, en effet, de charger la

Columbiad et d'y introduire les quatre cent mille livres de

fulmi-coton. Nicholl avait pensé, non sans raison peut-être, que la

manipulation d'une aussi formidable quantité de pyroxyle entraînerait

de graves catastrophes, et qu'en tout cas cette masse éminemment

explosive s'enflammerait d'elle-même sous la pression du projectile.

Il y avait là de graves dangers encore accrus par l'insouciance et la

légèreté des Américains, qui ne se gênaient pas, pendant la guerre

fédérale, pour charger leurs bombes le cigare à la bouche. Mais

Barbicane avait à cœur de réussir et de ne pas échouer au port; il

choisit donc ses meilleurs ouvriers, il les fit opérer sous ses yeux,

il ne les quitta pas un moment du regard, et, à force de prudence et

de précautions, il sut mettre de son côté toutes les chances de

succès.

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement à l'enceinte

de Stone's-Hill. Il le fit venir peu à peu dans des caissons

parfaitement clos. Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaient

été divisées en paquets de cinq cents livres, ce qui faisait huit

cents grosses gargousses confectionnées avec soin par les plus habiles

artificiers de Pensacola. Chaque caisson pouvait en contenir dix et

arrivait l'un après l'autre par le rail-road de Tampa-Town; de cette

façon il n'y avait jamais plus de cinq mille livres de pyroxyle à la

fois dans l'enceinte. Aussitôt arrivé, chaque caisson était déchargé

par des ouvriers marchant pieds nus, et chaque gargousse transportée à

l'orifice de la Columbiad, dans laquelle on la descendait au moyen de

grues manœuvrées à bras d'hommes. Toute machine à vapeur avait été

écartée, et les moindres feux éteints à deux milles à la ronde.

C'était déjà trop d'avoir à préserver ces masses de fulmi-coton contre

les ardeurs du soleil, même en novembre. Aussi travaillait-on de

préférence pendant la nuit, sous l'éclat d'une lumière produite dans

le vide et qui, au moyen des appareils de Ruhmkorff, créait un jour

artificiel jusqu'au fond de la Columbiad. Là, les gargousses étaient

rangées avec une parfaite régularité et reliées entre elles au moyen

d'un fil métallique destiné à porter simultanément l'étincelle

électrique au centre de chacune d'elles.

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait être communiqué

à cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils, entourés d'une matière

isolante, venaient se réunir en un seul à une étroite lumière percée à

la hauteur où devait être maintenu le projectile, là ils traversaient

l'épaisse paroi de fonte et remontaient jusqu'au sol par un des évents

du revêtement de pierre conservé dans ce but. Une fois arrivé au

sommet de Stone's-Hill, le fil, supporté sur des poteaux pendant une

longueur de deux milles, rejoignait une puissante pile de Bunzen en

passant par un appareil interrupteur. Il suffisait donc de presser du

doigt le bouton de l'appareil pour que le courant fût instantanément

rétabli et mît le feu aux quatre cent mille livres de fulmi-coton. Il

va sans dire que la pile ne devait entrer en activité qu'au dernier

moment.

Le 28 novembre, les huit cents gargousses étaient disposées au fond de

la Columbiad. Cette partie de l'opération avait réussi. Mais que de

tracas, que d'inquiétudes, de luttes, avait subis le président

Barbicane! Vainement il avait défendu l'entrée de Stone's-Hill;

chaque jour les curieux escaladaient les palissades, et quelques-uns,

poussant l'imprudence jusqu'à la folie, venaient fumer au milieu des

balles de fulmi-coton. Barbicane se mettait dans des fureurs

quotidiennes. J.-T. Maston le secondait de son mieux, faisant la

chasse aux intrus avec une grande vigueur et ramassant les bouts de

cigares encore allumés que les Yankees jetaient çà et là. Rude tâche,

car plus de trois cent mille personnes se pressaient autour des

palissades. Michel Ardan s'était bien offert pour escorter les

caissons jusqu'à la bouche de la Columbiad; mais, l'ayant surpris

lui-même un énorme cigare à la bouche, tandis qu'il pourchassait les

imprudents auxquels il donnait ce funeste exemple, le président du

Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas compter sur cet intrépide

fumeur, et il fut réduit à le faire surveiller tout spécialement.

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le

chargement fut mené à bonne fin. Le troisième pari du capitaine

Nicholl était donc fort aventuré. Restait à introduire le projectile

dans la Columbiad et à le placer sur l'épaisse couche de fulmi-coton.

Mais, avant de procéder à cette opération, les objets nécessaires au

voyage furent disposés avec ordre dans le wagon-projectile. Ils

étaient en assez grand nombre, et si l'on avait laissé faire Michel

Ardan, ils auraient bientôt occupé toute la place réservée aux

voyageurs. On ne se figure pas ce que cet aimable Français voulait

emporter dans la Lune. Une véritable pacotille d'inutilités. Mais

Barbicane intervint, et l'on dut se réduire au strict nécessaire.

Plusieurs thermomètres, baromètres et lunettes furent disposés dans le

coffre aux instruments.

Les voyageurs étaient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet,

et, pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils

emportaient une excellente carte de Beer et Moedler, la _Mappa

selenographica_, publiée en quatre planches, qui passe à bon droit

pour un véritable chef-d'œuvre d'observation et de patience. Elle

reproduisait avec une scrupuleuse exactitude les moindres détails de

cette portion de l'astre tournée vers la Terre; montagnes, vallées,

cirques, cratères, pitons, rainures s'y voyaient avec leurs dimensions

exactes, leur orientation fidèle, leur dénomination, depuis les monts

Doerfel et Leibniz dont le haut sommet se dresse à la partie orientale

du disque, jusqu'à la _Mare frigoris_, qui s'étend dans les régions

circumpolaires du Nord.

C'était donc un précieux document pour les voyageurs, car ils

pouvaient déjà étudier le pays avant d'y mettre le pied.

Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse à

système et à balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb en

très grande quantité.

«On ne sait pas à qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes ou

bêtes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! Il

faut donc prendre ses précautions.

Du reste, les instruments de défense personnelle étaient accompagnés

de pics, de pioches, de scies à main et autres outils indispensables,

sans parler des vêtements convenables à toutes les températures,

depuis le froid des régions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone

torride.

Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expédition un certain

nombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espèces, car il ne

voyait pas la nécessité d'acclimater dans la Lune les serpents, les

tigres, les alligators et autres bêtes malfaisantes.

«Non, disait-il à Barbicane, mais quelques bêtes de somme, bœuf ou

vache, âne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient

d'une grande utilité.

--J'en conviens, mon cher Ardan, répondait le président du Gun-Club,

mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de Noé. Il n'en a ni la

capacité ni la destination. Ainsi restons dans les limites du

possible.

Enfin, après de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs

se contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasse

appartenant à Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force

prodigieuse. Plusieurs caisses des graines les plus utiles furent

mises au nombre des objets indispensables. Si l'on eût laissé faire

Michel Ardan, il aurait emporté aussi quelques sacs de terre pour les

y semer. En tout cas, il prit une douzaine d'arbustes qui furent

soigneusement enveloppés d'un étui de paille et placés dans un coin du

projectile.

Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prévoir

le cas où l'on accosterait une portion de la Lune absolument stérile.

Barbicane fit si bien qu'il parvint à en prendre pour une année. Mais

il faut ajouter, pour n'étonner personne, que ces vivres consistèrent

en conserves de viandes et de légumes réduits à leur plus simple

volume sous l'action de la presse hydraulique, et qu'ils renfermaient

une grande quantité d'éléments nutritifs; ils n'étaient pas très

variés, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareille

expédition. Il y avait aussi une réserve d'eau-de-vie pouvant

s'élever à cinquante gallons [Environ 200 litres.] et de l'eau pour

deux mois seulement; en effet, à la suite des dernières observations

des astronomes, personne ne mettait en doute la présence d'une

certaine quantité d'eau à la surface de la Lune. Quant aux vivres, il

eût été insensé de croire que des habitants de la Terre ne

trouveraient pas à se nourrir là-haut. Michel Ardan ne conservait

aucun doute à cet égard. S'il en avait eu, il ne se serait pas décidé

à partir.

«D'ailleurs, dit-il un jour à ses amis, nous ne serons pas

complètement abandonnés de nos camarades de la Terre, et ils auront

soin de ne pas nous oublier.

--Non, certes, répondit J.-T. Maston.

--Comment l'entendez-vous? demanda Nicholl.

--Rien de plus simple, répondit Ardan. Est-ce que la Columbiad ne

sera pas toujours là? Eh bien! toutes les fois que la Lune se

présentera dans des conditions favorables de zénith, sinon de périgée,

c'est-à-dire une fois par an à peu près, ne pourra-t-on pas nous

envoyer des obus chargés de vivres, que nous attendrons à jour fixe?

--Hurrah! hurrah! s'écria J.-T. Maston en homme qui avait son idée;

voilà qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vous

oublierons pas!

--J'y compte! Ainsi, vous le voyez, nous aurons régulièrement des

nouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits

si nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la

Terre!

Ces paroles respiraient une telle confiance, que Michel Ardan, avec

son air déterminé, son aplomb superbe, eût entraîné tout le Gun-Club à

sa suite. Ce qu'il disait paraissait simple, élémentaire, facile,

d'un succès assuré, et il aurait fallu véritablement tenir d'une façon

mesquine à ce misérable globe terraqué pour ne pas suivre les trois

voyageurs dans leur expédition lunaire.

Lorsque les divers objets eurent été disposés dans le projectile,

l'eau destinée à faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et

le gaz d'éclairage refoulé dans son récipient. Quant au chlorate de

potasse et à la potasse caustique, Barbicane, craignant des retards

imprévus en route, en emporta une quantité suffisante pour renouveler

l'oxygène et absorber l'acide carbonique pendant deux mois. Un

appareil extrêmement ingénieux et fonctionnant automatiquement se

chargeait de rendre à l'air ses qualités vivifiantes et de le purifier

d'une façon complète. Le projectile était donc prêt, et il n'y avait

plus qu'à le descendre dans la Columbiad. Opération, d'ailleurs,

pleine de difficultés et de périls.

L'énorme obus fut amené au sommet de Stone's-Hill. Là, des grues

puissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits de

métal.

Ce fut un moment palpitant. Que les chaînes vinssent à casser sous ce

poids énorme, et la chute d'une pareille masse eût certainement

déterminé l'inflammation du fulmi-coton.

Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures après, le

wagon-projectile, descendu doucement dans l'âme du canon, reposait sur

sa couche de pyroxyle, un véritable édredon fulminant. Sa pression

n'eut d'autre effet que de bourrer plus fortement la charge de la

Columbiad.

«J'ai perdu », dit le capitaine en remettant au président Barbicane

une somme de trois mille dollars.

Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon

de voyage; mais il dut céder devant l'obstination de Nicholl, que

tenait à remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.

«Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose à vous souhaiter,

mon brave capitaine.

--Laquelle? demanda Nicholl.

--C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette façon, nous

serons sûrs de ne pas rester en route.

XXVI

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FEU!

Le premier jour de décembre était arrivé, jour fatal, car si le départ

du projectile ne s'effectuait pas le soir même, à dix heures

quarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit

ans s'écouleraient avant que la Lune se représentât dans ces mêmes

conditions simultanées de zénith et de périgée.

Le temps était magnifique; malgré les approches de l'hiver, le soleil

resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que

trois de ses habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.

Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui précéda ce jour si

impatiemment désiré! Que de poitrines furent oppressées par le pesant

fardeau de l'attente! Tous les cœurs palpitèrent d'inquiétude, sauf

le cœur de Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venait

avec son affairement habituel, mais rien ne dénonçait en lui une

préoccupation inaccoutumée. Son sommeil avait été paisible, le

sommeil de Turenne, avant la bataille, sur l'affût d'un canon.

Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui

s'étendent à perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quarts

d'heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette

immigration prit bientôt des proportions fabuleuses, et, suivant les

relevés du _Tampa-Town Observer_, pendant cette mémorable journée,

cinq millions de spectateurs foulèrent du pied le sol de la Floride.

Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivouaquait autour

de l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appelée

depuis Ardan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des

tentes hérissaient la plaine, et ces habitations éphémères abritaient

une population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cités

de l'Europe.

Tous les peuples de la terre y avaient des représentants; tous les

dialectes du monde s'y parlaient à la fois. On eût dit la confusion

des langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là, les

diverses classes de la société américaine se confondaient dans une

égalité absolue. Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires,

courtiers, planteurs de coton, négociants, bateliers, magistrats, s'y

coudoyaient avec un sans-gêne primitif. Les créoles de la Louisiane

fraternisaient avec les fermiers de l'Indiana; les gentlemen du

Kentucky et du Tennessee, les Virginiens élégants et hautains

donnaient la réplique aux trappeurs à demi sauvages des Lacs et aux

marchands de bœufs de Cincinnati. Coiffés du chapeau de castor blanc

à larges bord, ou du panama classique, vêtus de pantalons en cotonnade

bleue des fabriques d'Opelousas, drapés dans leurs blouses élégantes

de toile écrue, chaussés de bottines aux couleurs éclatantes, ils

exhibaient d'extravagants jabots de batiste et faisaient étinceler à

leur chemise, à leurs manchettes, à leurs cravates, à leurs dix

doigts, voire même à leurs oreilles, tout un assortiment de bagues,

d'épingles, de brillants, de chaînes, de boucles, de breloques, dont

le haut prix égalait le mauvais goût. Femmes, enfants, serviteurs,

dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient, suivaient,

précédaient, entouraient ces maris, ces pères, ces maîtres, qui

ressemblaient à des chefs de tribu au milieu de leurs familles

innombrables.

A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se précipiter sur

les mets particuliers aux États du Sud et dévorer, avec un appétit

menaçant pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui

répugneraient à un estomac européen, tels que grenouilles fricassées,

singes à l'étouffée, «fish-chowder [Mets composé de poissons

divers.]», sarigue rôtie, opossum saignant, ou grillades de racoon.

Mais aussi quelle série variée de liqueurs ou de boissons venait en

aide à cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quelles

vociférations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les

tavernes ornées de verres, de chopes, de flacons, de carafes, de

bouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler le

sucre et de paquets de paille!

«Voilà le julep à la menthe! criait l'un de ces débitants d'une voix

retentissante.

--Voici le sangaree au vin de Bordeaux! répliquait un autre d'un ton

glapissant.

--Et du gin-sling! répétait celui-ci.

--Et le cocktail! le brandy-smash! criait celui-là.

--Qui veut goûter le véritable mint-julep, à la dernière mode?

s'écriaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un

verre à l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le

citron, la menthe verte, la glace pilée, l'eau, le cognac et l'ananas

frais qui composent cette boisson rafraîchissante.

Aussi, d'habitude, ces incitations adressées aux gosiers altérés sous

l'action brûlante des épices se répétaient, se croisaient dans l'air

et produisaient un assourdissant tapage. Mais ce jour-là, ce premier

décembre, ces cris étaient rares. Les débitants se fussent vainement

enroués à provoquer les chalands. Personne ne songeait ni à manger ni

à boire, et, à quatre heures du soir, combien de spectateurs

circulaient dans la foule qui n'avaient pas encore pris leur lunch

accoutumé! Symptôme plus significatif encore, la passion violente de

l'Américain pour les jeux était vaincue par l'émotion. A voir les

quilles du tempins couchées sur le flanc, les dés du creps dormant

dans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage abandonné, les

cartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et du

faro, tranquillement enfermées dans leurs enveloppes intactes, on

comprenait que l'événement du jour absorbait tout autre besoin et ne

laissait place à aucune distraction.

Jusqu'au soir, une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui

précède les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse.

Un indescriptible malaise régnait dans les esprits, une torpeur

pénible, un sentiment indéfinissable qui serrait le cœur. Chacun

aurait voulu «que ce fût fini».

Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement.

La Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs

saluèrent son apparition. Elle était exacte au rendez-vous. Les

clameurs montèrent jusqu'au ciel; les applaudissements éclatèrent de

toutes parts, tandis que la blonde Phoebé brillait paisiblement dans

un ciel admirable et caressait cette foule enivrée de ses rayons les

plus affectueux.

En ce moment parurent les trois intrépides voyageurs. A leur aspect

les cris redoublèrent d'intensité. Unanimement, instantanément, le

chant national des États-Unis s'échappa de toutes les poitrines

haletantes, et le _Yankee doodle_, repris en chœur par cinq millions

d'exécutants, s'éleva comme une tempête sonore jusqu'aux dernières

limites de l'atmosphère.

Puis, après cet irrésistible élan, l'hymne se tut, les dernières

harmonies s'éteignirent peu à peu, les bruits se dissipèrent, et une

rumeur silencieuse flotta au-dessus de cette foule si profondément

impressionnée. Cependant, le Français et les deux Américains avaient

franchi l'enceinte réservée autour de laquelle se pressait l'immense

foule. Ils étaient accompagnés des membres du Gun-Club et des

députations envoyées par les observatoires européens. Barbicane,

froid et calme, donnait tranquillement ses derniers ordres. Nicholl,

les lèvres serrées, les mains croisées derrière le dos, marchait d'un

pas ferme et mesuré. Michel Ardan, toujours dégagé, vêtu en parfait

voyageur, les guêtres de cuir aux pieds, la gibecière au côté,

flottant dans ses vastes vêtements de velours marron, le cigare à la

bouche, distribuait sur son passage de chaleureuses poignées de main

avec une prodigalité princière. Il était intarissable de verve, de

gaieté, riant, plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farces

de gamin, en un mot «Français», et, qui pis est, «Parisien» jusqu'à la

dernière seconde.

Dix heures sonnèrent. Le moment était venu de prendre place dans le

projectile; la manœuvre nécessaire pour y descendre, la plaque de

fermeture à visser, le dégagement des grues et des échafaudages

penchés sur la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps.

Barbicane avait réglé son chronomètre à un dixième de seconde près sur

celui de l'ingénieur Murchison, chargé de mettre le feu aux poudres au

moyen de l'étincelle électrique; les voyageurs enfermés dans le

projectile pourraient ainsi suivre de l'œil l'impassible aiguille qui

marquerait l'instant précis de leur départ.

Le moment des adieux était donc arrivé. La scène fut touchante; en

dépit de sa gaieté fébrile, Michel Ardan se sentit ému. J.-T. Maston

avait retrouvé sous ses paupières sèches une vieille larme qu'il

réservait sans doute pour cette occasion. Il la versa sur le front de

son cher et brave président.

«Si je partais? dit-il, il est encore temps!

--Impossible, mon vieux Maston», répondit Barbicane.

Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route étaient

installés dans le projectile, dont ils avaient vissé intérieurement la

plaque d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entièrement dégagée,

s'ouvrait librement vers le ciel.

Nicholl, Barbicane et Michel Ardan étaient définitivement murés dans

leur wagon de métal.

Qui pourrait peindre l'émotion universelle, arrivée alors à son

paroxysme?

La lune s'avançait sur un firmament d'une pureté limpide, éteignant

sur son passage les feux scintillants des étoiles; elle parcourait

alors la constellation des Gémeaux et se trouvait presque à mi-chemin

de l'horizon et du zénith. Chacun devait donc facilement comprendre

que l'on visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant du

lièvre qu'il veut atteindre.

Un silence effrayant planait sur toute cette scène. Pas un souffle de

vent sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les cœurs

n'osaient plus battre. Tous les regards effarés fixaient la gueule

béante de la Columbiad.

Murchison suivait de l'œil l'aiguille de son chronomètre. Il s'en

fallait à peine de quarante secondes que l'instant du départ ne

sonnât, et chacune d'elles durait un siècle.

A la vingtième, il y eut un frémissement universel, et il vint à la

pensée de cette foule que les audacieux voyageurs enfermés dans le

projectile comptaient aussi ces terribles secondes! Des cris isolés

s'échappèrent:

«Trente-cinq!--trente-six!--trente-sept!--trente-huit!--trente-neuf!--quarante!

Feu!!!»

Aussitôt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,

rétablit le courant et lança l'étincelle électrique au fond de la

Columbiad.

Une détonation épouvantable, inouïe, surhumaine, dont rien ne saurait

donner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas des

éruptions, se produisit instantanément. Une immense gerbe de feu

jaillit des entrailles du sol comme d'un cratère. La terre se

souleva, et c'est à peine si quelques personnes purent un instant

entrevoir le projectile fendant victorieusement l'air au milieu des

vapeurs flamboyantes.

XXVII

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TEMPS COUVERT

Au moment où la gerbe incandescente s'éleva vers le ciel à une

prodigieuse hauteur, cet épanouissement de flammes éclaira la Floride

entière, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua à

la nuit sur une étendue considérable de pays. Cet immense panache de

feu fut aperçu de cent milles en mer du golfe comme de l'Atlantique,

et plus d'un capitaine de navire nota sur son livre de bord

l'apparition de ce météore gigantesque.

La détonation de la Columbiad fut accompagnée d'un véritable

tremblement de terre. La Floride se sentit secouer jusque dans ses

entrailles. Les gaz de la poudre, dilatés par la chaleur,

repoussèrent avec une incomparable violence les couches

atmosphériques, et cet ouragan artificiel, cent fois plus rapide que

l'ouragan des tempêtes, passa comme une trombe au milieu des airs.

Pas un spectateur n'était resté debout; hommes, femmes, enfants, tous

furent couchés comme des épis sous l'orage; il y eut un tumulte

inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blessées, et

J.-T. Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se

vit rejeté à vingt toises en arrière et passa comme un boulet

au-dessus de la tête de ses concitoyens. Trois cent mille personnes

demeurèrent momentanément sourdes et comme frappées de stupeur.

Le courant atmosphérique, après avoir renversé les baraquements,

culbuté les cabanes, déraciné les arbres dans un rayon de vingt

milles, chassé les trains du railway jusqu'à Tampa, fondit sur cette

ville comme une avalanche, et détruisit une centaine de maisons, entre

autres l'église Saint-Mary, et le nouvel édifice de la Bourse, qui se

lézarda dans toute sa longueur. Quelques-uns des bâtiments du port,

choqués les uns contre les autres, coulèrent à pic, et une dizaine de

navires, mouillés en rade, vinrent à la côte, après avoir cassé leurs

chaînes comme des fils de coton.

Mais le cercle de ces dévastations s'étendit plus loin encore, et

au-delà des limites des États-Unis. L'effet du contrecoup, aidé des

vents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique à plus de trois cents

milles des rivages américains. Une tempête factice, une tempête

inattendue, que n'avait pu prévoir l'amiral Fitz-Roy, se jeta sur les

navires avec une violence inouïe; plusieurs bâtiments, saisis dans ces

tourbillons épouvantables sans avoir le temps d'amener, sombrèrent

sous voiles, entre autres le _Childe-Harold_, de Liverpool,

regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre l'objet

des plus vives récriminations.

Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie que

l'affirmation de quelques indigènes, une demi-heure après le départ du

projectile, des habitants de Gorée et de Sierra Leone prétendirent

avoir entendu une commotion sourde, dernier déplacement des ondes

sonores, qui, après avoir traversé l'Atlantique, venait mourir sur la

côte africaine.

Mais il faut revenir à la Floride. Le premier instant du tumulte

passé, les blessés, les sourds, enfin la foule entière se réveilla, et

des cris frénétiques: «Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane!

Hurrah pour Nicholl!» s'élevèrent jusqu'aux cieux. Plusieurs million

d'hommes, le nez en l'air, armés de télescopes, de lunettes, de

lorgnettes, interrogeaient l'espace, oubliant les contusions et les

émotions, pour ne se préoccuper que du projectile. Mais ils le

cherchaient en vain. On ne pouvait plus l'apercevoir, et il fallait

se résoudre à attendre les télégrammes de Long's-Peak. Le directeur

de l'Observatoire de Cambridge [M. Belfast.] se trouvait à son poste

dans les montagnes Rocheuses, et c'était à lui, astronome habile et

persévérant, que les observations avaient été confiées.

Mais un phénomène imprévu, quoique facile à prévoir, et contre lequel

on ne pouvait rien, vint bientôt mettre l'impatience publique à une

rude épreuve.

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se

couvrit de nuages. Pouvait-il en être autrement, après le terrible

déplacement des couches atmosphériques, et cette dispersion de

l'énorme quantité de vapeurs qui provenaient de la déflagration de

quatre cent mille livres de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait été

troublé. Cela ne saurait étonner, puisque, dans les combats sur mer,

on a souvent vu l'état atmosphérique brutalement modifié par les

décharges de l'artillerie.

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon chargé de nuages épais,

lourd et impénétrable rideau jeté entre le ciel et la terre, et qui,

malheureusement, s'étendit jusqu'aux régions des montagnes Rocheuses.

Ce fut une fatalité. Un concert de réclamations s'éleva de toutes les

parties du globe. Mais la nature s'en émut peu, et décidément,

puisque les hommes avaient troublé l'atmosphère par leur détonation,

ils devaient en subir les conséquences.

Pendant cette première journée, chacun chercha à pénétrer le voile

opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun

d'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par

suite du mouvement diurne du globe, le projectile filait

nécessairement alors par la ligne des antipodes.

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit

impénétrable et profonde, quand la Lune fut remontée sur l'horizon, il

fut impossible de l'apercevoir; on eût dit qu'elle se dérobait à

dessein aux regards des téméraires qui avaient tiré sur elle. Il n'y

eut donc pas d'observation possible, et les dépêches de Long's-Peak

confirmèrent ce fâcheux contretemps.

Cependant, si l'expérience avait réussi, les voyageurs, partis le 1er

décembre à dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du

soir, devaient arriver le 4 à minuit. Donc, jusqu'à cette époque, et

comme après tout il eût été bien difficile d'observer dans ces

conditions un corps aussi petit que l'obus, on prit patience sans trop

crier.

Le 4 décembre, de huit heures du soir à minuit, il eût été possible de

suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir

sur le disque éclatant de la Lune. Mais le temps demeura

impitoyablement couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspération

publique. On en vint à injurier la Lune qui ne se montrait point.

Triste retour des choses d'ici-bas!

J.-T. Maston, désespéré, partit pour Long's-Peak. Il voulait

observer lui-même. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent

arrivés au terme de leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendu

dire que le projectile fût retombé sur un point quelconque des îles et

des continents terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instant

une chute possible dans les océans dont le globe est aux trois quarts

couvert.

Le 5, même temps. Les grands télescopes du Vieux Monde, ceux

d'Herschell, de Rosse, de Foucault, étaient invariablement braqués sur

l'astre des nuits, car le temps était précisément magnifique en

Europe; mais la faiblesse relative de ces instruments empêchait toute

observation utile.

Le 6, même temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe.

On en vint à proposer les moyens les plus insensés pour dissiper les

nuages accumulés dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espéra, mais l'espoir ne

fut pas de longue durée, et le soir, les nuages épaissis défendirent

la voûte étoilée contre tous les regards.

Alors cela devint grave. En effet, le 11, à neuf heures onze minutes

du matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Après ce

délai, elle irait en déclinant, et, quand même le ciel serait

rasséréné, les chances de l'observation seraient singulièrement

amoindries; en effet, la Lune ne montrerait plus alors qu'une portion

toujours décroissante de son disque et finirait par devenir nouvelle,

c'est-à-dire qu'elle se coucherait et se lèverait avec le soleil, dont

les rayons la rendraient absolument invisible. Il faudrait donc

attendre jusqu'au 3 janvier, à midi quarante-quatre minutes, pour la

retrouver pleine et commencer les observations.

Les journaux publiaient ces réflexions avec mille commentaires et ne

dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience

angélique.

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les

Américains. Il fut couvert de huées, et, blessé sans doute d'un

pareil accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et l'on

eut des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conservé

jusqu'alors sous son crâne de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régions

intertropicales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'est

balayèrent les nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, le

disque à demi rongé de l'astre des nuits passa majestueusement au

milieu des limpides constellations du ciel.

XXVIII

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UN NOUVEL ASTRE

Cette nuit même, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue

éclata comme un coup de foudre dans les États de l'Union, et, de là,

s'élançant à travers l'Océan, elle courut sur tous les fils

télégraphiques du globe. Le projectile avait été aperçu, grâce au

gigantesque réflecteur de Long's-Peak.

Voici la note rédigée par le directeur de l'Observatoire de Cambridge.

Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expérience du

Gun-Club.

_Longs's-Peak, 12 décembre._

De la terre à la lune: trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 7 / 9 题