I.

En ce moment on est en train de démolir un vaste hôtel, à l'angle de la

rue Ménars et de la rue Richelieu; c'était autrefois une somptueuse

résidence qui a subi la loi commune à tous les grands édifices

parisiens.

Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin

on coupe les arbres pour planter des maisons.

Cet hôtel était déjà divisé en plusieurs habitations, vers la fin de

l'année 1800.

Le rez-de-chaussée avait pour locataire une femme frappée de célébrité,

une jeune élève du Directoire, nommée Lucrèce Dorio, malgré les

registres de l'État civil qui la nommaient autrement.

Depuis la mort du général Joubert, tué à la bataille de Novi quelques

semaines après son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives,

et passionnées pour les toilettes de deuil, avaient embrassé la

profession de veuves, et tenaient un rang fort distingué dans le monde

galant.

Ces femmes avaient toutes dans leur salon de réception, un portrait

d'officier supérieur peint par un élève de David d'après un médaillon.

Ce portrait, dont l'original avait oublié d'exister, représentait le

mari tué dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent

avec des yeux humides d'émotion, lorsqu'elle avait des spectateurs.

La jeune Lucrèce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans

parlent encore, et qu'ils ont admirée à la première représentation de

l'opéra bouffe _I Zingari in Fiera_, était une superbe brune à l'image

des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie à Paris,

comme un Olympe de marbre.

Vers cette époque de ferveur mythologique, une femme comparée dans

_l'Almanach des Muses_, à Junon, à Vénus, à Flore, arrivait, entre deux

hémistiches, à la célébrité parisienne, et voyait incessamment fumer

dans sa retraite l'encensoir païen des quatrains.

Tel fut le destin classique de Lucrèce Dorio: chantée par M. Vigée dans

une _héroïde_, elle fut proclamée déesse, à l'angle de la rue Ménars, et

l'ombrageuse police qui exploitait alors très-habilement les déesses

dans un intérêt de surveillance consulaire, mêla quelques-uns de ses

affidés profanes au cortège des pieux adorateurs de Lucrèce Dorio.

Un soir de décembre 1800, la belle Lucrèce tisonnait devant sa cheminée

de salon, comme une Vestale, et suivait le mouvement des aiguilles de sa

pendule, avec un intérêt qui ressemblait à de l'ennui.

Deux candélabres, hérissés de bougies, illuminaient ce petit temple, et

donnaient à la déesse un éclat de beauté fabuleuse.

Chaque pièce de l'ameublement était une imitation de l'antique.

Les fauteuils se déguisaient en chaises curules, les guéridons en

trépieds, les tables en autels, les bougeoirs en lampes sépulcrales.

On voyait sur les panneaux des portes des cimeterres en sautoir, agrafés

par des liasses de foudres à dard, le tout surmonté d'un casque de

consul avec un cimier éploré.

Tullie, la jeune camériste, entra familièrement, comme une confidente

de comédie, et dit d'une voix prudente:

--Madame reçoit-elle ce soir?

--Oui et non, répondit Lucrèce, en se renversant nonchalamment sur sa

chaise curule, et en croisant sur son sein ses beaux bras, antiquement

nus, selon les moeurs du Directoire.

--Cela veut dire que madame ne recevra pas le citoyen Périclès? ajouta

Tullie.

--Est-il venu? demanda Lucrèce.

--Il est dans l'antichambre...

--Que fait-il?

--Il souffle sur ses doigts, madame.

--Tullie, envoyez le citoyen Périclès à Feydeau, où je suis.

--C'est bien, madame est à Feydeau.

Tullie sortit pour exécuter cet ordre.

Quelques moments après, un coup de marteau retentit sur la porte

extérieure, et Tullie rentra en disant en sourdine:

--Madame est-elle aussi à Feydeau pour le citoyen Georges Flamant?

--Ah!--dit Lucrèce avec un mouvement convulsif,--les dieux ne me

délivreront pas de cet ennuyeux mortel!.... Dites à Georges Flamant que

le froid m'a saisie hier, au Carrousel, à la revue du citoyen premier

consul, et que mon médecin m'a ordonné le lit et la transpiration.

--Le citoyen Georges Flamant est un fin matois qui n'en croira pas un

mot.

--Cela m'est bien égal, dit Lucrèce en congédiant d'un brusque

mouvement de tête, sa femme de chambre.

Tullie s'inclina, frotta ses petites mains, et sortit pour congédier le

nouveau visiteur.

Lucrèce prit sur un trépied _l'Almanach des Grâces_, et lut une idylle,

pleine de naïveté bocagère, intitulée la _Chaumine de Daphnis_, dont

l'auteur était Marcel Chauvaron, capitaine dans les hussards de

Berchigny.

A cette époque, la poésie champêtre était cultivée par les héros

d'Arcole, de Lodi, de Marengo, et la poésie belliqueuse par de

très-jeunes citoyens d'un caractère doux, qui écrivaient des poèmes

épiques pour s'affranchir de la conscription.

L'auteur d'une épopée, appelé par le sort sous les drapeaux, se

présentait au conseil de révision son manuscrit en douze chants à la

main; il se déshabillait à l'ordre du président, qui lui demandait

ensuite:

--Quelle est votre infirmité naturelle?

--J'ai fait un poème épique répondait le conscrit, et il présentait son

rouleau.

Le secrétaire du conseil l'ouvrait, et après avoir lu le premier vers

toujours ainsi conçu:

Je chante les fureurs de Mars et de Bellone,

il disait au poète:

--Habillez-vous, poltron; votre ouvrage sera examiné par l'Institut.

Après l'idylle, la belle Lucrèce commençait la lecture d'une héroïde sur

les amours de Sapho, lorsque la voix de Tullie annonça le citoyen

Alcibiade.

Lucrèce ferma le livre et demanda vivement à son miroir si l'ennui

n'avait pas dérangé ses beaux cheveux, dessinés par le célèbre coiffeur

Amiel, d'après la tête de la Vénus capitoline, dernier présent du

premier consul au Musée du Louvre.

La femme de chambre comprit cette réponse, et introduisit le citoyen

Alcibiade.

C'était un de ces _beaux_ qui allaient se faire admirer par les dames

romaines, au portique d'Octavie.

Seulement le citoyen Alcibiade s'éloignait, par le costume, de ses

modèles antiques.

Son habit d'un vert exagéré, secouait deux fleuves de boutons de nacre

sur un vaste gilet à ramages, ouvert à deux battants.

Son menton s'absorbait dans le gouffre d'une cravate aux noeuds

vagabonds.

Deux chaînes de montres absentes flottaient à la ceinture de sa culotte

de casimir chamois, et ses cheveux pétris de poudre, se divisaient en

cadenettes sur les tempes, et se rejoignaient dans un rouleau massif,

sous le collet de l'habit vert.

Type de la jeunesse bourgeoise de 1800, le citoyen Alcibiade avait

adopté des manières alertes et fringantes, en opposition tranchée avec

l'antique raideur monarchique, et le collet monté de l'OEil-de-Boeuf.

On avait abandonné ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs

pailletés de la Comédie Française.

Il y avait déjà l'abîme d'un siècle entre le bon ton traditionnel du

marquis se transportant lui-même avec solennité comme une relique, et

l'ébouriffant muscadin du Consulat, vive créature, prodiguant les

gestes, les éclats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre

blanche et de madrigaux païens.

Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du _Tableau_ de Grétry,

l'opéra du jour:

Non, jamais je ne changerai!

Et se dépouillant d'un vaste manteau à broderies d'or, il baisa la main

de Lucrèce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et

s'assit lestement après la troisième évolution du fauteuil.

--Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande obligée. Un vrai

jour de nivôse. Décembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurpé son

nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des

rubans de neige. J'ai laissé mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un

fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques à

Paris! Ma déesse a fort sagement fait de garder son temple ce soir.

--J'ai voulu me préparer à sortir demain, citoyen Alcibiade.

--Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soirée au théâtre de la

République. Nous y serons tous. On chante _l'Oratorio_ d'Haydn, la

_Création du monde_ parodiée en vers français, par le citoyen Ségur

jeune, comme dit la _Gazette_. Le premier consul y sera.

--Et moi aussi, dit Lucrèce, j'y serai.

--Charmant! s'écria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vénus à

l'oratorio. Aussi, la _Gazette_ annonce que le prix des places est

doublé.

--Il faut bien venir au secours de ces pauvres théâtres qui meurent de

faim et de froid, dit Lucrèce; c'est le devoir des femmes. Les hommes

sont aux armées et les petits écus en émigration.

--Il y avait foule hier, ma Phryné, à la première représentation

d'_Owinska_, à Feydeau.

--Du citoyen Grétry?

--Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opéra de

l'_Amour filial_; mais madame Scio a chanté hier comme une sirène. On

ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphée y donne des concerts.

J'étais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a porté beaucoup

de tort au succès de madame Scio.

--Corinne a chanté?

--Non, belle naïade; elle a suspendu à la ceinture de sa loge un châle

que la favorite de Tippo-Saëb a vendu à un aristocrate anglais.

--La mode des châles ne prendra pas,--dit Lucrèce d'un ton dédaigneux;

--une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton

indien. On n'a pas reçu des dieux une jolie taille pour la cacher en

public.

--Voilà justement, ma Danaë, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la

blonde Lesbie, dans un entr'acte d'_Owinska_.

--Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?--interrompit

brusquement Lucrèce,--allez-vous passer devant moi la revue de vos

maîtresses, comme Dorat, le poète sentimental, qui en avait cinq! [1]

[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pièces, dans la première édition

de ses oeuvres:

Il est passé le temps des cinq maîtresses.

La critique s'étant récriée contre ce nombre, le poète mit _trois

maîtresses_ à la seconde édition, et après une nouvelle exclamation

satirique de Morellet, la troisième édition réduisit Dorat à _deux

maîtresses_.]

--Vous me croyez donc bien fat, divine Lucrèce!--dit Alcibiade en se

levant sur la pointe d'un pied, avec une pirouette;--quelle idée

vulgaire avez-vous de moi? votre esprit de jeune sybille ne m'a donc

point deviné? Montez sur votre trépied, ô belle prêtresse, et

abaissez-vous à lire dans mon coeur.

--Je n'ai pas le temps de rendre des oracles à domicile; j'attends une

visite: ouvrez vous-même le livre de votre coeur, et si le chapitre n'est

pas long, lisez-le-moi.

--Vous attendez une visite, madame?

--Oui,--dit la jeune femme, avec un mouvement de dépit,--mais lisez

toujours.

--Un jeune homme, sans doute?...

--Non, un vieillard.

--Qui se nomme?

--Maurice Dessains.

Lucrèce Dorio.

(SUITE.)

Le transporté (1/4) · 第 10 / 23 题