LIVRE SEIZIÈME

1813

SOMMAIRE.--Situation et faiblesse de la grande armée après la campagne

de Russie.--Organisation d'une nouvelle armée dite d'observation du

Mein.--Création des régiments provisoires.--Canonnière de

marine.--Composition de l'armée du Mein.--Arrivée du duc de Raguse à

Mayence.--Composition du sixième corps, sous les ordres de

Marmont.--Marche sur Dresde.--Combat de Wiessenfels.--Mort du duc

d'Istrie.--Napoléon établit son quartier général à

Lutzen.--Reconnaissance de l'ennemi exécutée par le sixième

corps.--Bataille de Lutzen 2 mai 1813.--Combats de nuit contre la

cavalerie ennemie.--Danger que court le duc de Raguse.--Paroles de

l'Empereur.--Entrée de l'armée française à Dresde.

Je passai les mois de janvier et de février 1813 à soigner mes

blessures, impatient de rentrer en campagne. Grâce à la force de mon

tempérament, dès le mois de mai, je fus en état de partir. Après quinze

jours passés à Châtillon, où j'arrêtai les travaux dont la suite devait

m'occuper d'une manière si grave et si importante, je me mis en route

pour l'armée.

Les deux mois et demi passés à Paris et à la cour firent époque pour

moi. Étranger aux plaisirs et aux splendeurs de ce séjour, depuis neuf

ans, je n'avais pas quitté les camps; et, sous le régime impérial, je

n'avais habité la capitale que pendant six semaines environ et à trois

reprises différentes, à l'époque du couronnement, en 1809, après la paix

de Vienne, et à l'époque de la naissance du roi de Rome, avant d'aller

prendre le commandement de l'armée de Portugal. Aussi, sur ce terrain,

tout était neuf pour moi. La cour, encore brillante, présentait

cependant un horizon sombre à tous les yeux. La défection du corps

prussien d'York, indice effrayant de la situation des esprits, donnait à

chacun le pressentiment de grands et de nouveaux malheurs. Et cependant

la fortune est venue au secours du courage, et il n'a tenu qu'à Napoléon

de rasseoir pour toujours sa puissance ébranlée; mais il devait se

charger lui-même de se détruire et périr par un suicide politique.

Depuis plusieurs années, Napoléon, rappelant, autant qu'il le pouvait,

dans les habitudes, les usages anciens de la cour de France, exigeait

que l'on vint à ses fêtes en habit habillé. L'intérêt des manufactures

servait de prétexte à cet usage singulier, imitation servile du passé.

Rien n'était si extraordinaire que ce travestissement de soldats dont la

parure était les cicatrices et l'air martial bien plus que la grâce et

l'élégance. Je me fis faire de beaux habits pour me conformer à l'ordre

donné, et ma manche ouverte, mon bras en écharpe et sans mouvement,

faisaient ressortir ce que ce costume avait de bizarre.

* * * * *

Les historiens de la campagne de 1812 en Russie ont raconté ses

désastres avec trop de détails pour que, sans y avoir assisté, je

m'occupe de les décrire. L'ouvrage de M. de Ségur porte avec lui la

conviction et doit être placé en première ligne. J'ai pu juger, dans la

campagne suivante, des dispositions physiques et morales de Napoléon. Il

était en 1813 tel que M. de Ségur le dépeint en 1812. Plus tard, j'ai pu

apprécier l'exactitude de ses récits quand il décrit les lieux où se

sont passées les grandes scènes de cette époque. Enfin il a bien peint

le caractère des événements dans une armée livrée à de semblables

circonstances, et c'est lui qui, à mon avis, doit faire autorité dans

l'avenir.

La grande armée n'existait plus que de nom. À peine les régiments

conservaient-ils des fragments de cadres. L'effectif présent sous les

armes, dans le cadre d'un grand nombre de divisions, ne s'élevait pas à

plus de huit à neuf cents hommes. Les hommes échappés à la mort étaient

prisonniers ou éparpillés, sans armes et sans organisation. Quelques

corps, restés en Prusse et à Dantzig, furent victimes à leur tour des

rigueurs de la saison et éprouvèrent une grande diminution. De leur côté

aussi les troupes ennemies, sans avoir été désorganisées, étaient

beaucoup réduites, malgré les soins qu'on avait pris pour leur

conservation pendant la poursuite des opérations. Néanmoins leur nombre

et leur état les rendaient très-supérieures aux nôtres et fort

redoutables.

La défection de la Prusse avait mis inopinément dans la balance de

nouvelles forces contre nous, et ces forces étaient aussi redoutables

par le nombre des soldats que par l'esprit qui les animait.

L'enthousiasme de la nation la fit se lever, pour ainsi dire, tout

entière pour assurer sa délivrance.

La ville de Dantzig, abandonnée à elle-même, fut bloquée, ainsi que les

diverses places de la Vistule. Cependant le vice-roi, qui commandait

cette prétendue grande armée, dont les débris réorganisés composaient un

corps de tout au plus douze mille hommes, formé de quatre divisions,

était resté à Posen aussi longtemps qu'il l'avait pu sans danger. Il

s'était ensuite retiré lentement et s'était arrêté à Berlin. Enfin,

quand le mouvement des armées ennemies et la levée en masse de la Prusse

l'y forcèrent, il se réfugia derrière l'Elbe, où il reçut des renforts

considérables.

L'hiver de 1813 se passa ainsi en Allemagne. Pendant ce temps, une

nouvelle armée, sous le nom d'armée d'observation du Mein, se formait

sur la frontière et se préparait à entrer en campagne.

Les désastres survenus en Russie avaient été ressentis vivement par la

France entière. Quelque lourd qu'eût paru le fardeau de la guerre,

quelle que fût l'impopularité de l'Empereur et de ses entreprises

gigantesques, qui, se renouvelant chaque année, épuisaient toujours

davantage les peuples, l'honneur national, accoutumé, par des succès

continuels, à dicter partout des lois, se réveilla au bruit des revers.

Le sentiment patriotique fit faire des efforts extraordinaires pour

mettre Napoléon à même de reprendre sa position perdue et de rétablir

son influence sur l'Europe. On espérait que Napoléon était corrigé, et

qu'enfin la France pourrait jouir de sa puissance au sein du repos. Les

levées se firent avec facilité et empressement. Une réquisition immense

de chevaux s'exécuta promptement et sans murmures. Tout marcha avec une

telle rapidité, que les armées semblaient sortir de terre.

Avant de commencer la campagne de Russie, l'Empereur avait emmené avec

lui tout ce qu'il y avait de disponible dans l'armée. Il n'avait laissé

en France que des dépôts; mais, par une sage prévoyance, il avait

ordonné la levée de cent bataillons de réserve, sous le nom de

_cohortes_. Afin de se ménager la ressource des conscriptions futures,

il l'avait fait faire sur les conscriptions passées, c'est-à-dire parmi

les hommes libérés, mesure injuste et odieuse, mais qui lui fournit des

hommes faits, robustes, de l'âge de vingt-deux à vingt-huit ans, et

plus en état que ceux des levées annuelles de supporter les fatigues de

la guerre. Pour déguiser aux yeux de ces hommes, appelés contre toute

espèce de droit, la rigueur dont ils étaient l'objet, le

sénatus-consulte, rendu à cette occasion, déclara que ces nouveaux

soldats n'auraient d'autre destination que la défense du territoire de

l'Empire; qu'ils ne pourraient en sortir; et, pour présenter à l'esprit

l'idée d'une organisation particulière adaptée à cette destination

spéciale, on les plaça dans des corps nouvellement formés sous le nom de

cohortes au lieu de bataillons.

M. de Lacépède, orateur du Sénat, prononça, en présentant l'acte qui

mettait l'Empereur en possession de cette ressource, les paroles

suivantes, qui furent au reste frappées de ridicule, au moment même où

elles furent proférées: «Mais ces jeunes soldats auront à gémir du sort

qui leur est réservé, de rester loin des dangers et du théâtre de la

gloire des armes françaises.» Le théâtre de la guerre se rapprocha d'eux

et vint les chercher. Un nouveau sénatus-consulte, rendu dans l'hiver de

1812 à 1813, autorisa à les mobiliser et à en faire des régiments, qui

prirent de nouveaux numéros dans l'armée. Ces corps, ayant été levés au

moment du plus grand déploiement de nos forces, avaient reçu un grand

nombre d'officiers fort médiocres et trop âgés, en réforme ou en

retraite, rappelés au service, mais les soldats étaient admirables. Les

cent cohortes organisées en régiments prirent les numéros au delà du

122e et jusqu'à 130 et quelques. Ces corps formèrent la première

ressource dont l'Empereur disposa.

La conscription annuelle était déjà appelée. Elle servit à remplir les

cadres d'un grand nombre des troisième et quatrième bataillons, qui

formèrent des régiments provisoires, et furent envoyés dans le corps

d'observation du Mein.--Des soldats, tirés des compagnies

départementales, formèrent un régiment de quatre magnifiques bataillons.

Napoléon eut, en outre, l'idée de faire servir à terre, et comme

infanterie, les canonniers de la marine, corps nombreux, brave et fort

inutile dans les ports en ce moment. Il ordonna son doublement en y

versant un nombre de conscrits égal à celui des vieux soldats. On forma

ainsi quinze bataillons de campagne, qui entrèrent dans la composition

de mon corps d'armée. Enfin, Napoléon appela à lui un corps de trois

divisions, formées avec des troupes de l'armée d'Italie, composé

d'anciens régiments, dont la gloire et le courage rappelaient notre beau

temps militaire. Ce corps, confié au général Bertrand, traversa le

Tyrol, et vint nous rejoindre dans les plaines de la Saxe.

L'armée d'observation du Mein se composa en dernière analyse de corps

dont les numéros définitifs, dans la grande armée, furent les suivants:

Troisième corps, maréchal Ney, quatre divisions;

Quatrième corps, général Bertrand, trois divisions, dont une

wurtembergeoise;

Sixième corps, duc de Raguse, quatre divisions, dont trois seulement

furent organisées (canonniers de la marine).

Le premier corps, prince d'Eckmühl, quatre divisions. Il était sur le

bas Elbe, où il se réorganisait.

Le deuxième corps, duc de Bellune, qui était à Magdebourg. Il fut formé

fort tard, et il ne put prendre part à la première partie de la

campagne.

Les cinquième, onzième et douzième corps, commandés par le général

Lauriston et les maréchaux Macdonald et Oudinot, chacun de trois

divisions (cohortes). Ils avaient déjà rejoint le vice-roi.

Enfin, aux forces ci-dessus il faut ajouter la garde impériale, dont

l'infanterie s'élevait à quinze mille hommes et la cavalerie à quatre

mille, seule cavalerie, au reste, qui fût alors disponible dans toute

l'armée. Ces forces, organisées pendant le cours de l'hiver, étaient en

état de rentrer en campagne à la fin d'avril. Cependant l'Empereur ne se

contenta point de ces préparatifs, quelque considérables qu'ils fussent

déjà. Il ordonna encore bien d'autres levées. De plus il stimula les

alliés pour remplacer leurs contingents, dont, il est vrai, il ne

restait presque plus que le souvenir. Les effets de ces mesures

extraordinaires, soutenues par une grande activité et une puissante

volonté, se firent sentir successivement pendant le cours de la première

partie de la campagne et de l'armistice qui s'ensuivit. Des secours de

toute nature ne cessèrent d'arriver, en sorte que l'armée se trouva, à

la fin de l'été, composée, il est vrai, en grande partie de très-jeunes

soldats, peu en état de supporter longtemps les fatigues de la guerre,

mais aussi forte en nombre d'hommes et en chevaux qu'elle eût jamais

été. Ce n'est pas, au surplus, le moment d'entreprendre cette partie de

mes récits. Nous en sommes seulement à présent à la formation des

troupes entrant les premières en ligne, après les désastres survenus en

Russie, et qui combattirent à Lutzen.

Je me rendis à Mayence, où j'arrivai le 24 mars, encore très-souffrant

de ma blessure reçue en Espagne. Mes plaies, encore ouvertes, exigeaient

des soins journaliers, et mon bras était encore sans aucun mouvement.

Beaucoup d'autres, à ma place, eussent réclamé du repos pour assurer

leur guérison; mais le repos, au milieu du mouvement de la guerre, eût

été pour moi une maladie mortelle. Je n'étais pas encore rassasié de

cette vie de périls et d'émotions qui échauffent le coeur, exaltent

l'esprit, décuplent l'existence. Le temps et les malheurs ne m'avaient

pas encore désenchanté en me montrant les illusions dont elle est

souvent remplie.

Les dispositions de l'Empereur avaient ordonné la formation de mon corps

d'armée en quatre divisions d'infanterie; mais la quatrième, n'ayant eu

qu'une organisation incomplète, reçut peu après une autre destination.

Mon corps d'armée ne se composa donc réellement, pendant toute la

campagne, que de trois divisions formées de quarante bataillons. Quinze

de ces bataillons appartenaient à l'artillerie de la marine. Ils étaient

composés moitié d'anciens soldats, et l'autre moitié de recrues,

incorporées au moment où ils se mirent en marche des grands ports où ils

tenaient garnison. Les vingt-cinq autres bataillons furent composés,

savoir: du 37e léger, nouveau corps, mais formé de vieux soldats tirés

par détachement des compagnies départementales; de vingt troisième et

quatrième bataillons de différents régiments des armées d'Espagne,

organisés en régiments provisoires; enfin, d'un bataillon espagnol.

1er régiment d'infanterie de la marine, quatre bataillons.

2e régiment, infanterie de marine, six bataillons.

3e régiment, infanterie de marine, deux bataillons.

4e régiment, infanterie de marine, trois bataillons.

37e léger, deux bataillons.

32e léger, deux bataillons.

23e léger, deux bataillons.

11e provisoire, deux bataillons.

13e provisoire, deux bataillons.

15e de ligne, deux bataillons.

16e provisoire, deux bataillons.

70e de ligne, deux bataillons.

120e de ligne, deux bataillons.

20e provisoire, deux bataillons.

25e provisoire, deux bataillons.

Corps Joseph Napoléon, un bataillon.

L'artillerie se composa de quatre-vingt-quatre bouches à feu. L'extrême

pénurie éprouvée en cavalerie empêcha de m'en donner une seule division

ou même une seule brigade. J'eus à ma disposition seulement les lanciers

de Berg, composés d'environ deux cents chevaux. Les régiments

d'artillerie de la marine, faisant le fond de mon corps d'armée,

méritaient beaucoup d'éloges pour leur bravoure et leur bon esprit.

Jamais soldats ne se sont exposés de meilleure grâce au canon de

l'ennemi, et n'y sont restés avec plus de fermeté. Mais ces troupes

avaient une grande maladresse et un manque complet d'expérience de la

guerre de terre. Elles eurent en conséquence, pendant quelque temps,

beaucoup de désavantage devant l'ennemi. Le personnel des officiers dut

être remanié. Il fallut nommer à un grand nombre d'emplois. On exerça

constamment aux manoeuvres et les vieux et les jeunes soldats; même

pendant les marches, l'instruction fut continuée. On agit de la même

manière dans les autres bataillons, entièrement composés de conscrits.

Ceux dont les cadres étaient bons, quoique formés très-rapidement,

purent être présentés à l'ennemi avec confiance, tant les paysans

français, belliqueux par essence, sont faciles à dresser. Un bataillon

du 4e régiment de ligne, dont le cadre était complet et admirable, m'en

donna la preuve. Ce bataillon, après avoir reçu les recrues à la fin de

janvier, était un corps modèle au mois de mai suivant.

Mes divisions étaient commandées, savoir: la première par le général

Compans; la deuxième par le général Bonnet; la troisième, par le général

Freiderick; mon artillerie, par le général de division Fouché.

J'établis mon quartier général à Hanau, et mes troupes, pour vivre et se

former, eurent le pays environnant sur la route d'Allemagne, jusques et

y compris Fulde.

Pendant ce temps, le troisième corps, commandé par le maréchal prince de

la Moskowa, s'organisait dans le duché de Saxe. La gauche se formait à

Mayence, et la cavalerie en Lorraine et dans le Palatinat du Rhin. Le

vice-roi avait son quartier général à Strassfurth et le maréchal Ney, à

Meiningen. Les corps ennemis étaient ainsi placés: celui de York à

Dessau; Wittgenstein, au delà de l'Elbe, et la masse des troupes,

réunies en arrière de Dresde, prêtes à déboucher.

Je portai, le 13 avril, ma deuxième division sur Vach. Le 15, elle prit

position à Eisenach, tandis que la première la remplaça à Vach, et que

le prince de la Moskowa débouchait sur Erfurth.

Le mouvement commencé continua, et, le 21, ma deuxième division, qui

tenait la tête de la colonne, arriva à Gotha, la première à Langensalza

et la troisième à Eisenach, où, dès le 19, j'avais porté mon quartier

général.

Pendant ces marches, nos troupes achevaient de s'organiser. De son côté,

le vice-roi, marchant pour faire sa jonction, arrivait à Mersebourg. Le

1er mai, au matin, le troisième corps avait débouché de Weissenfels, où

je l'avais remplacé. Une avant-garde ennemie eut avec lui un léger

engagement dans lequel le maréchal Bessières fut tué. C'était un de nos

compagnons d'Italie et sa perte fut appréciée par l'armée. Je la

ressentis plus vivement que d'autres à cause de nos souvenirs communs.

Séparés pendant longtemps et ayant eu pour lui quelques motifs

d'éloignement, nous nous étions rapprochés, et notre ancienne amitié

s'était réveillée. Homme d'esprit et de coeur, il donna toujours à

l'Empereur des avis utiles. Vingt et un jours après, nous devions perdre

un autre camarade qui m'était bien plus cher. La fortune devait enfin

s'appesantir sur nous, après nous avoir si longtemps protégés et comblés

de ses faveurs.

Le troisième corps alla prendre position à Kaia, à Kleingrossgorschen et

à Starfield. Napoléon se rendit à Lutzen, où il établit son quartier

général.

Je pris position à Ripach et je mis mon corps d'armée à cheval sur le

ravin, prêt à marcher dans différentes directions. Pendant ce temps les

troupes aux ordres du vice-roi, occupant la rive gauche de la Saale,

s'étaient rencontrées à Mersebourg, et avaient fait leur jonction avec

celles que Napoléon amenait en personne. L'Empereur ignorait la

position véritable de l'ennemi et ne supposait pas qu'il se décidât si

promptement à l'offensive. Une raison suffisante pour ignorer les

mouvements était notre défaut de cavalerie. Nous ne pouvions pas battre

la campagne et avoir des nouvelles certaines. Mais Napoléon aurait dû

réfléchir que l'ennemi, ayant trente mille chevaux, tandis que nous n'en

avions pas quatre mille, et possédant ainsi sur nous de si grands

avantages dans un pays aussi plat, aussi découvert, ou ne nous

attaquerait jamais, ou nous attaquerait en ce moment.

Le 2 mai, Napoléon dirigea les troupes du vice-roi, c'est-à-dire le

cinquième et le onzième corps sur Leipzig, et se mit en route lui-même

pour s'y rendre. Il m'envoya auparavant l'ordre de faire une forte

reconnaissance dans la direction de Pégau avec tout mon corps d'armée,

de percer tous les rideaux de troupes qui me seraient présentés, afin de

m'assurer où était la force des masses ennemies. Je me mis en mesure

d'exécuter ces dispositions. On se le rappelle, j'étais campé sur le

ravin de Ripach, occupant par une division la rive droite, et la rive

gauche par les deux autres. Le troisième corps était campé aux villages

de Grossgorschen, Kaia et Starfield.

L'opération qui m'était prescrite était délicate. M'avancer avec vingt

mille hommes sans cavalerie, au milieu d'une immense plaine où je

pouvais subitement être entouré par toutes les forces de l'ennemi,

exigeait de grandes précautions pour rester en liaison par l'armée, et à

même d'être soutenu si j'étais inopinément attaqué par des forces

supérieures. Or j'avais à choisir entre deux chemins dans la direction

qui m'était donnée. De Ripach on peut aller à Pégau par la rive droite

et par la rive gauche du ravin. Le chemin de la rive gauche est le plus

court, et j'étais déjà tout placé sur ce chemin; mais il avait

l'inconvénient de me séparer du gros des forces de l'armée, de laisser

mon flanc droit exposé aux attaques de l'ennemi, tandis que j'aurais été

acculé au ravin à ma gauche. En marchant par la rive droite, le chemin

était plus long; mais mon flanc devait être couvert par le ravin, ma

gauche en liaison avec l'armée, ma retraite sur Lutzen était assurée, et

je couvrais ainsi la portion des troupes qui avait marché sur Leipzig.

C'est peut-être à cette combinaison sage que nous avons dû un succès

brillant à la place d'une catastrophe.

Après avoir passé le ravin de Ripach, et avoir formé mes troupes en six

carrés qui marchaient en échiquier, je me mis en marche en suivant la

rive droite, et me portant ainsi sur Starfield.

À peine approchions-nous de ce village que nous vîmes se former, sur les

hauteurs qui le dominent, des masses considérables de cavalerie

ennemie, soutenues par une nombreuse artillerie, et, en même temps, nous

entendîmes le canon dans la direction de Kaia et de Grossgorschen. La

division Gérard, du troisième corps, campée à peu de distance sur la

rive gauche, et un peu en arrière de Starfield, venait d'être surprise

par l'ennemi. Elle prenait les armes dans une grande confusion. Son

artillerie se trouvait sans attelages, ses chevaux ayant été

inconsidérément aux fourrages. Cette division eût couru de grands

risques si je fusse arrivé quelques minutes plus tard; mais je hâtai ma

marche, et je m'empressai de me porter en avant pour la couvrir et lui

donner le temps de s'organiser.--Les forces que l'ennemi nous montrait

étaient imposantes: mais, ne voyant encore que de la cavalerie, elles ne

me parurent cependant pas assez redoutables pour m'empêcher de remplir

mes instructions. En conséquence, je me décidai à les aborder sans

perdre un seul moment, afin de juger en quoi elles consistaient au

juste. Afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux si j'avais affaire

à trop forte partie, je fis occuper en force le village de Starfield,

destiné ainsi à me servir de point d'appui. Je portai en avant du

village, et un peu sur la gauche, la division Compans; et, en échelons

plus à la gauche encore, la division Bonnet. Les troupes, soutenues par

le feu de ma nombreuse artillerie, se mirent à marcher en avant et au

pas accéléré. Cette charge s'exécuta avec vigueur et promptitude; mais,

les forces de l'ennemi augmentant avec rapidité, je vis bientôt qu'une

grande bataille allait être livrée. Alors j'arrêtai mon mouvement, qui,

en m'éloignant de mon point de résistance et de sûreté, aurait

infailliblement occasionné ma perte. Je maintins toutefois mon attitude

offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi et de l'empêcher

d'écraser les troupes du troisième corps, qui combattaient à Kaia et à

Kleingrossgorschen. L'ennemi avait dirigé contre elles la majeure partie

de ses forces, et spécialement beaucoup d'infanterie. La division Gérard

les ayant rejointes, tout le troisième corps se trouvait engagé; mais ma

position sur sa droite réduisait à son front le terrain qu'il avait à

défendre.

Le maréchal Ney, ayant été voir l'Empereur à Lutzen, celui-ci l'engagea

à l'accompagner à Leipzig. Le maréchal, averti pendant la route, par le

bruit du canon, de ce qui se passait à son corps d'armée, y retourna en

toute hâte. Il le trouva aux prises avec l'ennemi depuis deux heures

environ, et ayant déjà perdu Grossgorschen, Kleingrossgorschen et Kaia.

L'Empereur, appelé par les mêmes motifs, suivit Ney de près, mais après

avoir envoyé l'ordre au duc de Tarente de se porter, à marches forcées,

sur ce point, et de se placer à la gauche du troisième corps.

L'ennemi sentait l'importance de profiter de notre faiblesse pour

envelopper le troisième corps; mais il ne pouvait y réussir qu'après

m'avoir forcé moi-même à reculer. Il réunit donc de grandes forces

contre moi; il dirigea le feu de plus de cent cinquante pièces de canon

contre mon seul corps d'armée.

Mes troupes supportèrent ce feu terrible avec un grand calme et avec un

remarquable courage. Les soldats de la division Compans surtout, plus

exposés que les autres, furent dignes d'admiration. Les rangs

s'éclaircissaient à chaque instant, mais se reformaient de nouveau, sans

incertitude, et personne ne songeait à s'éloigner.--Les braves

canonniers de la marine, accoutumés particulièrement à des combats de

mer, où l'artillerie joue le principal et presque l'unique rôle,

semblaient être dans leur élément. Immédiatement après ce feu terrible,

la cavalerie ennemie s'ébranla, et fit une charge vigoureuse,

principalement dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de la marine.

Ce régiment, commandé par le colonel Esmond, montra ce que peut une

bonne infanterie, et l'ennemi vint échouer contre ses baïonnettes.

D'autres charges furent renouvelées, mais inutilement et sans succès.

L'infanterie ennemie se disposa à venir prendre part au combat, et de

nouvelles forces en artillerie et en cavalerie furent ajoutées aux

premières. Un nouvel effort pouvant être tenté et devenir décisif, je me

décidai à prendre une meilleure position défensive. Je portai mes

troupes un peu en arrière, de manière à les masquer en partie et à les

mettre, le mieux possible, à même de soutenir le village de Starfield.

Toute la division Compans fut mise dans ce village et chargée de le

défendre. Les manoeuvres de l'ennemi, afin de s'étendre sur ma droite,

rendaient cette disposition encore plus nécessaire pour empêcher qu'il

ne passât entre la tête du ravin et le village. En outre, je plaçai en

deçà et sur le bord du ravin une partie de ma troisième division, ce qui

suffit pour compléter la sûreté de mon flanc. Le reste de cette division

resta en réserve pour pourvoir aux cas imprévus.

L'ennemi dirigea une attaque complète sur Starfield; mais elle lui

réussit mal: elle fut repoussée. Sur ces entrefaites, l'Empereur et les

troupes de la garde étant arrivées près de Kaia, on se battit sur ce

point avec acharnement, et ce village, vivement disputé, avait fini par

rester en notre pouvoir. D'un autre côté, le onzième corps, aux ordres

du duc de Tarente, dirigé de Schönau (où il était déjà arrivé en

marchant sur Leipzig), en suivant le chemin qui conduit directement à

Pégau, s'était emparé du village d'Eidorf, sur l'extrême droite de la

ligne ennemie. Il s'y était maintenu, malgré les efforts opiniâtres des

troupes russes, qui, après l'avoir perdu, voulurent le reprendre. Enfin,

il était cinq heures, et le quatrième corps, venant de Iéna, arrivait en

arrière de la gauche de l'ennemi, qu'il prenait à revers. Une division

de ce corps, la division Morand, suffit seule pour compléter ses

embarras. On dirigea de nouveau contre lui un grand effort en avant de

Kaia. Cet effort fut soutenu par ma deuxième division, que j'envoyai au

secours du troisième corps, aussitôt que j'eus reconnu la présence de

celui du général Bertrand (quatrième corps). Ma division reprit le

village de Batuna. En ce moment, l'ennemi se décida à la retraite. Alors

la division Compans déboucha de Starfield et marcha à lui. La division

Freiderick se plaça à gauche et soutint son mouvement; tandis que la

division Bonnet, en communication avec le troisième corps, servait de

pivot à mon mouvement. Nous suivîmes l'ennemi avec autant de rapidité

que la conservation de l'ordre de notre formation nous le permit. Nous

continuâmes notre marche jusqu'à la nuit, après avoir fait un changement

de front presque perpendiculaire, l'aile droite en avant. Notre

mouvement était réglé sur celui du centre et de la gauche de l'armée.

Ceux-ci s'arrêtèrent au moment où la nuit commençait. Nous fîmes halte

à notre tour pour rester en ligne; nous devînmes ainsi stationnaires

pendant une demi-heure, en présence de l'ennemi, resté maître de

Grossgorschen et placé en avant de ce village.

L'obscurité était devenue complète. Faute de cavalerie, il y avait

impossibilité de se faire éclairer. J'avais mis pied à terre pour me

reposer, quand tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre; c'était

la cavalerie prussienne qui arrivait sur nous. L'état de mes blessures

m'obligeait à quelques précautions pour me mettre en selle, et, n'ayant

pas le temps nécessaire pour monter à cheval, je me jetai dans le carré

formé par le 37e léger, le plus à portée. Ce régiment, ayant peu

d'ensemble alors, mais depuis devenu très-bon, s'abandonna à une terreur

panique et se mit à fuir. En même temps, mon escorte et mon état-major

s'éloignaient du lieu où la charge s'opérait. Ce malheureux régiment en

déroute les prit pour l'ennemi et tira sur eux. Entraîné par ce

mouvement, j'avais l'âme navrée en reconnaissant l'erreur qui faisait

passer par nos armes nos pauvres officiers, et cependant je supposais

les Prussiens mêlés avec eux. Au milieu de cette confusion, je pensai

que, si, comme je le croyais, les cavaliers prussiens allaient nous

sabrer, il était inutile de me faire enlever en me signalant à eux et

en leur donnant le moyen de me reconnaître aux plumes blanches dont mon

chapeau était garni. Je fis ma retraite forcée de quelques minutes, mon

chapeau placé sous mon bras. La foule, allant plus vite que moi, me

culbuta au passage du fossé de la grande route, mais enfin les fuyards

s'arrêtèrent. Très-heureusement pour nous, les Prussiens n'avaient pas

été informés de notre désordre; après avoir chargé sur le 1er régiment

de la marine, qui avait fait bonne contenance et les avait reçus

bravement, ils s'étaient retirés.

Le 37e léger s'étant reformé, je lui fis honte de sa conduite. Je

laissai mes troupes divisées en plusieurs carrés, afin qu'un nouveau

désordre ne vînt pas tout compromettre; mais je plaçai mes carrés si

près les uns des autres et les faces les plus voisines des carrés les

plus rapprochées à si petite distance, qu'elles ne pouvaient pas tirer

les unes sur les autres et empêchaient cependant l'ennemi de pénétrer

entre elles.

Mes troupes, ainsi disposées, attendirent. J'avais le pressentiment

d'une nouvelle entreprise tentée avec des moyens plus complets, et la

chose arriva comme je l'avais prévue. Vers les dix heures du soir,

quatre régiments de cavalerie prussienne, dont un des gardes, vinrent

fondre sur nous. Tout le monde cette fois fit son devoir; aucun

désordre n'eut lieu, et l'ennemi laissa cinq à six cents hommes morts

autour de nous, et ensuite se retira. Une heure plus tard, tout étant

parfaitement tranquille, je portai mes troupes à une petite distance,

auprès d'un ruisseau et de quelques arbres; elles purent s'établir pour

la nuit et se reposer ensuite.

La triste échauffourée dont je viens de rendre compte coûta la vie à mon

premier aide de camp, le colonel Jardet, officier du plus grand mérite,

tué par nos soldats. Je le regrettai beaucoup. Plusieurs autres

officiers périrent aussi malheureusement en ce moment, et le cheval de

mon chef d'état-major reçut onze balles qui le frappèrent à la fois.

Après cette double tentative, l'ennemi évacua Grossgorschen et s'éloigna

complétement du champ de bataille.

Cette bataille fut glorieuse pour l'armée française, dont les troupes,

composées en grande partie de nouvelles levées, montrèrent beaucoup de

valeur. Les résultats en trophées et en prisonniers furent nuls, attendu

notre manque absolu de cavalerie.

Le soir de la bataille, l'Empereur dit à Duroc: «Je suis de nouveau le

maître de l'Europe.» Cette bataille de Lutzen, bonne conception de la

part de Wittgenstein, avait été mal donnée. Il eût dû attendre, pour

attaquer, le moment où l'armée française eût été plus engagée du côté de

Leipzig, et en même temps agir avec tous ses moyens réunis. En effet, le

corps de Miloradowitch, détaché, ne combattit pas. Wittgenstein devait

agir promptement et en masse par la gauche; une défaite complète des

troisième et sixième corps aurait eu une très-grande influence sur le

sort de la campagne. La disproportion de nos forces, si l'ennemi eût agi

avec plus d'ensemble, jointe à l'avantage résultant de la nature du pays

et de sa nombreuse cavalerie, l'autorisait à l'espérer.--D'un autre

côté, Napoléon avait rapidement réparé sa faute en marchant en toute

hâte au secours de ses corps engagés. Il s'exposa beaucoup en ralliant

et ramenant à la charge les troupes du troisième corps, qui avaient été

culbutées. C'est probablement le jour où, dans toute sa carrière, il a

couru le plus de dangers personnels sur le champ de bataille.

En ce moment, toutes les troupes françaises réunies en Allemagne

s'élevaient à cent soixante-quinze mille hommes, et cent et quelques

mille seulement étaient rassemblés sur le champ de bataille de Lutzen.

On estime, et des documents pris à bonne source font croire que la

totalité des forces russes et prussiennes ne leur étaient pas de

beaucoup inférieures; quatre-vingt-dix mille hommes se trouvaient à

Lutzen ou à portée.

Le 3 mai, l'ennemi s'étant retiré sur Pégau, dans la direction de

Dresde, le duc de Tarente fut mis à sa poursuite. Je me rendis à

Löbnitz, et je dirigeai des avant-gardes sur Berna. Le troisième corps,

ayant le plus souffert pendant la bataille, resta à Lutzen; il était

d'ailleurs destiné à passer l'Elbe à Wittenberg.

Je marchai au soutien du onzième corps, qui eut plusieurs engagements

plus ou moins sérieux, entre autres à Colditz. L'ennemi continua son

mouvement en bon ordre sur l'Elbe, en marchant sur diverses colonnes;

mais la majeure partie prit la direction de Dresde.

Nous arrivâmes devant cette ville le 8, et nous y entrâmes

immédiatement, tandis que l'empereur de Russie et le roi de Prusse

quittaient le jour même la ville neuve, où ils avaient, depuis

quarante-huit heures, établi leur quartier général.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE SEIZIÈME

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9) · 第 2 / 167 题