JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

On dirait que les Parisiens ont renoncé, pour une semaine, à leurs

amusements ordinaires et que brusquement leur curiosité s'est

désintéressée de tout. Ne leur parlez point de politique en ce moment;

ils ne savent pas ce que c'est et jamais les choses qu'on dit au

Palais-Bourbon ne leur ont paru plus vaines et plus obscures. Ils ont

oublié déjà les surprises délicieuses de l'exposition de Whistler et les

étonnantes ferronneries qu'on leur montre au musée Galbera les laissent

indifférents. Voilà presque une semaine que les anecdotes sur Rothschild

leur semblent démodées et ce n'est que d'un oeil distrait qu'ils

«suivent» ce qui s'imprime au sujet du mariage du kronprinz. Un concours

de «balcons fleuris» s'est ouvert lundi dernier: ils l'ignorent; demain

la Fête des Fleurs égayera, parfumera le bois de Boulogne: que leur

importe? Ils ne vont depuis trois jours que là où ils ont chance de

rencontrer leur nouvel hôte, de sourire à ses dix-neuf ans, de

l'acclamer. Alphonse XIII est, à cette heure, l'occupation principale et

l'unique joie de Paris.

C'est le premier voyage qu'entreprend à l'étranger le jeune roi; et

Paris est content--un peu fier aussi--d'être la première grande

«station» où Alphonse XIII ait voulu s'arrêter. Paris a des coquetteries

charmantes; il me fait penser en ce moment à ces femmes belles et déjà

mûres qui ne s'intéressent plus que «maternellement» aux très jeunes

gens, mais qui ne sont pas fâchées tout de même qu'un gentil garçon de

vingt ans les trouve jolies.

Notre ville a donc revêtu pour ce gala ses plus exquises toilettes de

printemps; et jamais je ne l'ai trouvée plus belle, en effet, plus

élégamment accueillante et tutélaire avec plus d'esprit.

On racontait ces jours-ci (mais l'anecdote est trop gentille pour être

vraie) que la reine Christine, un peu inquiète de voir ainsi s'en aller

loin d'elle, pour la première fois, son enfant, avait adressé à M.

Loubet une lettre privée où, dans le simple langage d'une maman qui

écrit à un papa, elle lui recommandait son fils, exprimait le voeu que

tout le monde, chez nous, eût bien soin de lui... Je voudrais que cette

lettre-là ait été écrite; elle n'est pas très protocolaire et le «geste»

n'est pas de ceux qu'approuve, sans doute, l'étiquette des cours; mais

il eût été si naturel et si humain, ce geste-là; il eût exprimé avec

tant de vérité les secrètes angoisses dont ces existences royales sont

troublées...

Paris n'a point trompé la confiance que cette mère avait mise en lui. Il

a fait au roi d'Espagne un accueil dont je suis sûre que son imagination

demeurera, pour longtemps, éblouie.

Qui est cet enfant? Vers quelle destinée va-t-il? Je doute qu'aucune

chiromancienne ait eu la permission de lire les lignes de sa main; mais

Mme Génia Loubow--une spécialiste--a regardé ses traits attentivement et

nous renseigne.

Mme Génia Loubow aperçoit, dans la forme du front d'Alphonse XIII,

l'indice d'une «intelligence ouverte, active, douée surtout de

merveilleuses qualités d'assimilation». Les sourcils, «agréablement

conditionnés», lui semblent bien exprimer «quelque versatilité dans les

désirs»; mais les yeux, «fort beaux», dénotent, outre «une frémissante

et inassouvissable curiosité», la sensibilité d'une âme «presque

féminine en sa manière de désirer, de sentir et d'aimer».

Le nez, nous affirme cette dame (et je n'ai nulle raison de douter de sa

science), laisse supposer «le goût inné de l'ordre pompeux, de la parade

brillante et des chevaleresques aventures»; la bouche décèle une

«cordiale bonté» en même temps qu'un penchant aux «plaisirs raffinés» et

l'amour du luxe,--de tous les luxes.

Si le menton fait présumer «un inflexible et tranquille autoritarisme»

et le sens pratique de la vie, par contre (et voilà de quoi nous

rassurer) le cou, «de ligne pure et fière, mais de galbe délicat, dit

une absence complète d'agressivité», un penchant à préférer les

«solutions pacifiques» aux violentes.

Mme Génia Loubow aperçoit dans le dessin de l'oreille la marque d'une

«impétuosité latente et contenue»; mais la chevelure révèle une urbanité

infinie et la plus enjouée «bonne grâce...»

Tout cela est excellent, mais c'est autre chose qui m'intrigue. Je

n'éprouve aucun besoin d'avoir une opinion personnelle sur la

«mentalité» d'Alphonse XIII et rien ne m'intéresse moins que ce que mes

voisins pensent de ce jeune roi; ce que je voudrais savoir, c'est ce

qu'il pense de nous.

Car nous lui donnons des spectacles qui, sûrement, le bouleversent; et

ce qui étonne, et déconcerte, et peut-être tourmente le plus, depuis

trois jours, le jugement de ce roi de vingt ans, ce ne sont pas les

choses qu'on lui montre (il ne rencontrera, de ce côté, que des raisons

de se réjouir et d'admirer); ce sont je suppose, _les dessous_ de ces

choses-là.

Roi, il a vu venir à lui, la main tendue, un souriant vieillard qui

n'est point roi et que la population de la plus illustre capitale de

l'univers semble entourer du même respect et salue des mêmes

acclamations que s'il l'était; et peut-être l'idée qu'Alphonse XIII

s'était faite du prestige de la dignité monarchique s'est-elle trouvée

gênée un peu par cette première constatation... Mais il est vrai que

tout aussitôt d'autres spectacles l'ont dû rassurer singulièrement.

On l'avait averti, sans doute, des sentiments professés par la

municipalité parisienne à l'égard du principe de gouvernement qu'il

représente; et il a dû être délicieusement surpris par la respectueuse

cordialité que lui témoignèrent ces jacobins... Il a vu l'Hôtel de

Ville; et il a dû observer qu'en aucun de ses palais ne règnent une

discipline plus pompeuse, un plus minutieux souci de «l'apparat», une

plus parfaite entente des règles suivant lesquelles il convient qu'un

monarque en visite soit accueilli et traité...

On lui avait dit aussi, je pense, que l'irréligion sévit cruellement en

ce pays-ci; on a même pu lui en fournir quelques preuves douloureuses...

Cependant les ministres par qui cette religion est combattue l'ont

conduit à Notre-Dame, et il a pu remarquer que, de tous nos monuments,

ce n'est pas celui dont ils se montrent le moins fiers. Il a vu ces

ministres se mêler durant cette visite à l'imposant cortège des chefs de

l'Église; et il a pu se demander si le divorce dont on parle tant est

aussi près de s'accomplir que le bruit en court en Espagne.

J'imagine qu'Alphonse XIII n'ignore pas non plus certains vilains

traitements dont l'armée de ce pays fut naguère victime de la part

d'hommes influents que le prestige militaire agace. Et cependant ce sont

ces hommes-là qui le conduisaient hier au camp de Châlons; demain,

l'escorteront à Saint-Cyr; après-demain, feront orgueilleusement défiler

devant lui, à Vincennes, les troupes de la garnison de Paris. Et voilà

encore de quoi troubler un peu cette âme d'étranger...

Après Châlons, Saint-Cyr et Vincennes, il verra Cherbourg. On lui montre

aujourd'hui des soldats, on lui montrera des marins tout à l'heure.

Est-ce que le bruit n'a pas couru aussi, hors de France, qu'entre

certain ministre civil et cette autre armée-là récemment d'inquiétants

désaccords ont éclaté? Si le jeune roi n'ignore point ces choses, il ne

sera pas peu surpris de constater que la marine, en ce pays, demeure une

des institutions dont le prestige rend le plus justement fiers les

«radicaux» qui le gouvernent.

Alors le jeune roi, peut-être, interrogera les hommes d'expérience qui

l'entourent, leur demandera l'explication de ces spectacles troublants

et contradictoires; et, sans doute, il s'en trouvera bien un parmi eux

qui le rassurera. Il lui dira:

--Sire, n'ayez pas peur de ce peuple-ci. Faites comme tous les étrangers

qui se sont approchés de lui. Aimez-le. La France est un pays que les

révolutions amusent, mais qui a l'amour de l'ordre et de la beauté. Et,

comme il y a beaucoup d'ordre et beaucoup de beauté dans les traditions

dont ce peuple a toujours vécu, il demeure orgueilleux--malgré lui--de

son passé et de l'histoire dont il est sorti. Il ne veut plus aller à la

messe, mais il aime ses cathédrales; il ne veut plus aller au régiment,

mais il acclame le drapeau qui passe; il dit du mal des rois, mais il

n'y a pas une ville au monde où les rois en promenade soient plus

amoureusement choyés qu'à Paris...

Et le jeune roi continuera de ne pas comprendre; mais pourquoi

comprendrait-il? De plus vieux que lui ne comprennent pas.

L'Illustration, No. 3249, 3 Juin 1905 · 第 10 / 27 题