(ÉMILE PLANAT)
Voici un voyage aux Pyrénées, mon cher Marcelin; j’y suis allé; c’est un
mérite; bien des gens en ont écrit, et de plus longs, de leur cabinet.
Mais j’ai des torts graves, et qui me rabaissent fort. Je n’ai gravi le
premier aucune montagne inaccessible; je ne me suis cassé ni jambe ni
bras; je n’ai point été mangé par les ours; je n’ai sauvé aucune jeune
Anglaise emportée par le Gave; je n’en ai épousé aucune; je n’ai assisté
à aucun duel; je n’ai vu aucune tragédie de brigands ou de
contrebandiers. Je me suis promené beaucoup; j’ai causé un peu; je
raconte les plaisirs de mes oreilles et de mes yeux. Qu’est-ce qu’un
homme qui revient de voyage avec tous ses membres, aussi peu héros que
possible, et qui l’avoue? J’ai parlé dans ce livre, comme avec toi. Il
y a un Marcelin connu du public, fin critique, perçant moqueur, amateur
et peintre de toutes les élégances mondaines; il y a un autre Marcelin,
connu de trois ou quatre personnes, érudit et penseur. S’il y a ici
quelques bonnes idées, la moitié lui en appartient; je les lui rends.
Mars 1858.