1813
SOMMAIRE.--Opérations sur la route de Berlin.--Combat de Grossbeeren (23
août).--Retrait d'Oudinot sur Wittenberg.--Le maréchal Ney remplace le
maréchal Oudinot.--Opérations en Silésie sous les ordres du duc de
Tarente.--Combat de la Katzbach.--Belle défense de la division
Puthod.--L'Empereur se porte au secours de l'armée de Silésie.--Retour
de l'Empereur à Dresde.--Revers du maréchal Ney en Prusse.--Retraite de
l'armée de Silésie sur Dresde.--Entretien du duc de Raguse avec
l'Empereur.--Opération des diverses armées pendant le mois de
septembre.--Manoeuvres du sixième corps pour couvrir Leipzig.--L'ennemi
prend l'offensive (2 octobre).--Napoléon forcé de déplacer le théâtre de
la guerre.--Conversation de l'Empereur avec Marmont.--Manoeuvres autour
de Leipzig.--Erreur de Napoléon.--Mouvement rétrograde du sixième
corps.--Bataille de Leipzig.--Journée du 17 octobre.--Marmont
blessé.--Pertes du sixième corps.--Journée du 18 octobre.--Défection de
la cavalerie wurtembergeoise et de l'armée saxonne.--Le sixième corps
chargé de défendre Leipzig.--Évacuation de la ville.--Destruction
prématurée du pont sur l'Elster.--Retraite sur Weissenfels. Les
fricotteurs.--Combat de Hanau, 30 octobre.--Entrée à Mayence, 2 novembre
1813.
Il faut maintenant rendre un compte succinct de ce qui s'était passé en
Silésie et dans la direction de Berlin. On se rappelle la passion qui
animait l'Empereur contre la Prusse, et son désir de se venger d'elle
sans retard. Il avait donné l'ordre au duc de Reggio, dont l'armée était
composée des quatrième, septième et douzième corps, et du troisième de
cavalerie, de marcher sur Berlin, aussitôt après l'ouverture de la
campagne. Mais cette tâche était au-dessus de la portée du chef qu'il
avait choisi. Oudinot, homme excellent et brave soldat, était peu propre
au commandement en chef d'une armée nombreuse. Il ne possédait pas la
force d'esprit nécessaire pour conduire une opération combinée, dont la
durée doit embrasser plusieurs jours.
À l'expiration de l'armistice, Oudinot réunit son armée à Dahme, et
s'avança sur Baruth. Le 19, il prit position entre Baruth et
Lackenwald, et y séjourna le 20. Toutes les troupes alliées en présence
étaient éparpillées et cantonnées jusqu'à Berlin et Postdam. Une seule
brigade de quatre bataillons, commandée par le général de Thümeu, les
couvrait contre l'armée française. Le 21, Oudinot continua son
mouvement; le quatrième corps opérant à droite, se dirigeant sur
Sperenberg et Saalow; le septième, au centre, par le bois de
Kummersdorf, sur Ludersdorf et Gatzdorf, vers Christinendorf, et le
douzième, à gauche, par Goltow, à Scharfenbrück sur Trebbin.
Les Prussiens se retirèrent sur le défilé de Thyrow, après un double
combat qui mit le septième corps en possession du village de Nunsdorf,
et le quatrième de celui de Mellen. Dans la nuit du 21 au 22, l'armée
française était placée de la manière suivante: le quatrième corps à
Dergiscow; le septième, à Nunsdorf et Christinendorf, et le douzième, à
Trebbin.
En avant de cette position, les marais à traverser offrent trois
passages: 1° celui de Juhnsdorf; 2° celui de Wittstock; 3° celui de
Thyrow.
Le 22, le septième corps attaqua Wittstock, et s'en empara. Le quatrième
s'approcha de Juhnsdorf et l'occupa après la retraite de l'ennemi. Le
douzième corps resta en réserve. Le 23, le quatrième corps débouche et
marche sur Blankenfeld; mais, après une faible attaque, il se replie sur
Juhnsdorf. Au même moment, et pendant que le quatrième corps se replie,
le septième se porte en avant, débouche des bois, et occupe
Grossheeren. Les Prussiens, concentrés en arrière de ce village, et en
échelons jusqu'à Heimersdorf, n'hésitèrent pas à profiler de l'occasion
que leur offrait le mouvement isolé, et en pointe, de ce corps. Ils
étaient devenus libres de leur mouvement sur leur gauche par la retraite
du quatrième corps, et sur leur droite par le retard de l'arrivée du
douzième. En conséquence, ils accablèrent le septième corps, qui avait
été jeté ainsi, seul et imprudemment, loin de ses appuis. Ils le
forcèrent à une retraite précipitée. Heureusement la tête du douzième
corps arriva enfin au secours du septième. Elle le protégea dans sa
retraite et contribua à le sauver d'un imminent péril. Le soir, toute
l'armée française se trouva ainsi reportée en arrière des défilés, et
couverte par les marais qu'elle avait franchis pour attaquer.
Dès ce moment, le duc de Reggio mit son armée en retraite, se
rapprochant de l'Elbe par des mouvements successifs. Il vint prendre
position à peu de distance, en avant de Wittenberg, où il arriva le 4
septembre. Le combat de Grossbeeren n'avait coûté à l'armée française
qu'une perte de treize pièces de canon, et quinze cents prisonniers
saxons, c'est-à-dire peu de chose pour une armée de plus de quatre-vingt
mille hommes. C'était s'avouer, à bon marché, incapable de tenir la
campagne.
L'armée ennemie, composée en très-grande majorité de Prussiens, était
commandée par les généraux Bulow, Fauentzien, Woronzoff et Czernicheff,
sous les ordres du prince royal de Suède. Sa force pouvait s'élever à
cent mille hommes. Elle était remplie de cet enthousiasme national qui,
pendant cette guerre, caractérisa d'une manière particulière les
troupes prussiennes. L'armée française était inférieure de dix mille
hommes. Composée en partie de Saxons et d'Italiens, elle était loin de
posséder le même esprit. Cependant, si, au début de la campagne, Oudinot
eût agi avec plus de vigueur et de célérité, il eût surpris l'ennemi
dispersé pour vivre. Il aurait pu le battre en détail et arriver à
Berlin; mais l'incertitude et l'incorrection des mouvements présidèrent
aux premières opérations.
Napoléon, mécontent d'un semblable résultat, confia cette armée à un
autre chef, qui eut l'ordre d'attaquer l'ennemi sans retard. Le maréchal
Ney, chargé de remplacer le maréchal Oudinot, exécuta cet ordre de
marcher en avant; mais il le fit d'une manière inconsidérée. Un homme
raisonnable ne peut trouver l'explication satisfaisante des mouvements
qu'il ordonna. Oudinot avait péché par un peu de timidité et
d'incertitude; mais au moins il avait agi avec calcul et prudence; son
armée était encore intacte quand il la quitta. En peu de jours, il en
fut tout autrement sous son nouveau chef.
Pendant ces événements, la grande armée ennemie, battue devant Dresde,
s'était retirée en Bohême, après avoir échappé, par le succès inopiné de
Culm, à une destruction qui semblait devoir être certaine; mais, en même
temps, l'armée de Silésie, dont il me reste à parler, éprouvait un de
ces grands revers dont la série ne devait plus être interrompue pendant
le reste de la campagne.
Napoléon, en quittant la Silésie, et en partant le 24 pour Dresde, avait
laissé le commandement de l'armée française au maréchal duc de Tarente.
Cette armée, diminuée du sixième corps que Napoléon emmenait avec lui,
restait composée des troisième, cinquième et onzième corps d'armée, et
du deuxième corps de cavalerie. Elle s'élevait à quatre-vingt mille
hommes environ. Réunis autour de Goldsberg, les troisième et cinquième
corps étaient en avant de cette ville; le onzième, et la cavalerie du
général Sébastiani, en arrière.
Le général Blücher se décida à reprendre sur-le-champ l'offensive, et,
dès le 25, il mit ses colonnes en mouvement. Le corps de Langeron fut
dirigé sur Goldsberg pour observer l'armée française; celui de York
resta à Jauer, et celui du général Sacken marcha sur Malitsch, dans la
direction de Liegnitz. De son côté, le duc de Tarente, résolu d'attaquer
l'ennemi qu'il supposait toujours réuni à Jauer, mit en marche ses corps
d'armée de la manière suivante: le cinquième corps eut l'ordre de se
porter en avant par Hennersdorf, à l'exception de la division Puthod,
qui reçut celui de marcher sur Schönau, et de là sur Jauer. Le troisième
corps dut passer la Katzbach, près de Liegnitz, et suivre la grande
route par Neudorf et Malitsch. Le onzième corps eut pour instruction de
passer au gué de Schmogwitz et de remonter la rive droite de la
Wüthende-Neisse par Brechelshof. Enfin la cavalerie de Sébastiani reçut
l'ordre de passer par Kroitsch et Nieder-Crayn, en suivant la rive
gauche de la Wüthende-Neisse.
Tous ces mouvements eurent lieu le 26. Or, ce jour-là même, l'armée de
Blücher continuait son mouvement offensif. Sacken et York devaient
passer la Katzbach au-dessus de Liegnitz, et attaquer ainsi la gauche de
l'armée française en la tournant. Une pluie épouvantable, qui tombait
depuis plusieurs jours, avait grossi les rivières et les ruisseaux, et
en avait fait déborder plusieurs. Enfin le temps était obscur et les
mouvements incertains. Le onzième corps, après avoir passé la Katzbach,
se trouva inopinément en face des corps de Sacken, marchant dans la
direction de Eichholtz, et de York, occupant les hauteurs de
Bellwitzhof. Le corps de Langeron était attaqué, de son côté, par le
cinquième corps, qui débouchait de Goldsberg. En ce moment, le troisième
corps, ayant reçu ses ordres de mouvement trop tard, se trouvait en
arrière. Voulant réparer le temps perdu, il se dirigea sur le gué de
Kroitsch pour y passer la rivière; mais sa marche se trouva contrariée
par le mouvement de la cavalerie, dont la direction croisait la sienne,
et il y eut un grand encombrement et une grande lenteur dans le
mouvement, causé par cette rencontre au village de Kroitsch. La gauche
du onzième corps, se trouvant ainsi sans appui, l'ennemi se hâta de la
tourner par une nombreuse cavalerie. Elle fut ainsi vivement pressée,
tandis que la division Horn, la division du prince de Mecklembourg du
corps de York, et la division de Hunneberg, en face de Schlaupe,
observaient l'autre rive de la Wüthende-Neisse. La gauche du onzième
corps ne put être que faiblement soutenue par la cavalerie, qui, d'abord
arrêtée, ainsi que je l'ai dit, par la rencontre du troisième corps, et
ensuite par le défilé de Nieder-Crayn, où tout se trouvait pêle-mêle,
arrivait seulement par détachement et ne pouvait agir que par des
efforts partiels et impuissants. À la nuit, le onzième corps fut obligé
de céder à la fois de tous les côtés. Une seule division du troisième
corps avait pu entrer en ligne. Il se trouva ainsi que le duc de Tarente
n'avait opposé que trente-deux mille combattants à l'ennemi, qui lui en
avait présenté plus de cinquante mille. Une division du troisième corps,
débouchant par Nieder-Crayn, voulut arrêter la poursuite; mais elle fut
culbutée par les Prussiens, qui s'emparèrent du défilé, prirent le parc
d'artillerie du onzième corps et tous ses bagages.
Le duc de Tarente, n'ayant d'autre retraite que sur la Katzbach, et le
gué de Schmogwitz, fit rétrograder les deux divisions du troisième corps
qui n'avaient pu entrer en ligne. Elles passèrent ce gué et gravirent
les hauteurs au pied desquelles coule la Katzbach, pendant que le
onzième corps, acculé à la rivière, soutenait un combat inégal.
Pendant la nuit, tout le reste de l'armée repassa la Katzbach. La gauche
se rallia à Liegnitz et se retira sur Buntzlau. Le cinquième corps,
attaqué le 27 devant Goldsberg par le corps de Langeron, fut forcé à la
retraite. Dépourvu de cavalerie pour protéger son mouvement, il perdit
dix-huit pièces de canon. Il arriva le soir à la hauteur de Löwenberg.
Le 28, il repassa le Bober à Buntzlau avec les troisième et onzième
corps. Les pluies avaient tellement enflé cette rivière, que ce point
était le seul où il fût possible de la franchir.
Dans les dispositions offensives faites par le duc de Tarente, la
division Puthod, du cinquième corps, avait été dirigée, comme nous
l'avons vu, sur Schönau, d'où elle devait marcher sur Jauer pour se
réunir à l'armée. Elle se trouvait à Molkau pendant la bataille de la
Katzbach. Quelque diligence qu'elle fit, elle ne put arriver à temps
pour se réunir à son corps d'armée à Goldsberg, et, celui-ci forcé à la
retraite, elle se trouva abandonnée. Le général Puthod se retira sur
Hirschberg; mais, le pont étant rompu, et le Bober trop fort pour qu'on
pût le rétablir, il descendit la rivière et arriva à Löwenberg le 29. Il
y fit des efforts inutiles pour rétablir le pont. Suivi par le corps de
Langeron, et ne pouvant se rendre à Buntzlau, où il avait été prévenu
par le général Radrewicz et la cavalerie du général Koeff, le général
Puthod se trouva enveloppé de toutes parts. Il prit la résolution
généreuse de combattre jusqu'à extinction. Il s'établit sur les hauteurs
de Plagwitz, en avant de Löwenberg, et attendit l'ennemi de pied ferme.
Attaqué par deux divisions d'infanterie et une de cavalerie, il
succomba, après avoir fait une défense opiniâtre. Cette courte campagne
de cinq jours coûta à l'armée française dix mille hommes tués ou blessés
et quinze mille prisonniers.
Il est difficile de concevoir une opération plus mal conçue et plus mal
conduite. La division des forces et leur éparpillement eurent lieu sans
motif raisonnable. La marche en avant fut exécutée sans prudence et
sans connaître les dispositions de l'ennemi. Cette offensive, prise sur
un si grand front, et particulièrement à gauche, au lieu de l'appuyer à
la droite, par où était la communication la plus courte et la plus
directe avec Dresde, seul point de retraite de l'armée, est une de ces
fautes qui paraissent incontestables. Le retard apporté dans les ordres
donnés au troisième corps, et le croisement des colonnes, résultat d'une
fausse direction, expliquent suffisamment la catastrophe.
Ce revers, avec l'événement funeste de Culm, décidèrent du sort de la
campagne. Le maréchal Macdonald, homme de courage, dont le caractère
droit et honorable mérite l'estime et l'affection de tous ceux qui le
connaissent, n'aurait jamais dû être chargé d'un semblable commandement;
sa capacité, fort médiocre, le rend peu propre à un grand commandement.
Le temps s'écoule avec lui en vaines paroles. Il a cette activité
malheureuse de certains hommes qui se laissent absorber dans les
circonstances les plus importantes par les détails les plus minutieux. À
l'armée, il écrit lui-même les lettres relatives au service. Cette seule
circonstance le fait connaître. Aussi aucune disposition ne fut-elle
prise à temps et à propos. La confusion régna partout, et l'armée,
diminuée d'un tiers, perdit en outre la confiance qui, jusque-là,
l'avait animée.
D'un autre côté, il est étrange que, dans son offensive, Blücher ne se
soit pas appuyé aux montagnes de Bohême, et n'ait pas agi
particulièrement par sa gauche. S'il eût manoeuvré de manière à arriver,
après un succès, avant l'armée française à Löwenberg, il était maître de
la communication la plus courte avec Dresde, et il pouvait rendre sa
retraite plus difficile et plus périlleuse.
L'Empereur partit de Dresde, le 3 septembre, avec sa garde et mon corps
d'armée. S'il eût employé les quatre jours qui venaient de s'écouler à
compléter ses succès dans la poursuite de la grande armée, il eût été le
maître des événements. Il eût pu réparer sans peine les malheurs arrivés
en Silésie. Toute compensation faite, il lui restait encore de grands
avantages; mais le malheur de Vandamme et le désastre de Silésie firent
une masse de maux trop grande pour pouvoir rétablir l'équilibre, surtout
après le parti pris par les ennemis d'éviter dorénavant de combattre
Napoléon en personne, et de se contenter de le harceler, de le fatiguer,
et d'user ses troupes par des marches, jusqu'au moment où la diminution
de ses forces mettrait entre les deux armées une telle disproportion,
qu'il n'y aurait plus aucune incertitude dans le succès et le résultat
de la lutte.
Le 4, Napoléon, après avoir dépassé Bautzen, rencontra le duc de Tarente
se disposant à évacuer les positions de Hohenkirchen, et à repasser la
Sprée. Il l'arrêta, lui ordonna de se reporter en avant. L'avant-garde
ennemie fut culbutée et se dirigea en arrière de Lauban.
Le 5, l'Empereur porta la majeure partie de ses forces sur Reichenbach.
L'ennemi se replia sur Görlitz, et se plaça derrière la Neisse à Lauban.
Autant par suite du système dont j'ai rendu compte plus haut qu'à cause
de l'arrivée prochaine de l'armée de Benningsen, puissant renfort, on
devait s'attendre à voir Blücher se retirer plus loin si l'Empereur
passait la Neisse. En conséquence, toute offensive de ce côté devant
être sans résultat, et pouvant même avoir des conséquences funestes à
cause du mouvement de la grande armée alliée sur Dresde, Napoléon quitta
l'armée de Silésie le 8. Il la laissa en position à Hohenkirchen, après
lui avoir donné pour renfort le huitième corps. Ce secours réparait en
partie ses pertes, et la portait à une force d'environ soixante-dix
mille hommes. Le duc de Tarente, au lieu de faire des démonstrations
pour en imposer à l'ennemi, se tint tranquille, et annonça ainsi à
Blücher le départ de Napoléon. Dès lors le général prussien se disposa
à reprendre l'offensive.
Je reçus en même temps l'ordre de me rendre à Camenz afin d'être, tout à
la fois, à portée de l'Elster-Noir et de Lukau. Je devais être ainsi en
mesure, suivant les circonstances, de faire une diversion en faveur du
prince de la Moskowa, ou bien de me rendre à Dresde. Le 8, je me portai
à Hoyerswerda, et je dirigeai une forte avant-garde sur Senftenberg et
des coureurs dans la direction de Lukau. En même temps j'avais donné
l'ordre au cinquième corps de cavalerie, commandé par le général
Lhéritier, mis à ma disposition, de partir de Grossenhayn pour Roulau,
afin de m'appuyer; mais dans la nuit je reçus l'ordre de me rapprocher
de Dresde à marches forcées. Le 9, j'arrivai à Ottendorf, et, le 10, à
Dresde, où je m'arrêtai. J'occupai la ville et le camp retranché. Je pus
enfin faire reposer mes troupes. Mon corps d'armée avait marché, pendant
vingt-deux jours, sans un seul séjour, livré un assez grand nombre de
combats, et fait souvent des marches de douze lieues; mais il était bien
organisé. L'esprit en était admirable. À l'exception des blessés, un
très-petit nombre d'hommes seulement se trouvaient en arrière. Il ne
manquait pas une pièce de canon, ni une voiture d'artillerie ou
d'équipages.
L'Empereur avait été rappelé à Dresde par les mouvements offensifs du
prince de Schwarzenberg. En effet, l'avant-garde de Wittgenstein s'était
avancée, le 5, à Peterswald, et le 6, à Berggieshübel, avec la division
prussienne de Ziethen. Le prince Eugène de Wurtemberg, avec la
cavalerie de Pahlen, débouchait sur Dippoldiswald, tandis que le
général Klenau s'avançait vers Chemnitz. Le prince de Schwarzenberg,
avec les corps autrichiens de Colloredo, Chasteler, Giulay et les
réserves, avait pris la direction d'Aussig, pour y passer l'Elbe, et
manoeuvrer sur la rive droite. Le 7, Wittgenstein occupa Pirna, et, le
8, se porta vers Dohna où étaient réunis les premier, deuxième et
quatorzième corps.
L'Empereur, de retour, le 7, à Dresde, se rendit, le 8, au camp de
Dohna. L'avant-garde de Wittgenstein fut culbutée. Ce général se replia
sur Pirna. Le même jour, le prince de Schwarzenberg, en plein mouvement,
fut instruit de la présence de Napoléon. Il se retira aussitôt, et vint
prendre la position qu'il avait choisie en avant de Toeplitz. Le 9,
Napoléon porta la plus grande partie de ses forces sur Liebenthal. Ce
mouvement menaçant de tourner le corps de Wittgenstein, celui-ci se
retira sur Nollendorf, où il fut joint par le corps de Kleist. Les
troupes aux ordres de Klenau se rapprochèrent de Toeplitz, et vinrent
prendre position au Sebastiansberg.
Le 10, Napoléon vint à Baremberg. Le premier corps marcha sur
Peterswald, et le quatorzième sur Fürstenwald. Le général Wittgenstein
se replia sur Culm. Le 11, il s'avança de Fürstenwald vers le défilé du
Geyersberg. La division du quatorzième corps, commandée par le général
Bonnet, s'empara de la montagne; mais la difficulté du terrain empêcha
d'y conduire de l'artillerie. Les obstacles pour déboucher, en présence
de l'ennemi, dans une position inexpugnable, paraissant insurmontables,
Napoléon renonça à l'attaquer, et se décida à retourner à Dresde. Il
laissa le premier corps en position à Nollendorf, le quatorzième sur les
hauteurs de Berna, en avant d'Ebersdorf. Le deuxième alla occuper
Steinberg, et la jeune garde le camp de Pirna. L'Empereur dut sentir
bien vivement alors la faute commise, il y avait onze jours, de n'avoir
pas complété ses succès de Dresde par un mouvement à fond sur l'armée
ennemie, au moment où elle repassait ces mêmes défilés dans un désordre
incompatible avec une résistance sérieuse.
Mais, pendant ces mouvements, de nouveaux désastres venaient accabler la
portion de l'armée française qui avait reçu l'ordre de marcher sur
Berlin. On a vu, le 4, le prince de la Moskowa remplacer le maréchal duc
de Reggio, et prendre le commandement de l'armée. Dès le lendemain, 5
septembre, il était en mouvement. La division Guilleminot, en tête du
douzième corps, attaqua la division prussienne de Dobschutz, et la
chassa de Zaahn. Plus tard, le corps de Tauenzien fut attaqué à Seida,
et forcé à se retirer sur Dennewitz, où il prit position. Le soir,
l'armée française occupait les positions suivantes: le quatrième corps
à Neundorf, le douzième à Seida, et le septième entre les deux. L'armée
ennemie était ainsi placée: Tauenzien à Dennewitz, Bulow à
Klein-Lippsdorf, les Suédois et les troupes russes, sous les ordres du
prince royal de Suède, sur les hauteurs de Lobez. Dans ces dispositions
respectives, le prince de la Moskowa eut l'étrange idée de porter son
armée sur Dahme pour prendre la route de Berlin, et de marcher
directement sur cette ville. En conséquence, le 6, au matin, il continua
son mouvement. Le quatrième corps fut chargé de s'emparer de Dennewitz,
et de couvrir la marche de flanc qu'il opérait avec le reste de l'armée.
L'ennemi résista à cette attaque, perdit Dennewitz; mais se soutint avec
opiniâtreté en avant de Interburg. Pendant que Tauenzien était ainsi aux
prises avec le quatrième corps, Bulow, qui d'abord avait pris position
en avant d'Eckmannsdorf, débouchait par Wolmsdorf en arrière de l'armée
française. Le septième corps fut alors obligé de prendre part au combat,
et vint se former près de Niedergorsdorf. L'armée française était
attaquée de front, de flanc, et à revers. Le douzième corps vint donc
occuper le village de Goldsdorf, sur lequel tout le corps de Bulow était
dirigé. Après diverses alternatives de bons et de mauvais succès,
l'armée se concentra près de Rohrbeck. Les Saxons, placés au centre,
ayant lâché pied, les deux corps français se trouvèrent séparés, et
forcés à une retraite divergente. Celui de droite, le quatrième, se
retira sur Dahme. Le douzième suivit la route que les fuyards avaient
prise, par Schweidnitz, dans la direction de Torgau.
Cette opération, si singulière, si absurde, ne peut s'expliquer.
Exécuter une marche de flanc, en plein jour, aussi longue et aussi à
portée d'une armée supérieure en forces, était l'opération la plus
dangereuse et la plus imprudente, et dans quel objet? pour arriver avant
l'ennemi sur la route de Berlin et marcher sur cette ville. Mais, en
supposant, ce qui paraît impossible, cette marche exécutée avec un
succès complet, à quoi aboutissait-elle? À placer l'armée ennemie sur le
flanc et sur les derrières de l'armée française, ce qui aurait mis
celle-ci dans le péril le plus évident, et l'aurait, en définitive,
empêché de marcher sur Berlin. Si l'armée française était en état de
prendre l'offensive, elle ne pouvait pas espérer de se rendre à la
dérobée à Berlin. Il fallait qu'elle se résolût à livrer bataille. Dès
lors, elle n'avait autre chose à faire que de marcher brusquement et
rapidement par la route directe, et, après avoir enlevé Zaahn, se
dirigeant sur Treuenbrietzen et Belitz, empêcher la réunion des corps
ennemis qui étaient à une certaine distance les uns des autres, les
battre en détail, après s'être placée ainsi au milieu d'eux. On croit
rêver quand on approfondit les combinaisons qui furent faites alors et
la manière dont on opéra.
Le lendemain, 7, le douzième corps et les Saxons continuèrent leur
mouvement sur Torgau. Le quatrième corps, attaqué à Dahme par une
division de quatre mille Prussiens, commandée par le général Woheser, se
mit également en marche pour Torgau, après avoir rompu les ponts de
l'Elster. Le 8, il rejoignit le reste de l'armée sous le canon de
Torgau. Cette opération coûta à l'armée française douze mille hommes
tués, blesses, ou pris, et vingt-cinq pièces de canon.
Ainsi, chaque jour, l'édifice de notre puissance s'écroulait pour ne
plus se relever. Pendant que Napoléon était accouru à Dresde et avait
marché sur la frontière de Bohême, l'armée ennemie de Silésie avait
repris l'offensive. Dès le 9, elle s'était mise en mouvement. Le corps
de Langeron passa la Neisse à Ostritz, au-dessus de Görlitz: celui de
York entre Ostritz et Görlitz, et celui de Sacken, à Görlitz même.
L'avant-garde française se retira des bords de la Neisse sur Reichenbach
sans s'être engagée, et de là sur Hohenkirchen. Le corps de Poniatowski,
attaqué par celui de Langeron a Lauban, se retira sur Neustadt.
L'armée alliée fut rejointe, ce jour-là, par la division autrichienne de
Bubna. Le 10, le duc de Tarente quitta la position de Hohenkirchen pour
repasser la Sprée. Le 6, il était à Gordau, n'ayant plus que des
avant-postes sur la Sprée. Enfin, le 12, le duc de Tarente se replia sur
Bischofswerda, et le huitième corps vint de Neustadt à Stolpen. Le
rapprochement de notre armée de Silésie à une petite marche de Dresde,
sans avoir livré un seul combat, opéré en même temps que la perte de la
bataille de Dennewitz, favorisait la réunion des trois armées qui nous
entouraient. Elles pouvaient alors, à volonté, agir d'une manière
simultanée.
Je restai à Dresde jusqu'au 12 inclus. Pendant mon séjour, je vis
beaucoup Napoléon. Dans la nuit du 12 au 13, je passai au moins trois
heures avec lui à causer de la campagne. Il se livrait volontiers, avec
moi, à la discussion de ses projets, et à l'examen des événements
écoulés. Il n'était pas tranquille sur son issue, quoiqu'il affectât de
la confiance. Il se plaignait de ses lieutenants, et il avait raison;
mais pourquoi avait-il séparé ses forces, et disposé son plan de
campagne de manière à rendre indispensable de confier de grands
commandements à une grande distance de lui, à des hommes incapables de
les exercer? Et puis, n'avait-il pas eu d'autres choix à faire?
Saint-Cyr, un des premiers généraux de l'Europe, pour la guerre
défensive, n'était-il pas merveilleusement propre à commander l'armée de
Silésie, destinée à couvrir, par sa position, les autres armées, et à
garder seulement le terrain qu'elle occupait? Il n'était pas ancien
maréchal, il est vrai; mais, puisqu'il avait laissé à Macdonald des
corps commandés seulement par des officiers généraux, il pouvait en
faire autant pour Saint-Cyr, et, dès lors, il n'y avait plus de
difficultés. Si les inconvénients du plan de campagne vicieux et les
mauvais choix avaient amené tous les maux actuels, quel était le
coupable? Je lui exprimai cette pensée avec modération et réserve; mais
il n'était pas au bout de ses erreurs et au moment de réparer ses
fautes. Il me dit que, probablement, la guerre allait changer de
théâtre, et serait forcément portée plus en arrière; que les ennemis
tenteraient sans doute le passage de l'Elbe avec les deux armées de
Silésie et du Nord réunies; qu'alors il devait manoeuvrer de manière à
empêcher leur jonction avec la grande armée; qu'il devenait
indispensable de nettoyer ces pays des corps qui les parcouraient, et
menaçaient nos établissements et nos communications, et que je
commencerais le mouvement. Enfin, quand je le quittai, il me dit ces
propres paroles: «L'échiquier est bien embrouillé; il n'y a que moi qui
puisse s'y reconnaître.» Hélas! c'est lui-même qui s'est perdu dans ce
labyrinthe!
Le 13, je partis avec mon corps pour Grossenhayn. Là, je me réunis au
roi de Naples, que j'y trouvai avec un corps nombreux de cavalerie. Le
but de ce mouvement était de couvrir l'arrivée à Dresde de vingt mille
quintaux de farine, arrêtés à Torgau et embarqués sur l'Elbe. Les
dispositions de troupes convenables à ce but furent faites, et le convoi
arriva heureusement à Dresde. Nous restâmes jusqu'au 25 dans cette
position.
Je vis journellement et familièrement Murat. Je le retrouvai bon
camarade et sans prétention. Il se mit en frais d'amitié pour moi. Je
payai cette bienveillance par la complaisance avec laquelle j'écoutai,
chaque jour, les récits qui concernaient ses États. Il me parlait
souvent surtout de l'amour que lui portaient ses sujets. Il y avait dans
son langage une candeur risible, une conviction profonde d'être
nécessaire à leur bonheur. Entre autres choses, il me raconta que,
lorsqu'il devait quitter Naples en dernier lieu (et c'était une chose
secrète), se promenant avec la reine, et entendant les acclamations dont
il était l'objet, il dit à sa femme: «Oh! les pauvres gens! Ils ne
savent pas le malheur qui les attend. Ils ignorent que je vais partir!»
J'écoutai en souriant; mais lui, en faisant ce récit, était encore
attendri des douleurs dont il avait été la cause.
Cette réunion de troupes à Grossenhayn détermina Blücher à renforcer sa
droite et à porter le corps de Sacken à Kamens. Ce mouvement décida le
duc de Tarente à se rapprocher encore davantage de Dresde, et à prendre
position à Harta. Les avant-postes de l'armée de Berlin étaient établis
sur l'Elster noir. Pendant notre séjour à Grossenhayn, la grande armée
recommençait des démonstrations offensives. L'ennemi se porta en avant
et fit replier les corps français occupant les différents débouchés.
Napoléon partit le 15 de Dresde avec sa garde, et vint à Berggieshübel;
mais la disposition générale de l'armée ennemie était toute défensive,
et la masse de ses troupes, placée dans le bassin de Toeplitz, en face
des débouchés, occupait une position inexpugnable.
Le 16 au matin, le prince de Schwarzenberg avait ses troupes placées de
la manière suivante: le corps de Wittgenstein à Peterswald; la division
Czenneville à Eichwald, sur la route de Zinnwald; celle du prince
Maurice Liechtenstein, à Klostergraben; une avant-garde sous les ordres
du général Longueville en avant d'Aussig, sur la route d'Eule; le corps
de Kleist à Mariaschein; les grenadiers et les cuirassiers russes à
Sabachleben; les gardes russe et prussienne à Toeplitz; le corps de
Colloredo à Culm; celui de Meervelt à Aussig; celui de Giulay à Brunn;
celui de Klenau à Marienwerder, et les réserves de cavalerie à Breslau.
À midi, Napoléon continua son mouvement en avant. Le corps de
Wittgenstein se replia sur Culm. La division Ziethen fut portée dans des
abatis qui avaient été faits entre Tellenitz et Jutterbach. Le corps de
Colloredo était appuyé à droite à Strekowitz. Napoléon occupa le soir
les hauteurs de Nollendorf.
Le 17, la division Ziethen, attaquée par la division Mouton-Duvernet, du
premier corps, fut poussée sur Culm. Le combat s'engagea alors avec le
corps de Wittgenstein. Les villages d'Arbesau, d'Islisich, de Jourdorf,
furent emportés; mais le corps de Meervelt s'avança d'Aussig sur
Nollendorf, tandis que celui de Colloredo s'avançait sur Neudorf et
Kniemts. Il attaqua Arbesau, qui fut évacué. La jeune garde, qui
l'occupait, en fut chassée après avoir fait des pertes considérables, et
le premier corps se retira sur Nollendorf. Napoléon, voyant
l'impossibilité de déboucher devant des forces aussi considérables,
ramena ses troupes en avant de Berggieshübel, et rentra avec sa garde à
Dresde le 18. Ce mouvement, recommencé pour la troisième fois, et
fatigant pour les troupes, avait été encore sans résultat.
Le prince de Schwarzenberg attendait pour agir que le corps de
Benningsen, fort de soixante mille hommes, qui, dès le 17, avait sa tête
à Löwenberg, fût rapproché davantage de Dresde.
Napoléon voulut tenter de nouveau la fortune, et essaya d'éloigner
Blücher. Il se rendit le 22 à Hatzan, et mit en mouvement les troisième,
cinquième et onzième corps. L'avant-garde de Radrewitch fut attaquée à
Bischofswerda. Forcée d'évacuer cette ville, elle se retira jusqu'à
Gordau; mais Napoléon, ayant vu toute l'armée de Silésie en position à
Bautzen, tandis que le corps de Sacken s'approchait sur sa gauche pour
menacer la communication de Bischofswerda, ne se trouvant pas assez fort
pour livrer bataille, se retira et ramena les troupes dans la position
concentrée de Weissig, à deux lieues de Dresde. Il s'en tint encore à
une simple démonstration.
Le 24 et le 25, l'armée de Silésie, remplacée dans ses positions par
l'armée de Benningsen, fit un mouvement général par sa droite pour se
rapprocher de l'Elbe et de l'armée du Nord. Le corps de Tauentzien,
appartenant à cette dernière armée, occupait déjà, depuis quelque temps,
une position intermédiaire entre les deux armées et en établissait la
liaison. Le corps de Sacken se présenta devant Grossenhayn pour couvrir
ce mouvement. Le roi de Naples était retourné à Dresde, et j'avais sous
mes ordres, outre le sixième corps d'armée, les premier et cinquième
corps de cavalerie. Le 25 au soir, je reçus l'ordre de repasser l'Elbe à
Meisson et de me porter sur Wurtzen et Eulenbourg.
Le 26 au matin, je pris position sur les hauteurs de Wanterwitz,
position formidable où j'étais en mesure de résister à des forces
supérieures. J'avais laissé une forte arrière-garde, composée de la plus
grande partie du cinquième corps de cavalerie. Celle-ci fut attaquée par
une grande masse de Cosaques appartenant à l'armée de Silésie. Elle fut
mise dans un grand désordre. Le général Lhéritier, son commandant,
s'était fait une bonne réputation comme colonel: mais il n'avait pas
assez de tête pour commander des forces considérables. Les défilés en
arrière étant fort mauvais, il devenait important de ne pas laisser
l'ennemi trop près de nous pendant notre marche. Je reportai cette
cavalerie en avant, après l'avoir ralliée moi-même, sans autre secours
que ma seule présence et quelques mots adressés aux premiers fuyards.
Nous restâmes en repos le reste de la journée. Le 27, mon arrière-garde
repassa l'Elbe. L'ennemi, ayant suivi immédiatement, voulut tenter un
coup de main sur la tête de pont, mais il fut vaillamment repoussé par
le 10e provisoire, composé d'un bataillon des 11e et 16e de ligne. Je
laissai le général Cohorn, avec sa brigade, pour garder ce poste
important, jusqu'à ce qu'il fût relevé par des troupes appartenant à un
autre corps, et je me mis en roule par Oschatz, Wurtzen et Eulenbourg.
Pour expliquer ce qui va suivre, il faut maintenant que je fasse
connaître la position du prince de la Moskowa. Après la défaite de
Dennewitz, le prince de la Moskowa avait repassé l'Elbe à Torgau. Il
avait réorganisé son armée. Le douzième corps avait été dissous, et la
division bavaroise, qui s'y trouvait, envoyée à Dresde. Le restant des
troupes, réuni à la division Guilleminot, avait été attaché au quatrième
corps. Par suite cette armée ne se trouvait plus composée que de deux
corps, le quatrième et le septième. Elle se mit en mouvement, le 25,
pour descendre l'Elbe. Le 27, le prince de la Moskowa était à
Oranienbürg avec le quatrième corps, et le septième à Dessau. Ces
troupes observaient les ponts d'Acken et de Roslau. L'avant-garde
suédoise, après avoir occupé Dessau, avait évacué cette ville, et
s'était retirée sur la tête de pont. Là, un bataillon saxon déserta à
l'ennemi avec armes et bagages. Un léger combat avec les Suédois fut
livré en avant de Dessau. Toute l'armée du Nord, commandée par le prince
royal de Suède, placée en face, sur la rive droite du fleuve, observait
les garnisons de Wittenberg et de Torgau. Des opérations de siége
furent même commencées par le général Bulow contre Wittenberg.
D'un autre côté, depuis quelque temps, des détachements de troupes
légères désolaient les derrières de l'armée française. Czernicheff avec
ses Cosaques s'était avancé au delà de la Saale. Le général Tielemann,
déserteur du service de Saxe, s'était porté avec un corps franc dans les
environs de Leipzig, et se trouvait en liaison avec le colonel
autrichien de Mensdorf, qui opérait dans les mêmes cantons.
L'Empereur détacha vers ce point le général Lefebvre-Desnouettes avec
quatre mille chevaux, pour donner la chasse à ces partisans; et, comme,
en même temps, la route de Dresde à Chemnitz avait été interceptée par
la brigade autrichienne de Scheilher, qui avait enlevé à Freyberg trois
cents hussards westphaliens, le général Kleist faisant aussi des
démonstrations de ce côté, il envoya à Freyberg le deuxième corps pour
garder ce débouché. Le 11 septembre, Thielmann avait paru à Weissenfels,
et inutilement attaqué un convoi en route pour Leipzig. Il fut plus
heureux à Naumbourg, qu'il enleva. Il prit ensuite Mersebourg, et cinq
cents hommes par capitulation. Là il fut attaqué par Lefebvre-Desnouettes,
qui le battit. Il se retira sur Zeist et Zurchau, mais après avoir vu
délivrer ses prisonniers, Lefebvre-Desnouettes vint ensuite occuper
Altenbourg. Platow l'en chassa, non sans lui faire éprouver d'assez
grandes pertes, par suite des mauvaises dispositions prises par le
général français en se retirant. Il avait imprudemment livré combat en
avant d'un défilé. Après cet échec, Lefebvre-Desnouettes se rendit
d'abord à Weissenfels, et de là revint à Leipzig.
Le 25 septembre, Czernicheff, parti avec trois mille chevaux d'Eisleben,
arriva devant Cassel, dans la nuit du 27 au 28. Un bataillon
d'infanterie, placé en avant de la ville et forcé dans sa position, se
retira après avoir éprouvé quelque perte. Jérôme Bonaparte, roi de
Westphalie, voyant les symptômes d'une insurrection, s'éloigna, laissant
le général Alix pour défendre Cassel avec deux bataillons.
Le 30, Czernicheff fit attaquer Cassel et s'en empara, aidé d'un
mouvement national qui éclata en sa faveur. Après avoir proclamé, au nom
des souverains alliés, la dissolution du royaume de Westphalie, il
évacua la ville en emportant tout ce qu'elle renfermait de richesses
publiques transportables et après avoir organisé une insurrection
systématique dans cette portion de l'Allemagne.
Le 29, au matin, j'arrivai à Wurtzen. J'y reçus une lettre du duc de
Padoue qui commandait à Leipzig. Il m'annonçait la présence de l'ennemi,
et la crainte d'être obligé d'évacuer cette ville. Je continuai mon
mouvement sans perdre un moment, et j'arrivai, le soir même du 28, à
Leipzig avec la tête de mes forces. Je mis le reste à portée, je
nettoyai les environs des ennemis qui s'y trouvaient. Je restai dans
cette position jusqu'au 3.
Le 2 octobre, Blücher se décida à prendre l'offensive. Il se porta, avec
les corps de Bulow et de Tauentzien, au confluent de l'Elster et de
l'Elbe, jeta, dans la nuit, deux ponts et opéra son passage. Le général
Bertrand, chargé de s'y opposer, occupant une position avantageuse,
résista pendant la plus grande partie de la journée; mais, vers les cinq
heures, il fut forcé, et opéra sa retraite dans la direction de Dessau.
Pendant ce temps, les Suédois avaient débouché par le pont de Roslau, et
s'étaient avancés sur Dessau. Le maréchal Ney, avec le septième corps,
et rejoint par le quatrième, se replia, remonta la rive gauche de la
Moldau, et occupa Bittersfeld et Düclitsch. Informé de ces événements
dans la nuit du 3 au 4, je me rendis, en toute hâte, avec mon corps, à
Düben, afin d'offrir un point d'appui au général Bertrand, et de
favoriser sa retraite. Je recueillis effectivement les troupes
wurtembergeoises qui faisaient partie de son corps et qui s'y étaient
retirées, le reste de ce corps ayant rejoint la septième. L'ennemi se
présenta bientôt en force devant moi. Le poste de Düben n'étant pas
tenable, je repassai la rivière, et pris position en face. Une berge
élevée, à une demi-portée de canon de la ville, me donnait tous les
moyens de défendre avec succès ce défilé. L'ennemi fit plusieurs
tentatives pour déboucher; mais il fut constamment repoussé.
Je plaçai de la cavalerie en observation sur la rive gauche de la
rivière, pour me lier avec les troupes du maréchal Ney.
Dans cette position nous pouvions attendre ce que ferait l'ennemi; mais
tout à coup, celui-ci ayant présenté des forces considérables en face de
Bittersfeld sur la rive droite, le maréchal Ney s'effraya de sa
position, et, quoique l'ennemi n'eût rassemblé aucun moyen de passage,
et montré aucune disposition de le tenter, le maréchal Ney me fit
prévenir qu'il se retirait sur Kamens. Ce mouvement laissait ma gauche
tout à fait à découvert et compromettait beaucoup ma position. Me
retirer cependant, en plein jour, étant aussi rapproché de l'ennemi,
était fort délicat. Je masquai mes préparatifs et mon mouvement aussi
bien que possible, et je l'effectuai sans accident, avec précision et
vitesse. J'allai prendre la belle position de Hohen Priegnitz, en liant
ma gauche avec le prince de la Moskowa, auquel je demandai une entrevue
pour pouvoir arrêter avec lui ce qui nous restait à faire. Nous ne pûmes
nous comprendre. Il fut impossible de lui faire entendre que rien ne
pressait dans nos mouvements de retraite, et qu'il fallait attendre que
l'ennemi se montrât en force pour se retirer. Le maréchal Ney, brave et
intrépide soldat, homme de champ de bataille, n'entendait rien à la
combinaison des mouvements. Son esprit s'effrayait de ce qu'il ne voyait
pas. Jamais les calculs ne dirigeaient ses actions. C'était toujours
chez lui le résultat de la sensation du moment et comme un effet de
l'état de son sang. Il pouvait s'en aller aussi bien devant trente mille
hommes en ayant cinquante qu'en attaquer cinquante avec vingt.
Toutefois, dans la circonstance, il était dans une disposition de
crainte irréfléchie et exagérée. Il ne voulut pas s'arrêter, quoique des
troupes légères seules fussent en présence.
Ce maréchal ayant continué son mouvement, j'allai occuper le même jour,
6, les hauteurs d'Eulenbourg où je campai. Leipzig se trouvant de
nouveau menacé, dès le lendemain je me portai sur cette ville, par
Taucha, afin de la couvrir, et de protéger l'arrivée d'un convoi retenu
à Naumbourg. Je l'y fis entrer.
Le 8, ayant fait une forte reconnaissance du côté de Delitzsch, je
trouvai devant moi des forces de cavalerie assez considérables; mais
elles se retirèrent après une légère résistance.
Pendant que ces divers mouvements s'opéraient, Napoléon fit les
dispositions suivantes. Il laissa le maréchal Saint-Cyr à Dresde, avec
les premier et quatorzième corps, et les chargea de garder les débouchés
de la Bohême de ce côté. Le cinquième corps reçut l'ordre de se rendre à
Freyberg avec le huitième. Réunis au deuxième, ces trois corps furent
mis aux ordres du roi de Naples, et chargés de couvrir les débouchés de
la Bohême sur Leipzig. Le 7, Napoléon se mit en mouvement pour descendre
l'Elbe et se rapprocher de l'armée de Silésie, que son intention était
de combattre. Il partit avec les troisième et onzième corps et sa garde.
Le 9, il s'avança à Eulenbourg, où il fut rejoint par les quatrième et
septième corps. Le même jour, je me portai, conformément à ses ordres,
dans la direction de Düben, et je campai à la hauteur d'Eulenbourg. Une
très-nombreuse cavalerie était devant moi et je dus marcher avec lenteur
et précaution, n'ayant plus avec moi les premier et cinquième corps de
cavalerie. Je trouvai l'ennemi formé près de Koblein, soutenu par une
nombreuse artillerie: mais il n'entreprit rien de sérieux et se retira
après un engagement de trois quarts d'heure environ. Le 10, je me
réunis, à Düben, à l'Empereur, et j'occupai Delitzsch par une division
et de la cavalerie.
L'armée de Silésie s'était retirée brusquement de Düben, et repliée sur
le prince royal de Suède. Le corps de Sacken, s'étant trouvé en retard,
fut obligé de repasser la Muldau à Ragika. Les deux armées du prince de
Suède et de Blücher se trouvèrent réunies à Zerlig.
Le 11, l'Empereur donna l'ordre au général Régnier de passer l'Elbe à
Wittenberg, et le maréchal Ney, avec le troisième corps, marcha sur
Dessau. Le 12, Dessau fut emporté, et la division prussienne qui
l'occupait se retira sur Roslau, après avoir perdu trois mille hommes,
tandis que le général Régnier poussait la division Thumen par la rive
droite, également sur Roslau. Le général Tauentzien continua sa retraite
sur Zerbst. Le 13, le septième corps rentra à Wittenberg. Les deux
armées ennemies se trouvèrent de nouveau séparées: celle de Silésie sur
Halle, et celle du prince royal de Suède sur Bernbourg. Le 30, le
prince de Suède passa la Saale et se porta sur Cöthen.
Le 11, je me portai sur Bittersfeld pour y faire une forte
reconnaissance. Je pris avec moi ma cavalerie et une division
d'infanterie. J'acquis la certitude que toute l'armée ennemie était en
deçà de l'Elbe. Je revins à Düben, et j'en rendis compte à l'Empereur.
Napoléon se trouvait alors avec cent trente mille hommes réunis et
disponibles. C'était assurément l'occasion d'agir offensivement d'une
manière décidée, de changer le théâtre de la guerre et le système de
démonstration impuissante de mouvements de va-et-vient qui avaient si
fort diminué ses forces, et l'avaient fait si rapidement déchoir. Une
offensive vive sur Blücher et le prince royal de Suède, qui l'aurait
porté au delà de la Saale, sur la ligne d'opération de l'ennemi, ou bien
sur l'Elbe, lui promettait les avantages les plus décisifs. Ces
manoeuvres lui étaient faciles, puisqu'il possédait toutes les places
situées sur le fleuve. Il aurait pu, avec promptitude, se mouvoir sur
les deux rives. Huit jours d'opérations énergiques lui faisaient
détruire les forces qu'il avait devant lui. Il pouvait rétablir ainsi
ses affaires et rappeler la victoire sous ses drapeaux. En faisant cette
opération il augmentait son armée d'une partie des garnisons des
places: il appelait à lui le corps de Davoust qui lui aurait amené plus
de vingt mille hommes, en laissant encore les forces nécessaires à la
garde de Hambourg; il se faisait joindre par le corps d'Augereau, appelé
de Würzbourg, et déjà arrivé sur la Saale, et, dans tous les cas, il
avait ses communications libres avec la France par le Bas-Rhin.
Dans ce système, les trois corps, deuxième, cinquième et huitième, avec
lesquels manoeuvrait Murat, se seraient retirés lentement sur lui,
auraient couvert Leipzig aussi longtemps que possible. Pour complément,
il aurait envoyé, par des émissaires, l'ordre au maréchal Saint Cyr
d'évacuer Dresde, pour se rendre à grandes marches sur Wittenberg et
Torgau, par la rive droite de l'Elbe. Enfin on peut ajouter que la
nécessité d'abandonner Dresde, vu la marche des événements et la
direction qu'avait prise la guerre, aurait dû être sentie d'avance, et
lui faire naître, de bonne heure, l'idée d'évacuer de cette ville les
malades et les blessés, afin de rendre mobiles et disponibles les deux
corps d'armée chargés de défendre cette place, ou plutôt ce camp
retranché. Enfin il devait être informé des dispositions hostiles de la
Bavière. En s'éloignant de cette puissance, il y échappait ou retardait
au moins son action contre lui; mais, au lieu d'envisager les nouvelles
nécessités que les circonstances lui imposaient, il resta indécis,
voulut tout conserver à la fois. Il perdit tout pour avoir voulu tout
garder.
On ne reconnaît plus Napoléon pendant cette campagne. J'eus une longue
conversation avec lui à Düben. Jamais cette conversation n'est sortie de
ma mémoire. Quand j'étais à portée de lui, il était dans l'usage de
m'envoyer chercher pour me parler de ses projets et des différentes
choses qui l'occupaient d'une manière particulière. Un usage, fort
commode pour lui, assez bien entendu, mais insupportable pour les
autres, lui donnait beaucoup de temps à employer ainsi. Lorsque les
mouvements de son quartier général le permettaient, il se couchait à six
ou sept heures du soir, se levait à minuit ou à une heure. Les rapports
arrivant, il se trouvait ainsi tout prêt à les lire et à donner des
ordres en conséquence; mais pour ceux qui avaient marché ou combattu
pendant la journée, pour ceux qui, à la fin du jour, avaient fait les
rapports, disposé tout pour opérer le lendemain, et devaient dormir la
nuit pour se reposer, c'était une chose terrible que de renoncer, au
commencement d'un sommeil réparateur, à son action bienfaisante, et
d'aller ainsi prendre part à une conversation plus ou moins
intéressante.
Après donc être rentré de ma reconnaissance de Bittersfeld, et lui avoir
fait mon rapport, je venais de me coucher quand on vint me chercher de
la part de l'Empereur. Il me parla de sa position et des divers partis
qu'il avait à prendre. J'insistai de toutes mes forces pour celui dont
je viens de parler et qui, seul, pouvait le sauver. Son unique moyen de
salut, selon moi, en ce moment, était de s'éloigner des champs de
bataille de la Bohême, puisque plus tôt il n'avait pas voulu la
conquérir, et enfin de quitter les défilés qui lui avaient été si
funestes. Il ne put se décider à l'évacuation volontaire de Leipzig. Il
ne prévoyait pas que, huit jours plus tard, il y serait forcé, sous de
bien autres auspices, au milieu de désastres et d'une confusion qui ont
achevé sa ruine. Il se disposait, au contraire, à aller combattre sous
les murs de cette ville. Je discutai en détail, avec lui, sur les
inconvénients de choisir un semblable champ de bataille, au fond d'un
entonnoir, en avant d'horribles défilés, longs et faciles à boucher;
mais il me répondit ces paroles mémorables et qui montrent les illusions
dont il était encore rempli: «Je ne combattrai qu'autant que je le
voudrai. Ils n'oseront jamais m'y attaquer.»
La conversation se porta naturellement sur les événements de la
campagne. J'en fis la critique avec franchise. Je lui fis remarquer que
nos pertes énormes, indépendamment de celles éprouvées sur le champ de
bataille, venaient essentiellement du manque de soins, de vivres et de
secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. J'établis
enfin que, si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires
pour nourrir l'armée, si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce
dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent
des secours convenables, son armée serait plus forte de cinquante mille
hommes, et certes cette évaluation n'était pas au-dessus de la vérité.
«Alors, ajoutai-je, indépendamment de l'intérêt qu'il y a à sauver la
vie à cinquante mille hommes, vous auriez été dispensé, pour conserver
la même force à votre armée, d'ordonner une levée de cinquante mille
conscrits. Au lieu d'avoir en espérance cinquante mille hommes, vous
auriez en réalité cinquante mille vieux soldats aguerris, et sur le
terrain même des opérations. Ces cinquante mille soldats à lever, à
habiller, à armer, à faire arriver, coûteront sans doute bien cinquante
millions. Or, en supposant, ce qui est énorme, que l'augmentation de
dépense exigée par un meilleur entretien de l'armée se fût élevée à
vingt-cinq millions, il en résulte que cette dépense de vingt-cinq
millions, faite à propos, vous eût épargné cinquante mille hommes et
vingt-cinq millions.» Je lui fis cette démonstration la plume à la main.
Elle était sans réplique. Vaincu par l'évidence, il me répondit avec
humeur: «Si j'avais donné cette somme, on me l'aurait volée, et les
choses seraient dans le même état.»
Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose,
c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer.
Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer
de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice
pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande
une marche inverse.
Cette conversation, une des plus longues que j'aie jamais eues tête à
tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures, ayant commencé
vers une heure après minuit et n'ayant fini qu'après le déjeuner, qui
eut lieu à six heures du matin, varia beaucoup dans son objet. Elle
changea de nature plusieurs fois, et embrassa des questions générales,
comme il arrivait souvent avec lui. Il se plaignait de l'abandon de ses
alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole. À cette occasion,
il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de
conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui
qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait
sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et
de son jugement. «Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit
devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux.» Puis il ajouta: «Mon
beau-père, l'empereur d'Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux
intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme, un homme de conscience,
mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous, par exemple, si l'ennemi,
ayant envahi la France et étant sur la hauteur de Montmartre, vous
croyiez, même avec raison, que le salut du pays vous commande de
m'abandonner et que vous le fissiez, vous seriez un bon Français, un
brave homme, un homme de conscience, et non un homme d'honneur.» Ces
paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à moi le 11 octobre 1813,
ne portaient-elles pas l'empreinte d'un caractère tout à fait
extraordinaire? n'ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de
prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements
d'Essonne. Elles m'ont fait alors une impression que l'on conçoit, et
qui jamais ne s'est effacée de ma mémoire.
Pendant que Napoléon s'était porté sur la Muldau et campait à Düben, la
grande armée de Bohême était entrée en mouvement. Le corps de Colloredo
et l'armée de Benningsen s'étaient portés sur Zeist et Pirna. Le 9, ce
mouvement offensif continua. Le 10, Benningsen, arrivé devant Dresde, où
les deux corps français s'étaient retirés, laissa devant cette place
Tolstoï avec vingt mille hommes, et marcha sur Leipzig avec le reste de
ses forces, en se dirigeant par Nossen et Colditz.
Dès le 6, la grande armée de Schwarzenberg avait commencé aussi à se
mettre en marche. Le général Klenau vint devant Penig, où était une
division du huitième corps, et Wittgenstein devant Altenbourg, où était
l'autre partie de ce corps d'armée, et Poniatowski en personne. La route
de Freyburg à Chemnitz fut rouverte en chassant la division Murrai de la
position qu'elle occupait près de Flohe, et le troisième corps d'armée,
aux ordres du roi de Naples, opéra avec la cavalerie par sa droite pour
se rapprocher de Leipzig et couvrir cette ville contre les troupes qui
débouchaient de la Bohême. Enfin les deux armées étaient, le 13, en
présence près de Leipzig. Les Français occupaient Wachau et
Liebertwolkwitz, ayant une avant-garde vers Groebern et Goffa.
Le 14, le prince de Schwarzenberg fit faire une reconnaissance générale
par les corps de Wittgenstein et de Klenau. Un combat de cavalerie fut à
notre avantage, et chacun rentra le soir dans ses positions.
Le corps commandé par le maréchal duc de Castiglione, appelé de
Würzbourg, où il était trop faible pour résister aux attaques de l'armée
bavaroise, qui d'alliée allait devenir ennemie et quitter l'Inn pour
marcher sur nos communications, était arrivé, le 9 octobre, à Naumbourg.
Le prince Maurice de Liechtenstein, envoyé à sa rencontre, voulut lui
barrer le chemin entre Naumbourg et Weissenfels; mais le maréchal le
chassa devant lui. Il arriva le 18 à Leipzig, tandis que le corps de
Giulay, aussi dirigé de ce côté dans le même but, entrait à
Weissenfelds, qui venait d'être évacué.
Le 12, je reçus l'ordre d'aller prendre position à Delitzsch, et j'en
chassai l'ennemi; mais, ayant été mis à la disposition du roi de Naples,
je fus appelé par lui de la manière la plus pressante, et je partis
immédiatement. Je me rendis, à marches forcées, de l'autre côté de
Leipzig, et j'allai prendre position à Stoetteritz le 13 au soir.
Dans la nuit, je reçus l'ordre de l'Empereur de rétrograder, et de
chercher une position au nord de Leipzig, qui couvrit cette ville du
côté de Halle et de Landsberg. J'avais déjà assez parcouru le pays pour
connaître cette position existante à une lieue et demie de Leipzig, à
Liebenthal et Brettenfeld, sur le terrain même où Gustave-Adolphe
combattit, il y avait alors cent quarante-deux ans, et avait remporté
une victoire signalée. J'allai l'occuper; après avoir reconnu avec soin
et détail le champ de bataille, je m'assurai qu'il était trop vaste
pour mon corps d'armée; mais qu'avec des travaux d'une exécution
facile, et trente mille hommes, je pouvais tenir en échec, pendant
vingt-quatre heures, les armées du Nord et de Silésie. J'en rendis
compte à Napoléon, qui me prescrivit d'exécuter sans retard les travaux,
et m'annonça que, le moment venu, j'aurais le troisième corps à ma
disposition, ce qui porterait ma force au nombre d'hommes que j'avais
déterminé. Je me mis à la besogne, et ne négligeai rien pour remplir la
tâche imposée. Je fis faire de nombreux abatis dans le bois, en avant de
Liebenthal et en arrière de Radfeld. Puis je l'occupai fortement. Ce
bois devint comme une forteresse. Badfeld fut aussi occupé par mon
avant-garde, qui en chassa un corps de cavalerie considérable, soutenu
par une artillerie assez nombreuse.
Pendant la journée du 15, les troisième, quatrième, septième et onzième
corps, et la garde, firent leur mouvement sur Leipzig, qu'ils
traversèrent. Les troisième et quatrième restèrent à Eustritz, en
arrière de moi. Le onzième et la garde allèrent se mettre en ligne
contre la grande armée, et le septième se porta sur Taucha.
Le 15, dans la journée, des sapeurs, pris deux jours auparavant près de
Delitzsch, conduits au quartier général à Halle, et qui s'étaient
échappés, m'informèrent de la marche des armées combinées du Nord et de
Silésie. D'après ces rapports, elles devaient être en présence, selon
toutes les apparences, le lendemain, 16, au matin.
J'en prévins Napoléon, dont le quartier général était à Reudnitz, près
de Leipzig. Le 15, au soir, la cavalerie et l'artillerie, que j'avais
devant moi, furent soutenues par de l'infanterie. Je fis replier mes
postes éloignés, jetés sur les bords de l'Elster. J'en donnai avis à
l'Empereur. Vers dix heures du soir, je montai sur le clocher de
Liebenthal, et je pus voir de mes yeux tous les feux de l'armée ennemie.
L'horizon en était embrasé. Je me hâtai d'en rendre compte à l'Empereur
et de lui rappeler que ma position exigeait trente mille hommes. Je lui
demandais de ne pas perdre un moment pour mettre à ma disposition le
troisième corps qu'il m'avait promis.
J'attendais avec impatience le résultat de mes rapports et les effets
qui en seraient la suite, quand, le 16, à huit heures du matin, je reçus
une lettre de Napoléon, apportée par un de ses officiers d'ordonnance,
appelé Lavesaut. Dans cette lettre, il critiquait tous mes rapports et
leur conclusion. Il prétendait que j'étais dans une erreur complète. Je
n'avais, disait-il, personne devant moi. Il me donnait en conséquence
l'ordre de me retirer immédiatement sur Leipzig, de traverser cette
ville, et de venir former la réserve de l'armée[5].
[Note 5: Dans une lettre datée du 15 octobre, au soir, le major
général m'écrit: «Dans le cas où l'ennemi déboucherait devant vous en
grande force, votre corps, celui du général Bertrand et celui du prince
de la Moskowa sont destinés à lui être opposés.»
Ces dispositions étaient parfaitement sages et raisonnables.
Or la marche de l'ennemi était prouvée par le rapport des sapeurs faits
prisonniers le 13, échappés et arrivés près de moi le 15, rapport que
j'avais fait connaître à l'Empereur.
Son arrivée était prouvée par la présence de l'infanterie, devant
laquelle mes avant-postes s'étaient repliés.
Elle l'était encore par la vue des feux de toute l'armée, qui
s'apercevaient du clocher de Liebenthal, et dont j'avais rendu compte à
neuf heures du soir.
Et, avec ces documents,
On donne l'ordre, le 16 au matin, au général Bertrand de marcher sur
Lindenau;
Au troisième corps, de venir à la grande armée;
Et au sixième, de traverser Leipzig et de s'établir entre Leipzig et la
grande armée!
Napoléon ne regardait alors comme vrai que ce qui entrait dans ses
combinaisons et son esprit.
(_Voir les pièces justificatives._)]
Un pareil ordre, dans des circonstances semblables, devait être
promptement exécuté. Je ne pouvais m'y tromper: l'Empereur était tombé
dans une erreur grossière; mais du moment où il ne m'envoyait pas le
troisième corps, indispensable à cause de l'étendue de la position à
défendre je devais bien me garder d'y rester. D'ailleurs, les ordres
étaient précis; et, à moins que les coups de canon ne viennent
contrarier l'exécution d'un ordre de mouvement, il n'y a plus d'armée ni
de succès possible quand on délibère à cette occasion et quand on hésite
à l'exécuter.
Grâce à la bonne organisation de mes troupes, à leur instruction et à
leur discipline, une demi-heure après l'ordre reçu, elles étaient
formées en six colonnes parallèles, et en marche pour se rendre à
Leipzig. Mais, à peine le mouvement commencé, l'ennemi déboucha sur
nous. Une forte avant-garde occupait le village de Radfeld. Elle était
commandée par un général d'une grande valeur et d'une grande capacité,
homme d'un nom militaire illustre, le général Cohorn. Elle fut forcée à
se retirer; mais elle le fit avec lenteur et en bon ordre. Une brigade
de cavalerie légère wurtembergeoise, faisant partie de mon corps d'armée
et qui se trouvait à l'avant-garde, se conduisit aussi avec valeur et
courage. C'était le dernier mouvement d'honneur et de fidélité du
général Normam, et de ses soldats. Quelques heures plus tard, ils nous
furent funestes au lieu de nous être utiles. La deuxième division,
commandée par le général Lagrange, resta en arrière pour soutenir
l'arrière-garde et la recueillir. Quand tout fut en ordre et
convenablement disposé, le mouvement continua sur Leipzig en échangeant
à chaque moment des coups de canon avec l'ennemi.
L'opinion de Napoléon n'était plus susceptible de discussion. L'ennemi
était là, nous étions aux prises avec lui. C'était toute l'armée de
Silésie qui était en présence et avec laquelle nous avions affaire. Nous
ne pouvions plus aller sur le champ de bataille au sud de Leipzig.
Entrer même à Leipzig, et nous former derrière la Partha était chose
périlleuse. Passer un défilé comme celui que nous avions devant nous,
défilé soumis à l'action des hauteurs qui le dominent immédiatement,
pouvait produire une grande confusion, et amener une catastrophe. Le
général Bertrand, ayant reçu l'ordre de balayer l'ennemi sur les
derrières de l'armée et d'ouvrir le débouché de Lindenau, s'était mis en
marche immédiatement pour l'exécuter. Mais le troisième corps pouvait
être encore à Leipzig, et à portée de me soutenir. J'avais reconnu une
position, moins bonne que celle de Liebenthal, mais plus resserrée et
plus rapprochée de la ville, celle dont la droite est à Eustritz et la
gauche à Meckern. J'envoyai un officier auprès du maréchal Ney, qui
était à Leipzig et auquel l'Empereur avait donné le commandement
supérieur, pour savoir si le troisième corps s'y trouvait encore. Il me
fit répondre affirmativement et dire que je pouvais en disposer. Je
n'hésitai plus à m'arrêter, à prendre position et à livrer bataille.
J'arrêtai mes colonnes sur le plateau et je formai ma ligne de bataille.
L'attaque de l'ennemi ne pouvait venir que par notre gauche. Notre
droite était en arrière, appuyée et couverte par une petite division
polonaise, commandée par le général Dombrowsky, et qui, placée de
l'autre côté du ruisseau marécageux et encaissé qui coule à Eustritz,
prenait ainsi, de revers, la gauche de l'ennemi. Je devais donc conclure
que ce serait sur ma gauche et sur Meckern que l'ennemi se porterait. En
conséquence, je fis faire un changement de front oblique, par brigade,
la droite en avant, ce qui forma mon corps d'armée en six lignes,
présentant ainsi de nombreuses réserves. Meckern fut confié au 2e
régiment de marine. Toute mon artillerie fut placée sur le point le plus
élevé de la ligne occupée par mon corps d'armée. Mes quatre-vingt-quatre
pièces de canon furent disposées pour arrêter l'ennemi. Douze pièces de
douze, entre autres, avaient pour objet de flanquer, d'une manière
avancée, la droite du village de Meckern.
L'ennemi attaqua, avec impétuosité, le village de Meckern, et fit
soutenir cette attaque par le feu d'une nombreuse artillerie qui se
développa en face de mon front. Mais tous ses efforts furent longtemps
impuissants. Après des attaques réitérées sur le village, une partie fut
évacuée, mais bientôt reprise par le même régiment qui le défendait et
qui fut ramené à la charge. Culbutés de nouveau, le 4e de marine et le
37e léger furent successivement portés sur Meckern, où semblait être
toute la bataille. Ils le reprirent et le conservèrent longtemps, ainsi
qu'on devait l'attendre d'aussi bonnes troupes, malgré les efforts
constants de l'ennemi et les troupes fraîches qui renouvelaient les
attaques. En ce moment, j'éprouvais une vive impatience de l'arrivée du
troisième corps que le maréchal Ney m'avait annoncé. S'il se fût trouvé
à ma disposition, comme j'étais autorisé à y compter, il eût débouché
par ma droite, et un mouvement offensif sur la gauche de l'ennemi aurait
assuré le gain de la bataille, c'est-à-dire la conservation de notre
position pendant toute la journée.
Il y avait plus de quatre heures que nous combattions avec acharnement.
L'ennemi avait fait des pertes énormes par la supériorité du feu de
notre artillerie, et son action foudroyante sur ses masses, quand il
exécuta une nouvelle charge. Elle avait échoué comme les précédentes et
produit un grand désordre parmi ses troupes. Je donnai l'ordre, à la
brigade de cavalerie wurtembergeoise, commandée par le général Normam,
de charger cette infanterie présentant à la vue la plus grande
confusion. Elle refusa d'abord d'exécuter mes ordres, et, le moment
passé, il n'y avait plus rien à entreprendre de bien utile. À l'arrivée
d'un second ordre, elle s'ébranla cependant; mais elle se jeta sur un
bataillon du 1er régiment de marine, le culbuta au lieu de se précipiter
sur l'ennemi qui se rétablit et recommença son offensive.
Cependant les choses continuaient à se balancer, malgré la disproportion
des forces, lorsqu'au moment d'une nouvelle attaque de l'ennemi la
batterie de douze, dont l'effet était si favorable et si puissant, fut
tout à coup mise hors de service, un obus ayant fait sauter quatre
caissons. Des caissons d'obus sautèrent aussi. Les obus éclatèrent, et
précisément au moment où l'ennemi faisait une charge décisive. Cet
accident eut des conséquences funestes. L'ennemi, ayant réussi dans son
attaque à emporter le village de Mackern, fit avancer son centre.
Celui-ci fut bientôt aux mains avec la première division. Le combat prit
alors un nouveau caractère. Nos masses et celles de l'ennemi furent si
rapprochées les unes des autres, et pendant si longtemps, que jamais
chose pareille ne s'était offerte à mes yeux. Je pris avec moi les 20e
et 25e provisoires, commandés par les colonels Maury et Drouhot, et je
les menai à la charge. Bientôt moins de cent cinquante pas nous
séparèrent de l'ennemi. Arrivés à cette distance, nous rétrogradâmes;
mais, après avoir fait quelques pas, nous nous arrêtâmes, et fîmes, à
notre tour, rétrograder l'ennemi. Cet état de choses dura près d'une
demi-heure. Alors le 1er régiment d'artillerie de la marine, placé à ma
droite, engagé également de très-près avec l'ennemi, vint à plier. Le
32e léger se porta en avant, et arrêta momentanément l'ennemi; mais, en
ce moment, six mille chevaux vinrent nous envelopper et nous attaquer de
toute part. Il fallut se retirer sur la troisième division, qui avait
peu combattu, et dont les échelons nous recueillirent et arrêtèrent la
poursuite. La nuit arriva et mit fin à ce combat, un des plus chauds, un
des plus opiniâtres qui aient jamais été livrés. Les troupes y
montrèrent la plus grande valeur. Si les Wurtemburgeois avaient fait
leur devoir, un succès complet aurait été le prix de nos efforts.
Indépendamment de la conservation de tout le champ de bataille, nous
aurions fait bon nombre de prisonniers. Malgré tous les contre-temps
survenus, nous perdîmes seulement la moitié du terrain sur lequel nos
troupes étaient formées. Nous eûmes fort peu de soldats prisonniers;
mais vingt-sept pièces de canon tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Blessé
à la main gauche, d'une balle, au moment où je menais les 20e et 25e
régiments à la charge, je ne quittai le champ de bataille que le
dernier. Je ne fus pansé qu'à dix heures du soir.
Dans cette bataille, le corps de York, fort de vingt-deux mille hommes,
fut engagé en entier, et presque tous les généraux ou officiers
supérieurs furent tués ou blessés, tant ils avaient dû payer de leur
personne pour contenir leurs troupes et se maintenir contre la vivacité
de nos attaques ou l'énergie de notre défense. Le corps de Langeron fut
en partie engagé. Notre champ de bataille fut le plus ensanglanté dans
cette mémorable journée, le lieu où l'action fut la plus vive. J'ai ouï
dire à divers officiers prussiens, et, entre autres, à M. de Goltz,
adjudant général envoyé par le roi de Prusse auprès de Blücher, le même
qui, depuis, a été ministre de Prusse à Paris, qu'après l'évacuation de
Leipzig les souverains alliés, ayant été visiter tous les champs de
bataille, furent frappés de la physionomie de celui-ci, du nombre des
morts, et surtout de la proximité des morts des deux armées.
La nuit étant arrivée, mes troupes prirent position à Eustritz et
Gohlis. Le lendemain matin, elles repassèrent la Partha et s'établirent
sur la rive gauche de cette rivière.
J'avais dû compter sur le troisième corps d'armée; mais le maréchal Ney
en avait disposé par l'ordre de l'Empereur, et l'avait dirigé sur la
grande armée. Napoléon, informé de mon engagement, lui envoya l'ordre de
rétrograder, mais déjà il était près de lui. Il se mit cependant en
mouvement pour revenir, sans pouvoir arriver à temps pour nous secourir;
et, pendant cette journée décisive, ayant toujours marché d'une armée à
l'autre, il ne fut utile nulle part.
Napoléon, de son côté, avait combattu avec les deuxième, cinquième,
huitième, onzième corps et sa garde. Il avait gardé ses positions, mais
n'avait pas pu enlever celles de l'ennemi. Je n'entrerai pas dans le
détail de ce qui se passa de ce côté. Ce n'est pas l'histoire complète
de la guerre que j'écris, mais seulement le récit des événements qui me
sont particulièrement personnels. Divers écrivains militaires ont fait
des relations de la bataille de Leipzig. Je les ai lues. La plus exacte,
celle qui se rapproche davantage de la vérité pour les faits, malgré le
thème convenu de mettre Napoléon à l'abri de tout reproche, est celle
que contient le _Spectateur militaire_, et dont le général Pelet est
l'auteur.
Mon corps d'armée perdit de six à sept mille hommes. Le seul corps de
York, d'après les relations officielles, dont les évaluations sont
probablement fort inférieures à la vérité, éprouva une perte de cinq
mille quatre cent soixante-sept hommes.
Pendant cette double bataille, le quatrième corps, commandé par le
général Bertrand, avait passé l'Elster, s'était emparé de Lindenau, et
avait éloigné le corps de Giulay, qui occupait la plaine de Markranstadt
et de Lutzen. Cette bataille du 16 décidait la question de la possession
de l'Allemagne. C'est pour y commander que nous avions combattu ce
jour-là. C'est pour l'affranchir de notre domination que les alliés nous
avaient attaqués. Il restait à livrer bataille pour assurer notre salut
personnel. Ainsi, quand on fixe au 18 octobre la bataille de Leipzig, on
est dans l'erreur. Le 16, la grande question a été décidée. Napoléon
n'étant pas parvenu à battre et à faire reculer l'ennemi, moi m'étant
trouvé dans la nécessité de combattre un contre quatre, quoique l'armée
du Nord, forte de soixante mille hommes, ne fût pas entrée en ligne, et
la grande armée du prince de Schwarzenberg devant recevoir, le 17, les
puissants renforts que Benningsen et Colloredo lui amenaient, il n'y
avait plus rien à faire. D'ailleurs nos moyens étaient usés, nos
munitions consommées, nos corps à moitié détruits. Nous n'avions donc
plus d'espérance à concevoir, et notre pensée unique devait être de nous
retirer en bon ordre, de sauver nos débris et de regagner la France.
La journée du 17 se passa tranquillement. L'ennemi attendait ses
renforts. Quant à nous, nous étions occupés à remettre l'ordre dans nos
troupes. Cependant nous aurions dû, dès ce moment, commencer notre
retraite, ou au moins en préparer les moyens, de manière à l'effectuer
dès l'entrée de la nuit. Mais une sorte d'insouciance de la part de
Napoléon, impossible à expliquer et difficile à qualifier, mettait le
comble à tous nos maux. Pendant toute la journée du 17, l'armée de
Silésie, et ensuite l'armée du Nord, commandée par le prince royal de
Suède, défilèrent sous nos yeux et remontèrent la rive droite de la
Partha. Je fis occuper les divers ponts de la partie supérieure de cette
rivière, et je plaçai en observation, sur la rive gauche, ma cavalerie
légère. Mon infanterie était campée perpendiculairement à la Partha,
faisant face à Taucha, la gauche au village de Schoenfeld, la droite
sur la direction du village de Paunsdorf.
L'Empereur avait cependant senti la nécessité d'opérer la retraite. Les
troupes qui avaient combattu à Wachau et Liebertwolkwitz la commencèrent
avant le jour, le 18, et se rapprochèrent de Leipzig. Des caissons, que
l'on ne pouvait pas emmener faute d'attelages, sautèrent, ce qui avertit
l'ennemi du mouvement qui s'opérait. Il se mit en conséquence en mesure
d'attaquer l'armée française. En effet, vers les dix heures du matin,
l'armée de Bohême marcha en avant, formée en trois grosses masses, la
droite commandée par le général Benningsen, le centre par Barclay de
Tolly, et celle de gauche par le prince de Hesse-Hombourg, tandis que
l'armée de Silésie et l'armée du Nord débouchaient par Taucha.
La grande armée française prit aussitôt les positions suivantes: à
l'extrême droite, le huitième (Poniatowski), ensuite, vers Probstheyda,
le duc de Castiglione; puis le corps du duc de Bellune; ensuite le
cinquième (général Lauriston); enfin le duc de Tarente, avec le onzième,
derrière Holzhausen. Le septième, composé de Saxons, qui venait de
Taucha, devait occuper Paunsdorf. Mon corps devait être à gauche, et le
troisième en seconde ligne.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu; mais on devait reconnaître que
le moment de l'action était prochain. Je venais de visiter mes postes de
cavalerie wurtembergeoise sur la rive gauche de la Partha. J'avais donné
pour instruction au général Normam, en le quittant, de se replier avec
lenteur sur moi quand l'ennemi arriverait sur lui en débouchant de
Taucha, et de me faire prévenir, afin que mes troupes eussent le temps
de prendre les armes. Je rentrais à mon camp avec sécurité quand je vis
la plaine couverte de cavalerie légère. Cette cavalerie en désordre
marchait dans notre direction et s'avançait sur nous. Je supposai que
les Wurtembergeois, attaqués brusquement, fuyaient. Je fis prendre les
armes immédiatement aux troupes. Je fis battre la générale. C'était la
première fois dans ma vie que j'employais devant l'ennemi ce moyen
d'avertissement. En un petit nombre de minutes, les troupes furent en
ligne, formées et en état de combattre. La cavalerie en vue approcha.
Elle était composée de Cosaques. Normam, avec sa brigade, avait passé à
l'ennemi.
Un instant après, la cavalerie saxonne, placée au dedans de nos lignes,
s'ébranla et marcha dans la direction de l'ennemi. Je crus d'abord
qu'elle allait se mettre en ligne dans un de nos nombreux intervalles;
mais je reconnus bientôt ses intentions. Formée en colonne, ses chevaux
de main étaient en tête. Elle dépassa rapidement la ligne des troupes
françaises, fut reçue dans les rangs ennemis, et promptement imitée par
l'infanterie et l'artillerie; mais, chose odieuse! cette artillerie, à
peine arrivée à une certaine distance, s'arrêta, se mit en batterie et
tira sur nous. La diminution de nos forces nous obligea à raccourcir
notre ligne. Je portai ma droite en arrière et la plaçai dans la
direction de Wolkmann, plus rapprochée de Leipzig. Ma ligne fut
complétée au moyen de la division Delmas, du troisième corps, qui vint
remplir le vide fait par le départ des Saxons et occuper Wolkmann. Les
troupes que j'avais en tête se trouvaient être composées des deux armées
de Silésie et du Nord. Les Suédois se trouvaient à leur droite et
vis-à-vis de ma gauche.
L'ennemi dirigea ses principales attaques sur ce point. Il déploya
devant nous cent cinquante bouches à feu. C'était beaucoup; car mon
artillerie, fort diminuée par les pertes de l'avant-veille, avait
très-peu de munitions. Il fallut les ménager, et cependant bientôt elles
s'épuisèrent. L'ennemi rapprochait son canon, mitraillait un carré.
Cette troupe, ainsi foudroyée, perdait du terrain, et alors j'allai la
joindre et lui ordonner de s'arrêter. Je restai avec elle pour partager
son sort et l'encourager; mais bientôt un autre carré, plus maltraité
encore, fit un mouvement de retraite. Je fus forcé de courir à lui pour
lui tenir le même langage et lui donner le même exemple.
Pendant ce temps, les attaques sur Schoenfeld se succédaient, et ce beau
et grand village fut pris et repris sept fois. Jamais l'ennemi ne
parvint à s'en emparer complétement. Les troupes de ma deuxième division
et un détachement de la troisième eurent la gloire de cette défense
héroïque. Elles comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis et
soutinrent le combat près de huit heures. À la fin de la journée, mon
artillerie étant entièrement démontée ou sans munitions, et l'ennemi
s'étant tellement rapproché avec la sienne, qu'il n'y avait plus moyen
d'y tenir, mes troupes firent un léger mouvement en arrière; mais,
l'artillerie du troisième corps étant venue à notre secours, ainsi que
la division Ricard, le village de Schoenfeld fut repris une huitième
fois, et ainsi finit cette malheureuse, mais glorieuse journée. Notre
perte fut considérable en tués et en blessés, surtout en officiers,
parmi lesquels huit officiers généraux de mon seul corps d'armée.
Pour donner une idée exacte de la manière dont nous nous sommes battus
pendant ces deux célèbres journées, je dirai seulement ce qui concerne
mon état-major et moi-même. Mon chef d'état-major et le sous-chef furent
frappés à mes côtés[6]; quatre aides de camp furent tués, blessés ou
pris; sept officiers d'état-major furent également tués ou blessés[7].
Quant à moi, j'eus un coup de fusil à la main, une contusion au bras
gauche, une balle dans mon chapeau, une balle dans mes habits, quatre
chevaux tués ou blessés sous moi[8]. Sur trois domestiques qui
m'accompagnaient, deux furent blessés et eurent leurs chevaux tués.
Partout cependant nous avions résisté; partout nous avions conservé nos
positions. Les troupes s'étaient surpassées en énergie et en courage, et
elles en avaient bien le sentiment. Jamais je n'ai vu les miennes plus
fières de ce qu'elles avaient fait.
[Note 6: Le général Richemont, chef d'état-major, tué; l'adjudant
général Lerasseur, sous-chef d'état-major, eut la cuisse fracassée par
un boulet. (_Note de l'Éditeur._)]
[Note 7: Entre autres, Laclos, chef de bataillon, tué; le capitaine
de Charnailles, blessé et fait prisonnier; le capitaine Komierouski, la
cuisse cassée; le lieutenant Perrégaux, le lieutenant de Bonneval, le
lieutenant Martin, le lieutenant Baraguey-d'Hilliers, le poignet
emporté; le capitaine Jules de Méry, prisonnier.--Nous n'avons pu nous
procurer les noms des autres officiers; mais il suffit de remarquer que,
parmi les aides de camp du maréchal, les seuls restés debout furent le
colonel Denys de Damrémont, premier aide de camp, et le
lieutenant-colonel Fabvier. (_Note de l'Éditeur._)]
[Note 8: Le duc de Raguse, comme on l'a vu dans ses _Mémoires_,
avait été blessé en Espagne. Il fit toute la campagne de 1813 le bras en
écharpe; il n'était pas encore guéri lorsqu'il reçut ces dernières
blessures. (_Note de l'Éditeur._)]
Cependant il n'y avait plus un moment à perdre pour nous retirer et pour
hâter une retraite rendue difficile par la position particulière à
Leipzig, les embarras causés par tant de corps d'armée agglomérés et les
défilés qu'il fallait traverser. De nombreux ponts auraient dû être
construits sur l'Elster pour donner moyen à l'infanterie de marcher sur
diverses colonnes à la fois, en laissant la chaussée libre à
l'artillerie, à la cavalerie et aux équipages; mais on n'en avait fait
aucun. L'état-major n'en avait pas reçu l'ordre et n'en eut pas la
pensée. On aurait cru que des officiers seraient préposés pendant toute
la nuit pour veiller à la sortie de l'artillerie et à la marche
régulière de cet immense matériel. Rien de semblable ne fut ordonné. Les
voitures, placées sur trois ou quatre colonnes parallèles sur les
boulevards de Leipzig, se trouvant dans l'impossibilité d'avancer faute
d'ordre, les soldats du train s'endormirent, et tout resta ainsi en
confusion jusqu'au 19 au matin. Alors il fallut prendre position dans
les faubourgs de la ville, afin de les défendre autant que possible et
de retarder l'entrée de l'ennemi de quelques heures pour faciliter la
sortie de cette artillerie, dont on était encombré; mais, aucune
reconnaissance préliminaire n'ayant été faite, aucun de nous ne
connaissait les localités, les points à occuper, les issues à garder.
Les jardins qui entourent Leipzig rendaient d'ailleurs la défense
difficile. Les troupes ne pouvant pas circuler, se mouvoir et se porter
d'un point sur l'autre, l'ennemi, dans ce labyrinthe, trouva facilement
des passages pour pénétrer. Quelques troupes ennemies une fois entrées,
la crainte et le désordre se mirent parmi nos soldats, et toute défense
devint impossible.
Chargé d'occuper le faubourg de Halle et de le défendre, je pris
position, le 19, de grand matin. Le troisième corps était sous mes
ordres.
Je plaçai la plus grande partie de mes troupes à la porte même de Halle
et derrière la Partha, afin d'empêcher l'ennemi d'arriver plus tôt que
nous sur la communication de Lindenau, notre point de retraite, objet de
la plus grande importance. Je chargeai la division Ricard de la barrière
de Schoenfeld, se liant par sa droite avec le onzième corps qui
défendait la porte de Dresde. Je plaçai en réserve la plus grande partie
du sixième corps dans les vergers, entre la barrière de Schoenfeld et la
porte de Halle, les troupes ne pouvant pas se former sur le boulevard,
occupé par une grande quantité de voitures.
Nous étions à peine formés lorsque l'ennemi, ayant réuni beaucoup
d'artillerie et de troupes, attaqua le onzième corps dans le faubourg de
Dresde. Ses attaques parvinrent peu après à la barrière de Schoenfeld;
mais le canon qu'il avait porté de ce côté, ne pouvant découvrir le pied
des maisons et du mur d'enceinte, ne lui ouvrit aucun passage. Ses
tentatives furent repoussées. Une vaste maison, hors de l'enceinte, une
manufacture, que j'avais fait occuper par un détachement du 70e
régiment, et dont j'avais donné le commandement au major Rouget, fit
éprouver de grandes pertes à l'ennemi, en même temps qu'une compagnie de
carabiniers du 23e léger sortit de la barrière avec la plus grande
impétuosité et massacra tout se qui s'était avancé. J'avais appelé, au
secours de la division Ricard, la plus grande partie du sixième corps,
et nous repoussions partout l'ennemi. Mais nous ne tardâmes pas à avoir
des preuves que l'ennemi avait pénétré dans les faubourgs de droite. Il
se présenta tout à coup à la droite immédiate des troupes à mes ordres,
c'est-à-dire à la gauche du onzième corps, et entre ce corps et moi. Je
marchai, à la tête du 142e et du 23e léger, pour le chasser des rues
qu'il occupait. Un premier succès couronna nos efforts; mais les troupes
ennemies augmentaient sans cesse; elles furent en outre bientôt
secondées par le feu des troupes saxonnes et badoises qui occupaient
l'intérieur de la ville. Cette circonstance rendit nos efforts inutiles.
Le désordre était partout. L'encombrement causé par les voitures sur les
boulevards, l'affluence de ceux qui se retiraient, empêchaient aucune
formation ni aucune disposition. Enfin la terreur emporta tout le monde.
L'on jugera de ses effets quand on saura qu'il y a un boulevard
circulaire entre la ville et les faubourgs, et que, les troupes se
retirant à la fois par le boulevard du Nord, par celui du Midi et par
le milieu de la ville, les trois colonnes se réunissaient sur la
chaussée de Lindenau, débouché commun.
La foule était si pressée sur ce point de réunion, qu'ayant, pour mon
compte, fait ma retraite par les bas-côtés du boulevard, jamais je ne
pus entrer, sans secours, dans le courant. Deux officiers du 86e s'en
chargèrent, l'un frappa tellement avec son sabre qu'il parvint à faire
un léger vide, et l'autre, ayant saisi et tiré fortement la bride du
petit cheval arabe que je montais, le jeta dans cette masse confuse, où
dans les premiers moments il fut porté, tant la foule était compacte.
Cette foule s'écoulait et passait le pont que Napoléon avait fait miner.
J'ignorais cette disposition, et je ne compris pas le sens d'une demande
faite par le colonel du génie Montfort, qui s'informa auprès de moi de
la troupe destinée à passer la dernière. Je lui répondis qu'à la manière
dont la retraite s'opérait, avec la confusion existante, on devait
croire que c'était le hasard qui en déciderait. Je continuai ma marche.
Je n'étais pas à deux cents pas de ce malheureux pont, lorsqu'une
explosion m'annonça qu'il venait de sauter. Douze ou quinze mille hommes
étaient encore en arriére.
Cet événement funeste fut causé par la vue de quelques Cosaques qui
avaient paru dans la prairie. Le sous-officier de sapeurs qui était
chargé de la mine perdit la tête, crut à une attaque, et y mit le feu.
Je réunis alors une portion de mes troupes sur la rive gauche de
l'Elster, afin de protéger la retraite des hommes restés en arrière, et
de recueillir ceux qui passaient l'Elster à la nage. Je reçus, en ce
moment, le maréchal Macdonald qui, arrivé trois minutes trop tard, ne
put passer le pont. Il franchit la rivière avec plus de bonheur que le
prince Poniatowski qui y périt. Quelques hommes aussi se retirèrent par
un petit pont que l'on avait trouvé le moyen d'établir. La division
Durutte, du septième corps, mise sous mes ordres, prit également
position dans la prairie dans le même but. Ces troupes y restèrent tant
que leur présence fut utile. Plus tard elles se retirèrent, et furent
couvertes par l'arrière-garde, composée de deux divisions de jeunes
gardes, que commandait le maréchal duc de Reggio. Elles se trouvèrent
réunies à Lindenau.
J'avais alors sous mes ordres les troisième, cinquième, sixième et
septième corps, ou plutôt leurs misérables débris. J'allai prendre
position à Markranstadt. C'est là que je retrouvai l'Empereur. Il était
fort abattu, et il avait raison de l'être. À peine deux mois s'étaient
écoulés, et une immense armée, une armée de plus de quatre cent
cinquante mille hommes, s'était fondue entre ses mains. C'était la
seconde fois depuis un an qu'il présentait au monde ce spectacle de
destruction, dont les temps modernes n'ont pas offert d'autre exemple.
Il lui restait environ soixante mille hommes, composés en partie de la
garde, en partie des corps de cavalerie qui avaient passé le défilé de
Lindenau pendant la nuit, et dans la journée du 18, et enfin du corps de
Bertrand: seules forces régulières sur lesquelles il pût compter. Ce qui
sortit, le 19, au moment où l'ennemi entrait à Leipzig, n'avait plus ni
consistance ni organisation.
Le 20, nous nous portâmes sur Weissenfels. J'occupai, avec les divers
corps sous mes ordres, dont la force ne s'élevait pas ensemble à six
mille hommes, les hauteurs de la rive gauche de la Saale, couvrant le
passage de l'armée contre les troupes ennemies qui auraient pu déboucher
par Mersebourg. Le lendemain, nous campâmes sur les hauteurs de
Freybourg et d'Eckartsberg. Un corps ennemi, venant de Iéna, se montra
sur notre flanc vers Kosen, et voulut gêner notre marche. Je formai mes
troupes au débouché; je contins l'ennemi, et couvris ainsi les
mouvements de l'armée. Le 22, nous prîmes position à Butelstadt; le 23
et le 24, sur les hauteurs d'Erfurth; le 25, à Arsbach; le 26, à Wartas;
le 27, à Buttler; le 28, en avant de Fulde; le 29, à Saalmünster.
L'ennemi nous suivait sur différentes colonnes, mais ne pressait pas
notre marche. Il n'y eut qu'un seul engagement sérieux près de Gotha. La
jeune garde, d'abord aux ordres du maréchal Oudinot, puis à ceux du
maréchal Mortier, faisait l'extrême arrière-garde, et avant elle
marchait à peu de distance le quatrième corps.
Des troupes aussi désorganisées que celles que nous commandions, aussi
harassées, aussi exténuées par les marches, les combats, les revers et
les privations, s'abandonnèrent bientôt à l'indiscipline.
L'impossibilité de faire vivre les soldats par des distributions
régulières motiva et justifia leurs dispositions. Chacun s'occupa, avant
tout, à trouver sa subsistance; et, comme l'esprit militaire était
éteint, comme un abattement et un dégoût que rien ne saurait rendre le
remplaçaient, tous ceux qui s'étaient éloignés des drapeaux jetèrent
leurs armes et marchèrent un bâton à la main. Sur soixante mille hommes
qui restaient encore, vingt mille étaient ainsi formés en troupes de
huit ou dix hommes, couvrant toute la campagne, et marchant sur les
flancs des colonnes, bivaquant pour leur compte. Les plaines et les
vallées étaient, chaque nuit, couvertes d'une quantité de feux épars,
et placés sans régularité. Ces soldats reçurent de l'armée un surnom
devenu historique, qui rappelait leur unique occupation, la recherche
des moyens de vivre; on les appela les _fricoteurs_.
Au commencement d'octobre, les négociations qui déjà existaient depuis
quelque temps entre l'Autriche et la Bavière, prirent un caractère
sérieux, et se terminèrent par une alliance. L'armée du général de
Wrede, qui, dans l'intérêt de l'alliance française, était rassemblée sur
les bords de l'Inn, et couvrait la Bavière contre les troupes de
l'Autriche, commandées par le prince de Reuss, se réunit à celles-ci
pour nous attaquer. Se plaçant sous les ordres mêmes du général de
Wrede, elles se mirent en marche pour se porter sur nos derrières et
couper nos communications. Dès le 15 octobre, cette armée avait commencé
son mouvement. Le 17, elle était à Landshut; le 20, à Nordlingen; le 22,
à Anspach, et le 24 devant Würtzbourg. Le général Tarreau commandait
dans cette ville avec une garnison de douze cents hommes. Il refusa d'en
ouvrir les portes. De Wrede fit mettre en batterie tous les obusiers de
son armée, et bombarder la ville pendant la nuit, mais sans effet.
Plusieurs sommations ayant été infructueuses, il se disposait à donner
l'assaut à cette ville, dont l'étendue était beaucoup trop grande pour
la faible garnison qui l'occupait, lorsque le général Tarreau consentit
à la lui remettre et à se retirer dans la citadelle. L'armée
austro-bavaroise continua son mouvement sur Aschaffembourg et sur Hanau.
Son avant-garde entra dans cette ville; mais, chassée par une première
colonne qui marchait à deux journées en avant de l'armée, les Bavarois,
soutenus par des renforts, y rentrèrent après son passage. Obligés de
nouveau d'évacuer la ville et d'attendre la division du général Lamotte,
cette division et celle du général de Roy étant arrivées, ils occupèrent
la ville et les bords de la Kinzig.
Le 29, Wrede dirigea la division Rechberg sur Francfort. Elle y arriva
le 30, et occupa le faubourg de Sachsenhausen. Une avant-garde
autrichienne de cette même armée se porta sur Gelnhausen, et prit
position à Altenhausen. Toute l'armée de Wrede, forte de cinquante mille
hommes, était rassemblée sur le terrain le plus favorable pour agir
contre l'armée française. Il eût dû porter toutes ses forces à l'entrée
du défilé de Gelnhausen; jamais il n'aurait été au pouvoir de l'armée
française de déboucher; mais il se tint timidement dans la plaine, peu
en avant de la Kinzig, et à portée de repasser cette rivière et de se
retirer dans la vallée du Mein, s'il était battu.
Ce même jour, 29, l'avant-garde de l'armée française culbuta la brigade
autrichienne de Wolkmann, placée à peu de distance de Gelnhausen. Vers
trois heures après-midi, elle arriva devant Langenselbold qui était
occupé par une division bavaroise. Cette division fut forcée à se
retirer. L'armée ennemie s'établit alors de la manière suivante, en
position en avant de Hanau et de la Kinzig. Elle avait cette rivière à
dos: sa droite, composée de la division Becker, appuyée à la rivière et
à la ferme de Neuhof. Venait ensuite une partie de la division
autrichienne du général de Fresnel. Au delà de la route de Francfort
était placée la division bavaroise de Lamotte. Plus à gauche était la
cavalerie bavaroise et une nombreuse artillerie. Cette ligne était
terminée par le reste de la division de Fresnel, et des Cosaques qui
voyaient la route de Friedberg. Enfin la division du général Bach
occupait la ville de Hanau.
Le 30, au matin, l'armée française, aussitôt qu'elle fut à portée, et
qu'elle put se développer dans la plaine, mit en action sa cavalerie et
l'artillerie de la garde. La cavalerie aux ordres du général Sébastiani
les soutint. L'ennemi, écrasé par le feu auquel il fut soumis, pressé
par les charges qu'il eut à supporter, plia. Quand il fut arrivé à la
lisière du bois, plusieurs milliers de tirailleurs furent chargés de l'y
suivre. Les troupes peu nombreuses du duc de Bellune et du duc de
Tarente reçurent cette mission. Deux bataillons de chasseurs de la
vieille garde, commandés par le général Curial, curent l'ordre de les
soutenir. La manière dont ces deux bataillons se portèrent en avant et
culbutèrent ce qu'ils avaient devant eux fut un objet d'admiration pour
ceux qui en furent témoins.
Appelé par le feu, dont j'entendais le bruit, et par les ordres que je
reçus, je hâtai ma marche et j'arrivai à temps pour prendre part au
combat avec la tête de ma colonne. Une charge de six cents hommes faite
dans le bois à l'appui de notre gauche, qui éprouvait une fort grande
résistance, força l'ennemi à repasser la Kinzig. Tout ce qui était sur
la route de Francfort se retira par Hanau, et sortit de cette ville pour
se réunir à ce qui avait fait sa retraite par le pont de Lamboi. Pendant
la nuit, je fis jeter quelques centaines d'obus dans la ville. L'ennemi
l'évacua, et j'en fis prendre possession. Je bivaquai en face de lui. Je
n'en étais séparé que par la Kinzig. Les Bavarois perdirent dans cette
affaire environ six mille hommes. Notre perte fut moindre, vu le petit
nombre de nos combattants et notre succès.
L'ennemi tenta de passer la Kinzig le lendemain 31; mais il fut
constamment repoussé par mes troupes. Aucune de ses tentatives ne lui
réussit; et, quoiqu'il fit soutenir ses mouvements offensifs par une
artillerie formidable et très-supérieure à la nôtre, ses troupes furent
constamment rejetées ou contenues de l'autre côté de la rivière. Le
quatrième corps, étant arrivé, me remplaça. Quand il fut en position, je
continuai mon mouvement sur Francfort. Alors de Wrede prit l'offensive à
la fois sur la rivière et sur la ville. Cette dernière attaque
réussissant, il voulut déboucher sur la grande route; mais ce général,
arrivé sur le pont, reçut une balle dans le bas-ventre. L'artillerie de
la division Morand ayant en même temps mitraillé la colonne ennemie,
elle plia. Une brigade italienne chargea l'ennemi avec vigueur, le
culbuta et reprit la ville. Le soir, le général Bertrand replia ses
postes et se retira sur Francfort. L'arrière-garde, commandée par le
maréchal Mortier, évita de passer à Hanau, et se retira de Gelnhausen
directement sur Hochstadt, où elle arriva sans être inquiétée.
Le 1er novembre, je me rendis à Hochstadt, sur la Nidda. Le pont sur
cette rivière avait été coupé par l'ordre du maréchal Kellermann,
commandant à Mayence. Ce général, sans garnison dans cette forteresse,
n'avait à sa disposition que quelques dépôts. Craignant l'arrivée de
l'armée de Wrede, il avait cherché, avec raison, à lui créer des
obstacles pour retarder sa marche. Le 2 novembre, j'entrai à Mayence.
Mes troupes s'y établirent, ainsi que dans les environs.
Notre retour sur le sol de l'Empire semblait mettre un terme à nos
malheurs: mais ce ne devait être qu'une suspension momentanée à nos
souffrances. Nous étions destinés à être, plus tard, accablés par bien
d'autres infortunes et bien d'autres misères.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DIX-HUITIÈME.