l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.
Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
sur le plan suivant lequel se meut la Terre.
Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
préoccuper vivement l'opinion publique.
Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.
Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles à déraciner.
Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.
D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
à venir.
Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
cinquante avaient amené des changements notables, tels que
cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
étoilé des États-Unis d'Amérique.
VII
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L'HYMNE DU BOULET
L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.
Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.
Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
son crochet de fer, et la séance commença.
Barbicane prit la parole:
«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.
--Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
voix émue.
--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...
--En effet, répondit le général Morgan.
--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.
--Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.
La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.
«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
un point de vue purement moral.
Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.
«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!
--Très bien! dit le major Elphiston.
--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
chevaux les plus rapides!
J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
en chantant cet hymne sacré du boulet.
«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
quatorze milles à la minute (-- 6 lieues), huit cent quarante milles à
l'heure (-- 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (-- 8,640
lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
mille cinq cents milles par an (-- 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
collègues.
«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.
--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.
--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
pourra nous édifier à cet égard.
--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
de cinq cents yards à la seconde.
--Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.
--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.
--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
l'est son redoutable crochet.
--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
vitesse maximum atteinte jusqu'ici?
--Oui, répondit Morgan.
--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
n'eût pas éclaté...
--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!
--Pourquoi pas? demanda le major.
--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
existe toutefois.
--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.
--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.
--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
jusqu'au moment où il atteindra le but.
--Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
proposition.
--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
notre expérience ne produira aucun résultat.
--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?
--Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
à ramener la Lune à quarante milles environ (-- 16 lieues). Or, à
cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.
--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
à votre projectile un diamètre de soixante pieds?
--Non pas!
--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?
--Parfaitement.
--Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.
--Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?
--Évidemment.
--Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.
--Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?
--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.
--Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
pieds de diamètre?
--Précisément.
--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel, que...
--Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
que les nôtres.
--Par exemple! répliqua Morgan.
--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.
--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.
--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
chiffre!
--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
livres.
--Pas possible!
--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.
--Très bien! dit J.-T. Maston.
--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
Malte.
--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?
--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.
--Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.
--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
suffira.
--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!
--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.
--Creux! ce sera donc un obus?
--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!
--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
poids de cinq mille livres.
--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.
--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
moins.
--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
tenante.
--Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.
Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous la plume des \(\pi\) et des \(x\) élevés à la
deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:
«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.
--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.
--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.
--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
embarrassé.
--Employer un autre métal que la fonte.
--Du cuivre? dit Morgan.
--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
proposer.
--Quoi donc? dit le major.
--De l'aluminium, répondit Barbicane.
--De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.
--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
nous fournir la matière de notre projectile!
--Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.
--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?
--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (-- environ 1,500 francs); puis elle est tombée
à vingt-sept dollars (-- 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
dollars (-- 48.75 F).
--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!
--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.
--Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.
--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
dix-neuf mille deux cent cinquante livres.
--Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
--Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...
--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--
928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
réponds.
--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.
--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.
--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.
--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.
Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!
VIII
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L'HISTOIRE DU CANON
Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.
Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
préambule.
«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
les crains pas!
Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.
«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
livres.
--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(-- 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
d'impulsion.
--Voilà la difficulté, répondit le major.
--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.
--Tout ceci est évident, répondit le général.
--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
forcés d'adopter.
--Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
un canon d'un demi-mille au moins!
--Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.
--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.
--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.
--Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.
--Parce que vous allez trop loin!
--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
trop loin!
La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.
«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.
--Parfaitement, dit le major.
--Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.
--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.
--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.
--C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!
--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.
Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
fut définitivement adoptée.
«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.
--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.
--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût? demanda le major.
--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.
--Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.
--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.
--Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.
--Et pourquoi?
--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?
--Un canon, répliqua Morgan.
--Un obusier, repartit le major.
--Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.
Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.
«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
dans ses flancs.
--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.
--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?
--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rayés que des canons à âme lisse.
--C'est juste.
--Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.
--Pas tout à fait encore, répliqua le président.
--Et pourquoi?
--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.
--Décidons-le sans retard.
--J'allais vous le proposer.
Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.
«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.
--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.
--Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.
--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?
--Parfaitement, répondit Elphiston.
--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.
--Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.
--Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
je vous en réponds.
--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.
--Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'épaisseur.
--A l'instant», répondit J.-T. Maston.
Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:
«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000
kg).
--Et à deux _cents_ la livre (-- 10 centimes), il coûtera?...
--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).
J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.
«Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!
Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.
IX
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LA QUESTION DES POUDRES
Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
son rôle dans des proportions inaccoutumées.
On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
fusants, se sont transformés en mélanges détonants.
Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
question soumise au Comité.
Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.
Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.
«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
livres de poudre seulement.
--Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.
--Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.
--Parfaitement, répondit le général.
--Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
réduite à cent soixante livres seulement.
--Où voulez-vous en venir? demanda le président.
--Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.
--Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses,
répliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des
quantités de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
Seulement je tiens à constater que, pendant la guerre, et pour les
plus gros canons, le poids de la poudre a été réduit, après
expérience, au dixième du poids du boulet.
--Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la
quantité de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
est bon de s'entendre sur sa nature.
--Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.
--Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très brisante et finit
par altérer l'âme des pièces.
--Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un
long service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons
aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
instantanément, afin que son effet mécanique soit complet.
--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
mettre le feu sur divers points à la fois.
--Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus
difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime
ces difficultés.
--Soit, répondit le général.
--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de
saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre
était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
renfermait dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène,
déflagrait instantanément, et, quoique très brisante, ne détériorait
pas sensiblement les bouches à feu.
--Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
hésiter, et que notre choix est tout fait.
--A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or», répliqua le major
en riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son
susceptible ami.
Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il
laissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:
«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?
Les trois membres du Gun-Club entre-regardèrent un instant.
«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.
--Cinq cent mille, répliqua le major.
--Huit cent mille livres! » s'écria J.-T. Maston.
Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collègues.
Il fut enfin rompu par le président Barbicane.
«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe que la résistance de notre canon construit dans des
conditions voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable
J.-T. Maston en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je
proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.
--Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa
chaise.
--Tout autant.
--Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
longueur.
--C'est évident, dit le major.
--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
800 mètres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mètres
cubes.], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue
pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.
Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
Barbicane.
«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six
milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?
--Mais alors comment faire? demanda le général.
--C'est très simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mécanique.
--Bon! mais par quel moyen?
--Je vais vous le dire», répondit simplement Barbicane.
Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.
«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
masse de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous
connaissez tous cette matière curieuse qui constitue les tissus
élémentaires des végétaux, et qu'on nomme cellulose.
--Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.
--Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté
parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
chose que le poil des graines du cotonnier. Or, le coton, combiné
avec l'acide azotique à froid, se transforme en une substance
éminemment insoluble, éminemment combustible, éminemment explosive.
Il y a quelques années, en 1832, un chimiste français, Braconnot,
découvrit cette substance, qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autre
Français, Pelouze, en étudia les diverses propriétés, et enfin, en
1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la proposa comme poudre
de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique...
--Ou pyroxyle, répondit Elphiston.
--Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.
--Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
découverte? s'écria J.-T. Maston, poussé par un vif sentiment
d'amour-propre national.
--Pas un, malheureusement, répondit le major.
--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à
l'étude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
dans l'éther additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard,
alors étudiant en médecine à Boston.
--Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le
bruyant secrétaire du Gun-Club.
--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la
plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant
[Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand
d'épaisses fumées blanchâtres.], pendant quinze minutes, puis lavé à
grande eau, puis séché, et voilà tout.
--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.
--De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse
à nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
son inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux
cent quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut
l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
de prendre feu.
--Parfait, répondit le major.
--Seulement il est plus coûteux.
--Qu'importe? fit J.-T. Maston.
--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
supérieure à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si l'on y mêle
les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
expansive est encore augmentée dans une grande proportion.
--Sera-ce nécessaire? demanda le major.
--Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de
seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière
n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De
cette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir
sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
vol vers l'astre des nuits!
A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.
Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses
audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
poudres. Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.
«Un simple détail, une bagatelle», disait J.-T. Maston.
[NOTA--Dans cette discussion le président Barbicane revendique pour
l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
de deux noms.
En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée
d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
était connu en 1846. C'est à un Français, un esprit très distingué,
un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste et
chimiste, M. Louis Ménard, que revient l'honneur de cette grande
découverte.--J. V.]
X
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UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS
Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
discussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande
expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
difficultés mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train»,
voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.
Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et
leur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide
d'émotions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du
moule, la fonte de la Columbiad, son chargement très périlleux,
c'était là plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique.
Le projectile, une fois lancé, échapperait aux regards en quelques
dixièmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
comporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la Lune,
c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurs
propres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, les
détails précis de l'exécution en constituaient alors le véritable
intérêt.
Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
d'un coup surexcité par un incident.
On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être
l'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
à chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
plus sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
tous les autres.
Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait
cette inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et
d'ancienne date, enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait
pris naissance.
Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme
Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait
Philadelphie.
Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;
celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se
laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans
les États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec
un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant
dans une proportion constante. Les navires, armés de pièces
formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable
carapace. Les _Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les
_Weckausen_ [Navires de la marine américaine.] lançaient des
projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les projectiles des
autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.
Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un
courant d'idées essentiellement opposé.
Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer
des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous
les instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait
dans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable
contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
Nicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.
Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de
géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de
cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs
amis hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent
jamais.
Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on
ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste
appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la
cuirasse devait finir par céder au boulet.
Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents. Aux dernières
expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là, le
forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
mépris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitesse
médiocre [Le poids de la poudre employée n'était que 1/12 du poids de
l'obus.], brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques
du meilleur métal.
Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir
rester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl
terminait une nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était un
chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait tous les projectiles du
monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
provoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix
étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.
Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
président qui, décidément, ne voulait pas compromettre son dernier
succès.
Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
plaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
refus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.
«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!
Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se
mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.
Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six
milles de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par
les formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
à attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à
l'envoyer dans toutes les règles de l'art.
A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entièrement.
Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une
suprême jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment
inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
pieds! Quelle cuirasse résisterait jamais à un projectile de vingt
mille livres! Nicholl demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce
«coup de canon» puis il se releva, et résolut d'écraser la proposition
du poids de ses arguments.
Il attaqua donc très violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire.
Il essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une fois
la guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et,
à vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.
D'abord, Barbicane fut très violemment attaqué dans ses chiffres;
Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
Entre autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était
absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,
même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'irait
seulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse
comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas
à la pression des gaz développés par l'inflammation de seize cents
mille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il
ne supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortie
de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne des
imprudents spectateurs.
Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.
Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence
un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il
retomberait évidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
masse, multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait
singulièrement quelque point du globe. Donc, en pareille
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
il était des cas où l'intervention du gouvernement devenait
nécessaire, et il ne fallait pas engager la sûreté de tous pour le bon
plaisir d'un seul.
On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine
Nicholl. Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte
de ses malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son
aise, et jusqu'à s'époumoner, puisque cela lui convenait. Il se
faisait le défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
on ne l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
président du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la
peine de rétorquer les arguments de son rival.
Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même
pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son
argent. Il proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond
une série de paris conçus en ces termes et suivant une proportion
croissante.
Il paria:
1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise
du Gun-Club ne seraient pas faits, ci... 1000 dollars
2º Que l'opération de la fonte d'un canon
de neuf cents pieds était impraticable
et ne réussirait pas, ci.............. 2000 --
3º Qu'il serait impossible de charger la
Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
feu de lui-même sous la pression du
projectile, ci...................... 3000 --
4º Que la Columbiad éclaterait au premier
coup, ci............................... 4000 --
5º Que le boulet n'irait pas seulement
six milles et retomberait quelques
secondes après avoir été lancé, si... 5000 --
On le voit c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].
Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
laconisme superbe et conçu en ces termes:
_Baltimore, 18 octobre_.
_Tenu_.