Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay,
sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour
capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a
pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on
rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est
encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160
kilomètres plus haut sur l'autre rive.
Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt
maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de
navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est
aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus
de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration
européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et
espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y
porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la
ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits,
prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des
environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et
tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont
qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on
commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le
terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes
d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux
pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces
terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le
soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez
gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme
toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde,
Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer
qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits.
Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une
profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons
séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins,
d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo
de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des
terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des
arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au
dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans
caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer
bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les
rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de
physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne
songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.
Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart
de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une
guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général
Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé,
esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais
administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et
laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera
semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille
peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa
conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est
l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui
nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est
fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est
composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait,
dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y
aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant
plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses
ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera
bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son
administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se
présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera
assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction.
Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et
pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor
qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.
Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions
espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa
supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata,
voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est
de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est
elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la
haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses
commerciales: elle forma le parti qui s'appela _unitaire_, du but même
qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23
janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de
confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était
chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des
unitaires fut complet, mais court.
Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il
était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à
renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation
grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et
énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des
unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un
propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans,
Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait
les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux
et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et
le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre
un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur
panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité
merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté
et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il
quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il
ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands
propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des
bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en
1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires
de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville,
comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils
se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes
terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des
milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et
prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie,
qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec
les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il
apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur
de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement
qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent
d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la
tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent
l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils
furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de
sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur
d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette
affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut
nommé chef militaire de deux districts.
[Illustration: (Le général Rosas.)]
Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il
jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes,
les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers,
éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et
cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au
contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués
aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de
la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait
tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le
chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions
jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les
paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse,
qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se
trouva à la tête des gauchos.
Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire
dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour
contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des
unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient
élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher
l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent
hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville.
Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son
ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée.
Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux
exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des
Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents
de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au
lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa
propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres
créatures.
Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la
république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui
pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les
autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de
créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin,
il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant
les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par
toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de
l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation
dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la
France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.
[Illustration: (Le Général Oribe)]
Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas.
Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout.
Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les
mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni
opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de
cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait
et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte
des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en
temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle
ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans
Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule
chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez
sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction
publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le
papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de
l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son
chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation,
de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.
[Illustration: Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de
l'Uruguay.]
Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu
un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les
étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est
imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une
légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces
paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de
Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La
plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages
extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la
plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la
tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches
du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera
égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire
est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe
pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des
violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les
yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre
des prisons, sur l'ordre du gouverneur.
Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités
ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que
rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités,
qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander;
il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans
l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement
de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination
de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe
contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains,
une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa
personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il
a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les
églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture
par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a
ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit
la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce
qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses
adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et
n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité.
Ils ont trempé dans des excès pareils.
Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être
sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de
loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et
à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de
monuments dignes de ce nom.
Bulletin bibliographique.
_Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français_, depuis
son origine jusqu'à nos jours; par HIPPOLYTE LUCAS. 1 joli volume
in-18.-Paris, 1843 _Gosselin_. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c.
M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les
littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte
des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois
mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle
a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se
hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle
forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement
son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques
réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se
relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un
meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet
empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses
rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne
sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent
de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte
Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès,
nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect.
Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre?
peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas
ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant
d'ingratitude!
Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement,
n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à
volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit
d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la
faire _philosophique et littéraire_; il se garda bien de l'intituler
histoire _critique_. Il était trop bon pour causer le plus léger
désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un
titre mensonger.
L'_Histoire du Théâtre français_ depuis son origine jusqu'à nos jours,
que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue
elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et
littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée,
expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires
et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de
la scène française.
Commencée avec la _Cléopâtre_ de Jodelle, l'_Histoire du Théâtre
français_ se termine avec la _Lucrèce_ de M. Ponsard. Mais M. Hippolyte
Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique
l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois
siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il
consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux
actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un
pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que
les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre
représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué
leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos
jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent
pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à
l'_Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français._
M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce
livre ce que Montaigne disait de ses _Essais_: «Ceci est un livre de
bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble
convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une
direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou
moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment
de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc
cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les
droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale
du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant
justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin
puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer
ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie
français!»
_Histoire des comtes de Flandre_ jusqu'à l'avènement de la maison
de Bourgogne; par EDWARD LE GLAY, ancien élève de l'école des
Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à
Lille.--Tome 1er. In-8. Paris, 1843.--_Comptoir des Imprimeurs
unis._ 7 fr. 50 c.
Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la
partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan
Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation
n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé
à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les
Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des
Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur
domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au
christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages
contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les
efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis
consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les
premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même
temps Clovis, détruisant les chefs ou petits rois _reguli_ qui avaient
fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul
sur toutes les Gaules.
Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de
grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes
parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges
indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un
seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même
souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrent
_forestiers_, car leur principal soin consistait à garder et à
administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le
revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de
profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du
nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et
réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la
Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait
encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie
des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de
Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense
monarchie de Charles-Quint.
Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a
fait précéder son _Histoire des comtes de Flandre_. Le premier chapitre
ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de
Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de
Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut
en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et
l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à
Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le
nom de Flandre.
Le premier volume de l'_Histoire des comtes de Flandre_ vient de
paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend
ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms
suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de
Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe
(964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III
et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la
Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton
(1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace
(1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195),
Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et
Fernand de Portugal (1204-1214).
En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous
tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M.
Edward le Glay.
_Le Génie du dix-neuvième siècle_, ou Esquisse du progrès de
l'Esprit humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; par ÉDOUARD
ALLETZ.--Un vol. in-18, format Charpentier--Paris, 1843. _Paulin_.
3 fr. 50.
Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed.
Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands
événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la
direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une
guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes,
la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz
examine successivement leurs effets passés et présents et leurs
conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la
vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui
décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a
fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le
triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui
aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette
mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.»
Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le
premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et
des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine
jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain
succède un résumé des lois générales qui président au développement de
la civilisation du monde.
Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie
du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances
humaine» en trois ordres de sciences: _la science de l'homme, la science
de la société et la science de la nature_, c'est-à-dire les trois
sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde.
Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier.
Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la
conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la
supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans
les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la
philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans
l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman;
l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie,
la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence
que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la
géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie
lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances
humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent
l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.»
Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le
tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du
siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès
futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent
une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon
lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième
par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera
grand par l'Industrie.
Le livre VI et dernier a pour titre: _Des Rapports de la religion
chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain_. Enfin, un
appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts,
termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni
parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si
son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas
souvent trop superficiel et surtout trop catholique.
_Cours élémentaire d'Histoire naturelle_, à l'usage des Collèges
et des maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de
l'Université, du 14 septembre 1840; par MM. MILNE EDWARDS, A. DE
JUSSIEU ET BEUDANT.
_Minéralogie et Géologie_; par M. F.-S. BEUDANT. 1 gros vol. in-!8
de 600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843.
_Fortin-Masson._ 6 fr.
L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant
les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le
programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions
d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de
l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le
plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le
ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de
l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de
donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans
laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez,
point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions
solides et incontestables sur les points les plus importants de
l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne
s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus
élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se
recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux
dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait,
comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache
difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à
toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir
dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de
l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à
rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme
de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil
royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges,
car il réunissait toutes les conditions exigées.
M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie.
Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux
parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement
aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent
que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de
l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et
si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée
connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de
M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases
nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un
charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de
plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant
tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La
lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il
suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont
l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents
détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de
l'imprimerie.
_Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de
Lamennais_, par M. A. SEGRETAIN.--Joli vol. in-32,
jesus.--Pagnerre, 1843.
Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il
émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont
réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe
souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus
intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines
et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un
cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que
l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse
route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours
utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui,
par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les
préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à
l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs
peut-être, qu'on ait portes sur l'_Esquisse d'une philosophie_ de M. de
Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des
critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot
sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer,
tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des
fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux
état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'_Exposition_ a
voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M.
de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que
possible des opinions que l'auteur de l'_Esquisse d'une philosophie_
reconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le
lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les
personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de
Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A.
Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité
que d'exactitude.
_Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne_; par PIERRE
ALBERT. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843. _J.-J. Dubochet et
comp._, éditeurs.
M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui
reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il
croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce
ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides
qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout
complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit
volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop
diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec
trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les
ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs.
M. Pierre Albert intitule son premier chapitre: _la Russie_. «Chacun
vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les
étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des
monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et
dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon
opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire
des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une
immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un
raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y
pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son
premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte
est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses
différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et
égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique,
inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour
soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu
de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.»
A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie,
succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de
Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et
de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces
villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les
principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions
pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En
résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de
haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de
faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la
France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis
avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses
à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à
l'inimitié des puissances.
Modes.
[Illustration: Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.--L'article
sur les modes arrive trop tard; nous renvoyons à un prochain numéro.]