LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.

«Buntzlau, 15 août 1813.

«Sire, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

en date des 12 et 13, et je m'empresse d'y répondre. Conformément à vos

ordres, je le ferai en toute liberté.

«J'établis en principe, et je suis d'accord avec vous, qu'une grande

bataille est indispensable au début de la campagne. Sans un premier

succès, qui nous donnera de l'ascendant sur l'ennemi, nous n'aurons

qu'une marche incertaine. Or elle doit être livrée sous vos auspices,

sous votre commandement immédiat, quel que soit le côté par lequel se

présente l'ennemi; et, pour qu'il en soit ainsi, l'armée, quoique

très-nombreuse, doit être réunie le plus possible.

«D'après cela, Sire, Votre Majesté comprendra que, dans mon opinion et

dans aucun cas, nous ne devrions nous étendre jusqu'à Liegnitz. Vos

réflexions sur les inconvénients d'une position où l'on prêterait le

flanc à l'ennemi, et défilant continuellement près de la frontière de

Bohême pendant huit marches, sont trop fondées pour qu'il puisse jamais

être question de s'éloigner ainsi de l'Elbe. J'en dirai autant pour

Buntzlau; Görlitz même ne devrait être occupé que par une avant-garde.

Je voudrais que toute l'armée fût établie sur la Sprée et sur l'Elbe, et

attendît que l'ennemi s'approchât assez pour qu'on pût l'accabler; et

cette grande proximité des troupes entre elles vous donnerait le moyen

d'être présent partout à la fois dans les moments importants, chose que

je regarde comme la garantie de nos succès. Je comprends votre

impatience de vous emparer de Berlin, et je la partage; cependant le

moyen d'y arriver sûrement n'est pas, je pense, de se hâter à se mettre

en marche dans cette direction. Le sort de la campagne n'est pas de ce

côté, et le destin de Berlin doit être la conséquence de ce qui se

passera ailleurs. Si vous persistez à prendre cette offensive tout

d'abord, vous vous privez d'une partie de vos forces, tandis que la

présence d'un seul corps d'armée en avant de Torgau et quelques

mouvements de Magdebourg et de Hambourg suffiraient pour neutraliser

l'armée prussienne qui couvre Berlin. Après une grande bataille gagnée

sur l'Elbe ou sur la Sprée, vous pouvez sans danger faire tels

mouvements excentriques que vous voudrez, et le succès de la marche sur

Berlin sera incontestable.

«Mais, si le temps d'attente auquel je vous propose de vous soumettre

vous paraît trop pénible, alors j'aimerais mieux une offensive directe

prise contre la Bohême. Les troupes qui sont en Silésie se réuniraient

sur la Neisse pour couvrir le mouvement qui se ferait par Peterswald, se

rapprocheraient de l'Elbe si l'ennemi marchait à elles pour les

combattre, et finiraient par suivre le mouvement général, ou bien

entreraient directement en Bohême par le débouché de Zittau. Une

bataille gagnée en Bohême aurait d'immenses conséquences, vous donnerait

de grands résultats et la possession d'un pays qui vous assurerait de

grandes ressources et peut-être amènerait la séparation de l'Autriche;

alors la Prusse serait à votre merci.

«Je n'ai pas vu les travaux de Dresde; mais, d'après ce qui m'en a été

dit, je crains que Votre Majesté ne se fasse illusion sur leur force

réelle et leurs moyens de résistance absolue, et c'est un point capital

dans vos combinaisons. Dans le choix de différents partis à prendre,

j'aimerais mieux attendre l'approche de l'ennemi pour lui livrer

bataille, et, après l'avoir écrasé, combiner une offensive suivant les

circonstances; et remarquez bien que, suivant cette hypothèse, les

mouvements de l'armée ennemie ne peuvent pas être combinés avec autant

de précision que ceux de l'armée française, parce que celle-ci est

placée au centre, dans un pays ouvert, tandis que les différentes

parties de l'autre occupent un arc de cercle d'un grand développement,

et sont séparées par des montagnes.

«Enfin, je le répète, Sire, par la division de ses forces, par la

création de trois armées distinctes et séparées par de grandes

distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence

sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où

elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive,

elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9) · 第 66 / 167 题