L’histoire de l’homme se modifie selon les difficultés qu’elle
rencontre. Ces difficultés nous ont posé des problèmes que nous devons
résoudre sous peine de mort ou de dégradation.
Elles ont été différentes chez les différents peuples de la terre et
c’est dans la façon dont nous les avons surmontées que se trouve notre
distinction.
Les Scythes de la période primitive de l’histoire asiatique eurent à
lutter contre le manque de ressources naturelles. La solution la plus
facile qu’ils imaginèrent fut d’organiser toute leur population: hommes,
femmes et enfants, en des bandes de voleurs. Et ceux qui étaient
principalement engagés dans l’œuvre constructive de la coopération
sociale ne leur purent résister.
Mais heureusement pour l’homme la voie la plus facile n’est pas sa voie
la plus droite. Si sa nature n’était pas aussi complexe, si elle était
aussi simple que celle d’une bande de loups affamés, il est évident
qu’aujourd’hui ces hordes de maraudeurs auraient subjugué le monde
entier. Mais l’homme, lorsqu’il se trouve confronté avec les
difficultés, doit reconnaître qu’il est un homme, qu’il a ses
responsabilités envers les facultés supérieures de sa nature, dont
l’ignorance peut lui accorder un succès immédiat, mais qui se changera
ultérieurement en un piège mortel. Car ce qui pour les créatures
inférieures est un obstacle, est une opportunité pour la vie supérieure
de l’homme.
Le problème de l’Inde s’est posé dès le commencement de l’histoire,
c’est le problème social. Des races ethnologiquement différentes sont
entrées en contact intime dans ce pays. Ce fait a été et continue d’être
le plus important de notre histoire. C’est notre mission d’y faire face
et de prouver notre humanité en le traitant avec la plus grande loyauté.
Tant que nous n’aurons pas rempli notre mission, tout autre bénéfice
nous sera refusé.
Il y a d’autres peuples au monde qui ont eu à surmonter des obstacles
dans leur environnement physique, ou la menace de leurs puissants
voisins. Ils ont organisé leur puissance au point d’être non seulement
raisonnablement affranchis de la tyrannie de la Nature et des voisins
humains, mais encore d’avoir entre les mains un surplus à employer
contre les autres. Dans l’Inde nos difficultés étant intérieures, notre
histoire a été l’histoire de l’ajustement social continuel et non celle
de la puissance organisée pour la défense et l’agression.
Ni l’incolore ruguesse du cosmopolitanisme, ni l’orgueilleuse idolâtrie
de soi du culte national ne sont le but de l’histoire humaine. Et l’Inde
a essayé d’accomplir sa tâche par une réglementation sociale des
différences, d’un côté, et la reconnaissance spirituelle, de l’autre.
Elle a fait de graves erreurs en élevant trop rigidement les murs
frontières entre les races, en perpétuant dans ses classifications les
résultats de l’infériorité; souvent elle a paralysé l’esprit de ses
enfants et limité leur vie afin de les adapter à ses formes sociales;
mais durant des siècles de nouvelles expériences ont été faites et des
torts redressés.
Sa mission a été celle d’une hôtesse qui doit veiller au confort de ses
nombreux hôtes, dont les habitudes et les besoins sont différents les
uns des autres. Ceci donne naissance à des complexités infinies dont la
solution dépend non seulement du tact mais de la sympathie et de la
vraie réalisation de l’unité de l’homme. C’est vers cette réalisation
qu’ont œuvré, depuis les temps primitifs des Upanishads jusqu’à nos
jours, une série de grands maîtres spirituels, dont le seul objet fut de
réduire à néant toutes les différences de l’homme par le débordement de
notre conscience de Dieu. En réalité, notre histoire n’est pas dans la
grandeur et la décadence des royaumes, dans les luttes pour la
suprématie politique. Les annales de ces jours ont été méprisées et
oubliées en notre pays, car elles ne représentent pas la vraie histoire
de notre peuple. Notre histoire est celle de notre vie sociale et de
notre connaissance des idéaux spirituels.
Mais nous sentons que notre tâche n’est pas encore accomplie. Le déluge
mondial a gagné notre pays, de nouveaux éléments ont été introduits et
de plus grands ajustements qui sont à faire attendent.
Nous sentons cela d’autant plus que l’enseignement et l’exemple de
l’Ouest se sont trouvé en contradiction entière de ce que nous pensions
être la mission de l’Inde.
En Occident, la machinerie nationale du commerce et de la politique
produit des balles proprement comprimées d’humanité qui ont leur utilité
et une grande valeur marchande; mais elles sont serrées en des cercles
de fer, étiquetées et séparées avec un soin et une précision
scientifique. De toute évidence Dieu fit l’homme pour être humain; mais
ce produit moderne a un fini si merveilleusement cubique, sentant
tellement la manufacture gigantesque, que le créateur aura de la peine à
le reconnaître comme une chose de l’esprit et une créature faite à sa
propre image divine.
Mais j’anticipe. Ce que je voulais dire, est ceci. De quelque esprit que
vous l’acceptiez, l’Inde est là, vieille de plus de cinquante siècles
qui essaie de vivre pacifiquement et de penser profondément, l’Inde
ignorante de toute politique, l’Inde qui n’est d’aucune nation, dont la
seule ambition a été de connaître ce monde comme le monde de l’âme, de
vivre ici tous les moments de la vie dans un humble esprit d’adoration,
dans une conscience joyeuse d’une relation éternelle et personnelle avec
lui. Ce fut sur cette portion retirée de l’humanité, enfantine dans ses
manières, possédant la sagesse du passé, que le nationalisme de
l’Occident s’est déversé.
Même au milieu des combats, des intrigues et des déceptions de son
histoire primitive, l’Inde était restée distante. Parce que ses foyers,
ses champs, ses temples d’adoration, ses écoles où ses maîtres et ses
étudiants vivaient ensemble dans l’atmosphère de la simplicité, de la
dévotion et du savoir, son village qui se gouvernait soi-même avec ses
lois simples et son administration pacifique, toutes ces choses lui
appartenaient vraiment. Mais ses trônes ne la regardaient point. Ils
passaient au-dessus de sa tête comme des nuages, parfois teintés d’une
écarlate somptuosité, parfois noirs de la menace du tonnerre. Souvent
ils amenèrent des dévastations à leur suite, mais c’était comme des
catastrophes de la nature dont les traces sont si vite oubliées.
Mais cette fois ce fut différent. Ce ne fut pas seulement un simple
passage à la surface de sa vie--passage de cavalerie et d’infanterie,
d’éléphants richement caparaçonnés de tentes et de dais blancs, de files
de chameaux patients portant les charges de la royauté, de joueurs de
timbale et de flûte, de dômes en marbre, de mosquées, de palais et de
tombes, tout cela qui n’était que bulles de vin mousseux de
l’extravagance; histoires de trahisons et de loyauté, de changements de
fortune, de dramatiques surprises du destin. Cette fois ce fut la Nation
de l’Ouest qui enfonçait profondément les tentacules de sa machinerie
dans notre sol.
C’est pourquoi je vous dis que c’est nous qui sommes appelés à témoigner
de ce que fut notre Nation envers l’Humanité. Nous avions connu les
hordes des Moghals et des Pathans qui envahirent l’Inde, mais nous les
avions connues comme des races humaines, avec leurs religions et leurs
coutumes, leurs goûts et leurs dégoûts--nous ne les avions jamais
connues comme nation. Nous les aimions et les haïssions, selon
l’occasion; nous combattîmes pour elles, nous leur parlâmes dans une
langue qui était la leur aussi bien que la nôtre, et nous participâmes
aux destinées de l’Empire dans lequel nous avions une part active. Mais
cette fois, nous eûmes à compter non avec des races, mais avec une
nation--nous qui, nous-mêmes, ne sommes aucune nation.
Or, selon notre propre expérience, répondons à la question: Qu’est cette
nation?
Une nation, dans le sens de l’union économique et politique d’un peuple,
est cet aspect que toute une population revêt lorsqu’elle est organisée
pour un but mécanique. La société comme telle n’a pas de but ultérieur.
Elle est une fin en elle-même. Elle est une expression de soi spontanée
de l’homme comme être social. Elle est une réglementation naturelle des
relations humaines, de sorte que les hommes puissent développer un idéal
de vie en coopération les uns avec les autres. Elle a aussi un côté
politique, mais c’est seulement dans un but spécial. C’est pour se
préserver. C’est simplement le côté de la force, non de l’idéal humain.
Dans les premiers jours sa place fut séparée dans la société, limitée
aux professionnels. Mais lorsque avec l’aide de la science et le
perfectionnement de l’organisation cette force commença à se développer
et à amener sa moisson de prospérité, elle sortit bientôt de ses limites
avec une surprenante rapidité. Les sociétés environnantes furent prises
du même besoin cupide de prospérité matérielle, une jalousie mutuelle
s’ensuivit et la crainte des unes et des autres se manifeste aujourd’hui
dans le déploiement des forces. Le temps approche où l’on ne pourra plus
s’arrêter; la concurrence devient plus âpre, l’organisation devient plus
vaste et l’égoïsme atteint la suprématie. L’industrie qui vit de la
cupidité et de la crainte de l’homme occupe de plus en plus de place
dans la société dont elle est devenue finalement sa force gouvernante.
Il est possible que par habitude, vous ne vous aperceviez plus que les
liens vivants de la société se brisent et cèdent la place à une simple
organisation mécanique. C’est à cause de cela que la guerre a été
déclarée entre l’homme et la femme. Le fil naturel qui les tient en
harmonie est rompu. L’homme est mené au professionnalisme, à produire de
la richesse pour lui et les autres, tournant continuellement la roue du
pouvoir soit pour lui, soit pour le fonctionnarisme universel, laissant
la femme se flétrir, mourir ou livrer sa propre bataille sans secours.
Et c’est ainsi que là où la coopération est naturelle la concurrence
s’est immiscée.
La psychologie même des hommes et des femmes dans leurs rapports mutuels
change et devient la psychologie des éléments primitifs, batailleurs,
plutôt que celle de l’humanité cherchant à se compléter dans l’union
basée sur un abandon naturel, car les éléments qui ont perdu leur lien
vivant de réalité ont perdu la signification de leur existence. Comme
des particules gazeuses enfermées dans un espace trop étroit, ils
entrent en conflit continuel entre eux jusqu’à ce qu’ils fassent éclater
l’arrangement même qui les tient en captivité.
Regardez les gens qui s’appellent anarchistes, qui se révoltent contre
l’imposition du pouvoir, sous quelque forme que ce soit, à l’individu.
Leur seule raison, c’est que le pouvoir est devenu trop abstrait--qu’il
est un produit scientifique, préparé dans le laboratoire de la Nation,
par la dissolution de l’humanité personnelle.
Et quelle est la signification de ces grèves dans le monde économique,
qui comme les épines sur un sol en friche repoussent avec une vigueur
renouvelée chaque fois qu’on les coupe? Quoi, sinon que le mécanisme
producteur de prospérité se développe sans cesse hors de proportion avec
tous les autres besoins de la société et que l’homme se trouve de plus
en plus écrasé sous son poids. Cet état de chose inévitable donne
naissance à des querelles éternelles entre les éléments affranchis de
l’intégrité et de la moralité des idéaux humains, et une guerre
interminable est déclarée entre le capital et le travail. La soif de
l’or et du pouvoir ne peut avoir de limite et la compression de
l’intérêt personnel ne peut jamais atteindre à l’esprit final de la
réconciliation. La jalousie et la suspicion continueront d’être
entretenues jusqu’à la fin--la fin qui ne viendra que dans quelque
catastrophe soudaine ou une renaissance spirituelle.
Quand cette organisation de politique et de commerce, dont l’autre nom
est Nation, sera devenue toute puissante aux dépens de l’harmonie de la
vie sociale supérieure, ce sera un mauvais jour pour l’humanité. Quand
un père se met à jouer et que ses obligations envers sa famille prennent
une place secondaire dans son esprit, ce n’est plus un homme, mais un
automate que mène le pouvoir de la cupidité. Il peut alors faire des
choses dont en son état d’esprit normal, il aurait honte. C’est la même
chose avec la société. Lorsqu’elle se laisse changer en une parfaite
organisation du pouvoir, il y a peu de crimes qu’elle ne puisse
perpétrer. Le succès est l’objet et la justification d’une machine,
alors que la beauté seule est le but et l’intention de l’homme. Quand
cette machine d’organisation commence à atteindre de vastes proportions,
englobant dans ses parties quiconque est mécanicien, l’homme personnel
sera éliminé au point de n’être plus qu’un fantôme, il n’y aura qu’une
révolution de politique que feront les parties humaines de la machine,
sans la moindre pitié ou responsabilité morale. Il pourra arriver que
même au travers de cet appareil, la nature morale de l’homme essaie de
s’affirmer, mais toutes les courroies et les poulies grinceront et
crieront, les forces du cœur humain se trouveront empêtrées dans les
forces de l’automate humain et ce ne sera qu’avec difficulté que
l’intention morale pourra se transmettre en une forme de résultat
quelconque et torturée.
Cet être abstrait, la Nation, gouverne les Indes. Nous avons vu dans
notre pays, une marque de viande en conserve annoncée comme entièrement
préparée et empaquetée «sans avoir été touchée par les mains». Cette
description s’applique au gouvernement des Indes, qui sont aussi peu
touchées par la main humaine que possible. Les gouverneurs n’ont pas
besoin de connaître notre langue, ils n’ont pas besoin d’entrer en
contact avec nous, si ce n’est comme fonctionnaires; ils peuvent aider
ou contrarier nos aspirations d’une dédaigneuse distance, ils peuvent
nous conduire dans une certaine voie politique puis nous faire reculer
par la simple manipulation de la bureaucratie; les journaux
d’Angleterre, dont les colonnes sont emplies, avec une pathétique
décence, des moindres incidents de la rue arrivés à Londres, ne portent
pas la plus petite attention aux calamités qui arrivent dans les Indes
sur des étendues de territoire parfois plus grandes que les Iles
britanniques.
Mais nous, qui sommes gouvernés, nous ne sommes pas une simple
abstraction. Nous, de notre côté, nous sommes des individus avec une
sensibilité vivante. Ce qui nous parvient sous la forme d’une simple
politique exsangue peut percer jusqu’au cœur de notre vie, peut menacer
tout le futur de notre peuple d’une perpétuelle impuissance et
d’émasculation et cependant ne jamais toucher à la corde de l’humanité
de l’autre côté, ou n’y toucher que de la façon la plus insuffisamment
faible. De tels actes généraux et universels de responsabilité
craintive, l’homme ne peut jamais les accomplir, à ce point
d’inadvertance systématique, tant qu’il reste un être humain individuel.
Ils ne deviennent possibles que si l’homme est représenté par un octopus
d’abstractions, allongeant et tortillant ses bras dans toutes les
directions de l’espace, puis fixant ses innombrables surgeons jusque
dans l’avenir le plus lointain. Sous ce règne de la nation, les
gouvernés sont poursuivis par la suspicion, et cette suspicion est celle
d’une masse formidable de cerveau et de muscles organisés. Les punitions
sont mesurées et laissent une traînée de misère sur la large voie
saignante du cœur humain; mais ces punitions sont dispensées par une
simple force abstraite, dans laquelle tout un peuple d’un pays lointain
a perdu sa personnalité humaine.
Je n’ai pas l’intention, cependant, de discuter la question telle
qu’elle affecte mon pays, mais bien telle qu’elle affecte l’avenir de
l’humanité. Ce n’est pas une question du Gouvernement Britannique plus
que d’un autre, mais d’un gouvernement par la Nation--la Nation qui est
l’intérêt égoïste organisé de tout un peuple, en ce qu’il a de moins
humain et de moins spirituel. Notre seule expérience intime de la Nation
est avec la Nation Britannique et en tant que gouvernement par la
Nation, il y a des raisons de croire que c’est un des meilleurs. Là
encore nous devons considérer que l’Occident est nécessaire à l’Orient.
Nous sommes complémentaires l’un de l’autre par nos différents aspects
de vérité. C’est pourquoi s’il est vrai que l’esprit de l’Occident s’est
abattu sur nos champs comme un orage, il sème néanmoins çà et là des
graines vivantes qui sont immortelles. Et quand dans l’Inde nous
deviendrons capables d’assimiler dans notre vie ce qui est permanent
dans la civilisation occidentale, nous serons en position pour amener
une réconciliation de ces deux grands mondes. Et ce sera alors la fin
d’une domination qui est blessante. En outre, nous devons reconnaître
que l’histoire de l’Inde n’appartient pas à une race particulière mais à
un processus de création auquel contribuèrent les diverses races du
monde--les Dravidiens et les Aryens, les anciens Grecs et les Perses,
les Mahométans de l’Occident et ceux de l’Asie centrale. Finalement est
venu le tour des Anglais de se conformer à cette histoire en lui
apportant le tribut de leur vie, et nous n’avons ni le droit, ni le
pouvoir d’exclure ce peuple de la formation de la destinée de l’Inde.
C’est pourquoi ce que je dis de la Nation s’applique davantage à
l’histoire de l’Homme que spécialement à celle de l’Inde.
Cette histoire est arrivée à un point où l’homme moral, l’homme complet,
cède de plus en plus la place, presque sans le savoir, à l’homme
politique et commercial, l’homme aux intentions limitées. Ce processus,
aidé par les merveilleux progrès de la science, prend des proportions et
un pouvoir gigantesques, causant le renversement de l’équilibre moral de
l’homme, obscurcissant son côté humain sous l’ombre de l’organisation
sans âme. Nous avons senti sa poigne d’acier à la racine de notre vie,
et, pour la cause de l’humanité, nous devons dire que ce nationalisme
est une épidémie cruelle d’un mal qui se répand sur le monde humain du
siècle actuel, rongeant sa vitalité morale.
J’ai un amour profond et un grand respect pour la race britannique en
tant qu’êtres humains. Elle a produit des hommes de grand cœur, des
penseurs de grandes pensées, des auteurs de grands actes. Elle a donné
naissance à une grande littérature. Je sais que ces gens aiment la
justice et la liberté et haïssent le mensonge. Ils sont propres
d’esprit, francs de manières, loyaux dans leurs amitiés, dans leurs
rapports ils sont honnêtes et sûrs. L’expérience personnelle que j’ai eu
de leurs hommes de lettres a excité mon admiration non seulement à cause
de leur pouvoir de pensée ou d’expression, mais encore de leur humanité
chevaleresque. Nous avons senti la grandeur de ce peuple comme nous
sentons le soleil; mais en tant que Nation, c’est pour nous un épais
brouillard d’un genre étouffant et qui recouvre le soleil lui-même.
Ce gouvernement par la Nation n’est ni Britannique, ni autre chose;
c’est une science appliquée et par conséquent plus ou moins semblable
dans ses principes partout où elle est employée. C’est comme une presse
hydraulique dont la pression est impersonnelle et, par cela même, sans
défaillance. Le degré de sa force peut varier selon les différentes
machines. Certaines peuvent même être conduites à la main, permettant
ainsi une marge de relâchement confortable dans leur pression, mais en
esprit et en méthode leurs différences sont petites. Notre gouvernement
pourrait avoir été Hollandais, Français ou Portugais que ses
caractéristiques essentielles seraient restées les mêmes qu’elles sont
aujourd’hui. Seulement, peut-être, dans certains cas, l’organisation
aurait pu n’être pas si densément complète et quelques lambeaux
d’humanité auraient pu s’accrocher à l’épave, nous permettant d’entendre
quelque chose qui eût ressemblé aux palpitations de notre propre cœur.
Avant que la Nation vînt pour nous gouverner, nous eûmes d’autres
gouvernements qui étaient étrangers et, comme tous les gouvernements,
avaient en eux quelques éléments de la machine. Mais la différence entre
eux et le gouvernement par la Nation est comme la différence entre le
métier à main et le métier à vapeur. Dans les tissages du métier à main
la magie des doigts vivants de l’homme trouve son expression, et son
bruit de bourdon s’harmonise avec la musique de la vie. Mais le métier à
vapeur est inexorablement sans vie et sa production est correcte et
monotone.
Nous devons admettre que durant le gouvernement des premiers jours il y
eut des exemples de tyrannie, d’injustice et d’extorsion. Ils causèrent
des souffrances et des troubles dont nous sommes heureux d’être
délivrés. La protection de la loi n’est pas seulement un bienfait, mais
c’est une leçon importante pour nous. Elle nous enseigne la discipline
qui est nécessaire à la stabilité de la civilisation et à la
continuation du progrès. Nous comprenons, par elle, qu’il y a un étalon
universel de justice auquel tous les hommes, quelle que soit leur
couleur ou leur caste, ont un droit égal.
Ce règne de la loi dans le gouvernement actuel de l’Inde a établi
l’ordre dans ce vaste pays habité par des peuples différents par leurs
races et leurs coutumes. Il a permis à ces peuples d’entrer en un
contact étroit les uns avec les autres et d’entretenir de communes
aspirations.
Mais ce désir d’un bien commun de camaraderie entre les différentes
races de l’Inde a été l’œuvre de l’esprit de l’Occident, non celui de la
Nation Occidentale. Partout en Asie où le peuple a reçu la vraie leçon
de l’Occident, ce fut malgré la Nation Occidentale. Ce n’est que parce
que le Japon a pu résister à la domination de cette Nation Occidentale
qu’il a pu acquérir les avantages de la civilisation occidentale dans
leur pleine mesure. Quoique la Chine ait été empoisonnée à la source
même de sa vie morale et physique par cette Nation, ses efforts pour
recevoir les meilleures leçons de l’Occident peuvent encore réussir
s’ils ne sont pas contrariés par la Nation. Ce ne fut que tout récemment
que la Perse s’éveilla de son sommeil séculaire à l’appel de l’Occident
pour être instantanément foulée aux pieds et réduite à l’immobilité par
la Nation. Le même phénomène prévaut en notre pays aussi, où le peuple
est hospitalier, mais où la Nation s’est montrée tout autre en faisant
qu’un hôte oriental se sente devant un Occidental humilié d’appartenir à
l’humanité de sa propre terre natale.
Dans l’Inde nous souffrons de ce conflit entre l’esprit de l’Occident et
la Nation de l’Occident. Les avantages de la civilisation occidentale
nous sont parcimonieusement mesurés par la Nation, qui essaie de régler
le degré de nutrition aussi près que possible du point zéro de la
vitalité. La portion d’éducation qui nous est allouée est si
pitoyablement insuffisante qu’elle doit être un outrage au sentiment de
décence d’une humanité occidentale. Nous avons vu dans les pays
occidentaux comment le peuple est encouragé dans le sens de l’éducation,
quelles facilités on lui donne pour se destiner aux grands mouvements du
commerce et de l’industrie qui s’étendent sur le monde entier; tandis
que dans l’Inde la seule assistance que nous obtenions est si arriérée
qu’elle est la risée de la Nation. Tout en nous privant de nos occasions
d’apprendre et en réduisant notre éducation au minimum requis pour subir
un gouvernement étranger, cette Nation a pacifié sa conscience en nous
insultant, en donnant lâchement cours à cette idée d’un cynisme arrogant
que l’Est est l’est et l’Ouest est l’ouest et que jamais ces deux
peuples ne sauraient se rencontrer. Si nous devons croire le reproche de
notre maître d’école, qu’après deux siècles de tutelle l’Inde non
seulement reste incapable de se gouverner elle-même mais aussi de
montrer de l’originalité dans ses œuvres intellectuelles, devons-nous
l’attribuer à quelque chose de spécial dans la culture Occidentale et à
notre inhérente incapacité pour la recevoir ou à la lésinerie judicieuse
de la Nation qui s’est chargée de ce fardeau: la civilisation de
l’Orient par l’homme blanc? Que le peuple japonais ait des qualités qui
nous font défaut, nous le pouvons reconnaître, mais que notre
intelligence soit naturellement improductive comparée à la sienne, non,
nous ne pouvons l’accepter même de ceux qu’il est dangereux pour nous de
contredire.
La vérité c’est que l’esprit de conflit et de conquête est à l’origine
et au centre du nationalisme occidental, sa base n’est pas la
coopération sociale. Il a créé une organisation parfaite de puissance,
mais non d’idéalisme spirituel. C’est comme les bandes de pillards qui
veulent avoir leurs victimes. De tout son cœur il ne peut supporter la
vue de ses terrains de chasse convertis en terres cultivées. En réalité,
ces nations combattent entre elles pour l’augmentation de leurs victimes
et de leurs forêts réservées. C’est pourquoi la Nation occidentale est
la digue qui arrête le libre flot de la civilisation occidentale dans
les pays qui ne sont pas des nations. Parce que cette civilisation est
la civilisation de la puissance, elle fut exclusive et naturellement peu
disposée à ouvrir ses sources de puissances à ceux qu’elle a choisi pour
ses buts d’exploitation.
Mais la loi morale est la même loi pour toute l’humanité et la
civilisation exclusive qui tire sa prospérité de ceux-là mêmes auxquels
elle refuse la participation à ses avantages porte sa propre sentence de
mort dans ses limitations morales. L’esclavage auquel elle donne
naissance inconsciemment dessèche son amour de la liberté. L’insouciance
avec laquelle elle pèse sur son monde de victimes exerce sa force de
gravitation à tout moment sur la puissance qu’elle crée. Et la plus
grande partie du monde qui se trouve ainsi dépouillée par la Nation
d’une vie qui savait se suffire à elle-même deviendra le plus terrible
de tous ses fardeaux, prêt à la précipiter au fond de la destruction.
Chaque fois que la Force retire tous les obstacles qui encombrent sa
route, sa chevauchée triomphante s’achève dans le fracas ultime de la
mort. Son frein moral se relâche de jour en jour sans qu’elle le sache
et son chemin glissant du triomphe devient le chemin de la ruine.
De toutes les choses de la civilisation occidentale, celles que cette
Nation Occidentale nous a données le plus libéralement, c’est la loi et
l’ordre. Alors que les petits biberons de notre éducation sont presque à
sec et que l’hygiène suce son pouce de désespoir, l’organisation
militaire, les cabinets des magistrats, le Bureau des Enquêtes
judiciaires, la police, le système secret d’espionnage atteignent des
proportions anormales et occupent le moindre centimètre de notre pays.
C’est pour maintenir l’Ordre. Mais cet ordre n’est-il pas simplement un
bien négatif?
Est-ce pour donner à la vie du peuple de plus grandes facilités pour se
développer librement? Sa perfection est la perfection d’une coquille
d’œuf, dont la vraie valeur se trouve dans la sécurité qu’elle assure au
poulet et à sa nourriture et non dans la commodité qu’elle peut offrir à
la personne, assise à table pour déjeûner. La simple administration est
improductive, elle n’est pas créative, n’étant pas une chose vivante.
C’est un rouleau compresseur, formidable de poids et de puissance, ayant
son utilité, mais qui ne saurait aider le sol à devenir fertile.
Lorsqu’après son énorme travail, elle vient nous faire ses offres de
paix, nous ne pouvons que murmurer en nous-même que «la paix est bonne,
mais pas plus que la vie, qui est le grand don de Dieu».
D’un autre côté, nos précédents gouvernements manquaient déplorablement
d’un grand nombre d’avantages du gouvernement moderne. Mais parce que
ces gouvernements n’étaient pas des gouvernements par la Nation, leur
texture était mollement tissée, laissant de grands trous au travers
desquels notre vie pouvait lancer ses navettes et imposer ses dessins.
Je suis très sûr qu’en ces jours nous connûmes des choses qui nous
furent extrêmement désagréables. Mais nous savons que quand nous
marchons pieds nus sur un sol de gravier, nos pieds viennent
graduellement à s’adapter aux caprices d’une terre sans charité; alors
que si le plus petit morceau de gravier trouvait à se loger dans nos
chaussures nous ne pourrions jamais oublier ni pardonner son intrusion.
Et ces souliers sont le gouvernement par la Nation--il est étroit, il
règle nos pas, par un système fermé, dans lequel nos pieds n’ont que la
plus petite liberté de s’adapter selon leurs besoins. C’est pourquoi
lorsque vous produisez vos statistiques pour comparer le nombre de
graviers que vos pieds rencontraient jadis avec le peu qu’ils
rencontrent sous le présent régime, elles ne touchent en aucune façon
aux points réels. Ce n’est pas une question du nombre des obstacles
extérieurs, mais de la relative impuissance de l’individu à les
surmonter. Cette étroitesse de liberté est un mal qui est plus radical,
non par sa quantité mais par sa nature. Et nous ne pouvons que
reconnaître ce paradoxe: alors que l’esprit de l’Occident marche sous la
bannière de la liberté, la Nation de l’Occident forge ses chaînes de fer
de l’organisation qui sont les plus barbares et les plus résistantes qui
aient jamais été fabriquées dans toute l’histoire de l’homme.
Quand l’humanité de l’Inde n’était pas sous le gouvernement de
l’Organisation, l’élasticité du changement était assez grande pour
encourager les hommes de pouvoir et d’esprit à sentir qu’ils tenaient
leurs destinées dans leurs propres mains. L’espoir de l’inattendu
n’était jamais absent, et un jeu plus libre de l’imagination, de la part
à la fois du gouvernement et du gouverné, avait son effet sur le cours
de l’histoire. Nous n’étions pas confrontés par un avenir, qui est un
insensible mur blanc de blocs de granit limitant éternellement
l’expression et l’extension de nos propres pouvoirs, dont le caractère
désespéré réside dans la raison que ces pouvoirs s’atrophient à leurs
racines mêmes par le procédé scientifique de la paralysie. Tout individu
dans ce pays, qui n’est pas une Nation, est complètement entre les
griffes d’une nation tout entière,--dont la vigilance inlassable, la
vigilance d’une machine, n’a pas le pouvoir humain de voir et de
discerner. A la moindre pression de son bouton d’appel, la monstrueuse
organisation devient tout yeux, dont le laid regard d’inquisition ne
peut être évité par une seule personne dans l’immense multitude des
gouvernés. Au moindre tour de sa vis, quelques millimètres, l’étreinte
se resserre jusqu’au point de suffoquer tous les hommes, les femmes et
les enfants d’un vaste peuple et pour lesquels aucune évasion n’est
possible dans leur propre pays ou même dans tout autre pays.
C’est la pression insensible continuelle et formidable de cet inhumain
sur l’humain vivant sous laquelle gémit le monde entier. Non seulement
les races assujetties, mais vous qui vivez sous l’impression que vous
êtes libres, sacrifiez tous les jours votre liberté et votre humanité à
ce fétiche du nationalisme, vivant dans l’atmosphère dense et
empoisonnée de la suspicion mondiale, de la cupidité et de la panique.
J’ai vu au Japon la soumission volontaire de tout le peuple à
l’ajustement de son cerveau et à la diminution de sa liberté par son
gouvernement, lequel, au moyen de diverses agences éducationnelles,
réglemente les pensées de ce peuple, lui fabrique ses sentiments et
tombe suspicieusement en éveil lorsqu’il a tendance à incliner vers le
spirituel, s’employant soigneusement à le diriger par un chemin étroit
non vers ce qui est vrai, mais ce qui est nécessaire à un amalgame
complet en une masse uniforme selon sa propre conception. Le peuple
accepte cet esclavage mental qui pénètre tout avec joie et orgueil par
suite de son désir nerveux à se changer en une machine de force, appelée
la Nation, et à ressembler aux autres machines dans leur matérialisme
collectif.
Lorsqu’on le questionne sur la sagesse de son abdication le nouveau
converti fanatique du nationalisme répond que tant que les nations
seront rampantes en ce monde, nous n’aurons pas la libre faculté de
développer notre humanité supérieure. Nous devons employer tous les
moyens que nous possédons à résister au mal en nous en donnant
l’apparence au plus haut degré. Car la seule paternité possible dans le
monde moderne c’est la paternité du banditisme. La reconnaissance du
lien fraternel d’affection entre le Japon et la Russie[1], qui fut
célébrée au milieu des plus grandes réjouissances dans tout le Japon, ne
fut pas causée par quelque soudaine recrudescence de l’esprit du
Christianisme ou du Bouddhisme, mais ce fut un lien établi selon la
doctrine moderne afin de s’assurer contre la mutuelle menace de verser
le sang. Oui, on ne peut que reconnaître que ces faits sont les faits du
monde de la Nation; et la seule morale à en tirer, c’est que tous les
peuples de la terre doivent exercer leurs ressources morales, physiques
et intellectuelles au plus haut point pour se vaincre l’un l’autre dans
le match de la lutte pour le pouvoir. Dans les anciens jours Sparte
accordait toute son attention à devenir puissante; elle le devint en
mutilant l’humanité, mais elle mourut de l’amputation.
[1] Impérialiste, alors.
Mais ce ne nous est pas une consolation de savoir que l’affaiblissement
de l’humanité dont souffre l’âge présent n’est pas limité aux races
assujetties, et que ses ravages sont même plus radicaux, parce
qu’insidieux et volontaires, chez les peuples hypnotisés par la croyance
qu’ils sont libres. Cet échange de vos plus hautes aspirations de la vie
contre le profit et le pouvoir a été votre propre et libre choix et je
vous laisse, au coût de la ruine de votre âme, contempler votre
protubérante prospérité. Mais ne vous demandera-t-on jamais raison
d’avoir organisé jusqu’à la perfection les instincts d’agrandissements
de peuples entiers et d’avoir appelé cela: le bien? Je vous le demande,
quel désastre y a-t-il eu dans l’histoire de l’homme, à sa période la
plus sombre, qui puisse se comparer avec ce terrible désastre de la
Nation fixant ses crocs dans la chair nue du monde et prenant des
précautions permanentes contre un relâchement naturel?
Vous, les peuples d’Occident, qui avez fabriqué cette anormalité,
pouvez-vous vous imaginer le désespoir désolant de ce monde hanté
d’hommes qui souffrent sous le joug de cette horrible abstraction qu’est
l’homme qui organise? Pouvez-vous vous mettre dans la position des
peuples dont la propre humanité semble avoir été destinée à une
damnation éternelle et qui non seulement doivent souffrir de continuels
empiétements sur leur virilité, mais encore élever leurs voix en hymnes
de louanges pour la bénignité d’un appareil mécanique dans son
interminable parodie de la Providence?
N’avez-vous pas vu, depuis le début de l’existence de la Nation, que la
frayeur qu’elle a inspirée a été une frayeur-fantôme devant laquelle
tout le monde a tremblé? Partout où il y a un coin sombre, il y a le
soupçon de sa malveillance secrète, et les gens vivent en une
perpétuelle méfiance de son dos où elle n’a pas d’yeux. Le moindre
bruit, un pas, un mouvement à côté de soi, fait passer dans tout le
corps un frisson de terreur. Et cette terreur est parente de tout ce qui
est vil dans la nature de l’homme. Elle rend inhumain, presque
ouvertement et sans honte. Les mensonges habiles deviennent matière à
félicitations. Les promesses solennelles deviennent une farce, risibles
précisément par leur solennité. La Nation, avec tout son attirail de
puissance et de prospérité, ses hymnes pieuses, ses prières
blasphématoires dans les églises et les foudres littéraires ridicules de
ses patriotiques braillards, ne pourra cacher le fait que la Nation est
le plus grand mal pour la Nation, que toutes ses précautions sont contre
elle, et que toute nouvelle naissance d’une collègue dans le monde est
toujours suivie dans son esprit de la crainte d’un nouveau péril. Son
seul désir est de trafiquer sur la faiblesse du reste du monde, comme
certains insectes qui sont nés dans la chair paralysée de victimes
auxquelles on a laissé tout juste assez de vie pour être mangeables et
nutritives. Aussi est-elle prête à envoyer son fluide empoisonné dans
les parties vitales des autres peuples vivants qui, n’étant pas des
nations, sont inoffensifs.
C’est en Asie que la Nation a trouvé et trouve encore son plus riche
aliment. La Grande Chine, riche de son ancienne sagesse et de son
éthique sociale, de sa discipline industrielle et de son contrôle de
soi, est comme une baleine éveillant la passion du dépouillement dans le
cœur de la Nation. Elle porte déjà dans sa chair frissonnante les
harpons lancés d’une main sûre par la Nation, créature de la science et
de l’égoïsme. Ses essais pitoyables à se débarrasser de ses traditions
d’humanité, de ses idéaux sociaux, et à dépenser ses dernières
ressources épuisées à s’exercer au mouvement de la machinerie moderne,
sont contrariés chaque fois par la Nation. Celle-ci resserre ses cordes
financières autour de sa victime, s’efforçant de la traîner jusqu’au
rivage pour la couper en morceaux, puis aller ensuite publiquement
remercier Dieu d’avoir soutenu le mal existant et brisé la possibilité
d’un mal nouveau. Et pour tout cela, la Nation prétend à la gratitude de
l’histoire et à toute l’éternité pour son exploitation, ordonnant que la
fanfare de ses louanges résonne d’un bout à l’autre du monde, se
déclarant être le sel de la terre, la fleur de l’humanité, la
bénédiction de Dieu jetée de toute Sa force sur les crânes nus des pays
qui ne sont pas des Nations.
Je sais ce que sera votre conseil. Vous direz: formez-vous en une nation
et résistez à cet empiétement de la Nation. Mais est-ce là le bon
conseil? un conseil d’homme à homme? Pourquoi ceci serait-il une
nécessité? Je pourrais vous croire si vous aviez dit: Soyez meilleurs,
plus justes, plus sincères dans vos rapports avec l’homme, contenez
votre cupidité, rendez votre vie saine dans sa simplicité et que votre
conscience du divin dans l’humanité soit plus parfaite dans son
expression. Mais vous dites que ce n’est pas l’âme mais la machine qui
nous est de la plus grande valeur et que le salut de l’homme dépend de
son assujettissement parfait au rythme mort des roues et des volants?
que la machine doit être dressée contre la machine et la nation contre
la nation dans une perpétuelle lutte de politique?
Vous dites: ces machines viendront à s’accorder, pour leur protection
mutuelle, basée sur une conspiration de la peur. Mais cette fédération
de chaudières vous fournira-t-elle une âme, une âme qui ait sa
conscience et son Dieu? Qu’arrivera-t-il dans cette partie du monde, la
plus grande, où la peur n’aura pas le pouvoir de vous arrêter? Le peu de
sécurité dont ils jouissent aujourd’hui, ces pays qui ne sont pas des
Nations, en face de la licence déchaînée de la forge, du marteau et du
tournevis, résulte de la jalousie mutuelle des puissances. Mais quand,
au lieu d’être de nombreuses machines séparées, elles deviendront rivées
en un groupement organisé de gloutonnerie, commerciale et politique,
quelle chance lointaine d’espoir restera à ces autres pays, qui ont vécu
et souffert, ont aimé et adoré, ont pensé profondément et travaillé avec
patience, mais dont le seul crime fut de n’être pas organisés?
«Mais, dites-vous, qu’importe cela, l’inapte doit aller au mur--ils
_mourront_, c’est le progrès.»
Non, pour votre propre salut, je le dis, ils _vivront_, et c’est là la
vérité. C’est extrêmement prétentieux de ma part de parler ainsi, mais
j’affirme que le monde de l’homme est un monde moral, non parce que nous
nous entendons aveuglément pour le croire, mais parce qu’il est ainsi en
vérité, et ce serait dangereux pour nous de l’ignorer. Et cette nature
morale de l’homme ne peut être divisée en compartiments établis pour se
préserver. Vous ne pouvez vous la réserver pour votre consommation
individuelle par les murs des tarifs protecteurs, tout en la rendant,
dans ses rapports avec l’étranger, considérablement accommodante par son
libre-échange licencieux.
Cette vérité ne vous est-elle pas déjà venue à l’esprit quand cette
guerre cruelle a enfoncé ses griffes dans les parties vitales de
l’Europe? Quand sa réserve de richesse éclate en fumée et son humanité
est réduite en morceaux sur ses champs de bataille? Vous demandez, au
comble de l’étonnement, qu’a-t-elle fait pour mériter cela? La réponse,
c’est que l’Occident a systématiquement pétrifié sa nature morale afin
de donner une fondation solide à ses gigantesques abstractions du
pouvoir. Elle a tout du long détruit la vie de l’homme personnel au
profit du professionnel.
A l’âge médiéval en Europe, l’homme simple et naturel, avec toutes ses
passions violentes et ses désirs, s’efforçait de découvrir une
réconciliation entre la chair et l’esprit. Tout durant la turbulente
carrière de la vigoureuse jeunesse de l’Europe, les forces temporelles
et spirituelles agirent fortement toutes les deux sur sa nature et en
firent une personnalité morale. L’Europe doit toute sa grandeur dans
l’humanité à cette période de discipline--la discipline de l’homme dans
son intégrité humaine.
Puis vint l’âge de l’intellect, de la science. Nous savons tous que
l’intellect est impersonnel. Notre vie et notre cœur ne font qu’un avec
nous, mais notre cerveau peut se détacher de l’homme personnel et c’est
alors seulement qu’il peut se mouvoir librement dans son mode de
pensées. Notre intellect est un ascète qui ne porte pas de vêtements, ne
prend pas de nourriture, ne connaît pas le sommeil, n’a pas de désirs,
ne ressent ni amour, ni haine, ni pitié pour les limitations humaines,
mais seulement raisonne au milieu des vicissitudes de la vie. Il
emprunte aux racines des choses, parce qu’il n’a pas de rapports
personnels avec la chose elle-même. Le grammairien va droit, à travers
toute poésie, à la racine des mots sans obstruction, parce qu’il ne
cherche pas la réalité mais la loi. Quand il a trouvé la loi, il peut
enseigner aux gens comment former leurs mots. Ceci est un pouvoir, le
pouvoir qui répond à une utilité spéciale, à un besoin particulier de
l’homme.
La réalité est l’harmonie qui donne aux parties composantes d’une chose
l’équilibre du tout. Vous la brisez et vous avez dans vos mains des
atomes nomadiques, luttant l’un contre l’autre, par conséquent sans
signification. Ceux qui convoitent le pouvoir essaient de se rendre
maîtres de ces éléments combattants aboriginaux et par certains moyens,
les réduisent à quelque service violent pour des besoins particuliers de
l’homme.
Cette satisfaction des besoins de l’homme est une grande chose. Elle lui
donne la liberté dans le monde matériel. Elle lui confère le bénéfice
d’un temps et d’un espace plus vaste. Il peut faire des choses dans un
temps plus court et occuper un plus large espace avec plus d’avantage.
Il peut donc facilement dépasser ceux qui vivent dans un monde d’un
temps plus lent et d’un espace moins complètement occupé.
Ce progrès du pouvoir atteint un pas de plus en plus rapide. Et, pour la
raison qu’il est une partie détachée de l’homme, il dépassera bientôt
l’humanité complète. L’homme moral reste en arrière, parce qu’il lui
faut compter avec la réalité tout entière, et non seulement avec la loi
des choses qui est impersonnelle et par conséquent abstraite.
Ainsi, l’homme avec son pouvoir mental et matériel dépassant de beaucoup
sa force morale, sera comme une girafe exagérée dont la tête se
trouverait soudain projetée à des kilomètres du corps, rendant la
communication normale difficile à établir. Cette tête gourmande, avec sa
vaste organisation dentaire, aura mâché tout le feuillage supérieur du
monde, mais l’aliment atteindra trop tard les organes digestifs et le
cœur souffrira du manque de sang.
De cette présente désharmonie dans la nature de l’homme, l’Occident
semble avoir été joyeusement insouciant. L’énormité de son succès
matériel a détourné toute son attention et il ne s’est félicité que de
l’ensemble. L’optimisme de sa logique va jusqu’à baser les calculs de sa
bonne fortune sur la prolongation indéfinie de ses lignes de chemin de
fer vers l’éternité. Il est assez superficiel pour penser que tous les
demains ne sont que des aujourd’huis, auxquels se sont ajoutés des
vingt-quatre heures répétées. Il ne s’effraie point de la crevasse qui
s’élargit tous les jours, entre les magasins toujours plus grands de
l’homme et le vide de son humanité affamée. La logique ne sait pas que
sous le lit le plus bas de ses couches infinies de fortune et de
confort, des tremblements de terre n’attendent que le moment de
restaurer l’équilibre du monde moral, et un jour le gouffre baillant du
vide spirituel s’emplira de toutes ces choses qui ont un amour éternel
pour la poussière.
L’homme dans sa plénitude n’est pas puissant, mais parfait. Par
conséquent pour le changer en un simple pouvoir il vous faut rogner son
âme autant que possible. Quand nous sommes entièrement humains, nous ne
pouvons nous sauter à la gorge les uns des autres: notre instinct de vie
sociale, nos traditions d’idéal moral s’y opposent. Si vous voulez faire
de moi un boucher d’êtres humains, il vous faudra briser cette plénitude
de mon humanité par une discipline qui tuera ma volonté, assourdira mes
pensées, rendra mes mouvements automatiques, et alors de la dissociation
de l’homme personnel complexe sortira cette abstraction, cette force
destructive qui n’a pas de relation avec la vérité humaine et peut en
conséquence être facilement brutale ou mécanique.
Retirez l’homme de son entourage naturel, de la plénitude de sa vie
communale, avec toutes ses vivantes associations de beauté, d’amour et
d’obligations sociales et vous pouvez le changer en autant de fragments
de machine qu’il vous plaira pour la production de la richesse sur une
échelle gigantesque. Changez un arbre en une bûche et il brûlera pour
vous, mais il ne portera jamais de fleurs ni de fruits vivants.
Ce procédé de déshumanisation est employé dans le commerce et la
politique. Et des longues douleurs d’enfantement de l’énergie mécanique
est né cet appareil complètement développé, appareil de pouvoir
magnifique et d’appétit surprenant qu’en Occident on a baptisé: la
Nation. Ainsi que je l’ai dit auparavant, en sa qualité d’abstraction
elle a, avec la plus grande facilité, dépassé de loin l’homme moral
complet. Et, avec la confiance d’un fantôme et l’insensible perfection
d’un automate, elle a causé des désastres avec lesquels les dispositions
volcaniques de la jeune lune auraient honte d’être comparées. Le
résultat: le soupçon de l’homme pour l’homme pique tous les membres de
cette civilisation comme les poils de l’ortie. Chaque pays jette son
filet d’espionnage au fond de la bourbe des autres, pêchant leurs
secrets, ces traités perfides qui se développent dans les profondeurs
boueuses de la diplomatie. Et quel est ce service secret, si ce n’est le
trafic souterrain de la nation en enlèvements, assassinats et trahisons
et tous les vilains crimes engendrés dans les abîmes de la putréfaction?
Parce que chaque nation a sa propre histoire de vols, de mensonges et de
parjures, la jalousie et la suspicion internationale ne peuvent que se
développer, et la honte morale internationale s’anémie jusqu’au
ridicule. Les trompettes de la juste indignation nationale ont si
souvent changé d’air selon le temps et les changeants groupements
d’alliances diplomatiques, qu’elles sont devenues un numéro amusant du
music-hall politique.
Je reviens de visiter le Japon, après avoir exhorté cette jeune nation à
s’appuyer sur les idéaux les plus élevés de l’humanité et à ne jamais
suivre l’Occident dans son acceptation de l’égoïsme organisé du
Nationalisme comme sa religion, à ne jamais se laisser tenter à profiter
de la faiblesse de ses voisins, à ne jamais manquer de scrupules en
traitant avec les faibles, malgré que le contraire serait glorieusement
assuré de l’impunité, et à tendre la joue droite de son humanité la plus
noble au baiser d’admiration de ceux qui ont le pouvoir de la frapper.
Certains journaux louèrent mes paroles pour leurs qualités poétiques,
tout en ajoutant avec un sourire de mépris que c’était là la poésie d’un
peuple vaincu. Je sentis qu’ils avaient raison.
Le Japon a appris dans une école moderne comment devenir puissant.
L’éducation est faite et il n’a plus qu’à jouir des fruits de ces
leçons. L’Occident, par la voix de tonnerre de ses canons a dit à la
porte du Japon: Qu’une Nation soit--et une Nation fut.
Et maintenant qu’elle existe, pourquoi du fond de tout votre cœur,
Occidentaux, ne vous sentez-vous pas heureux et ne dites-vous pas que
c’est parfait? Pourquoi faut-il que j’aie vu dans un journal anglais
commenter amèrement un Japon qui se vantait de la supériorité de sa
civilisation--ce que les Anglais, de même que les autres nations, ont
fait depuis des siècles sans rougir? Parce que l’idéalisme de l’égoïsme
doit s’entretenir dans l’ivresse par une dose continuelle
d’auto-louanges. Mais les mêmes vices qui vous semblent si naturels et
inoffensifs dans votre propre vie, vous surprennent et vous contrarient
par leur caractère désagréable lorsque vous les voyez chez les autres.
Et c’est pourquoi, lorsque vous voyez la nation japonaise, créée à votre
image, se lancer dans sa carrière de vantardise nationale, vous secouez
la tête et dites: ça ne vaut rien. Cela n’a-t-il pas été l’une des
causes qui ont fait, sur certaine côte, réclamer la «préparation» à
opposer à une force du mal une plus grande force du mal?
Le Japon proteste qu’il a son _bushido_, qu’il ne saurait jamais être
traître à l’Amérique, à laquelle il doit sa gratitude. Mais l’Amérique a
de la peine à le croire, car la sagesse de la Nation n’est pas dans sa
foi dans l’humanité, mais dans sa défiance complète. Elle se dit que ce
n’est pas au Japon du _bushido_, le Japon à l’idéal moral, qu’elle a
affaire, c’est à l’abstraction d’égoïsme populaire, c’est à la Nation,
et une Nation ne peut se fier à une Nation que lorsque leurs intérêts
sont communs, ou tout au moins n’entrent pas en conflit. En réalité,
l’instinct américain lui dit que la venue d’un autre peuple dans l’arène
des nationalités est une addition nouvelle au mal qui contredit tout ce
qui est le plus élevé chez l’homme et prouve par son succès que le
manque de scrupule est le chemin de la prospérité--et que la bonté,
c’est bon pour le faible et que Dieu est la seule consolation qui reste
au vaincu.
Oui, c’est cela la logique de la Nation. Et elle ne prêtera jamais
l’oreille à la voix de la vérité et de la bonté. Elle continuera sa
danse en rond de corruption morale, reliant l’acier à l’acier et la
machine à la machine; foulant à ses pieds toutes les douces fleurs de la
foi simple et les idéaux vivants de l’homme.
Mais nous nous trompons nous-mêmes par cette pensée que l’humanité en
nos jours modernes est plus «avancée» que jamais auparavant. La raison
de ce leurre, c’est que l’homme a en plus grande proportion ce qui est
nécessaire à sa vie et ses maux physiques sont allégés avec plus
d’efficacité.
Mais la part principale de ceci est produite, non par le sacrifice
moral, mais par le pouvoir intellectuel. En quantité, c’est grand, mais
cela jaillit de la surface et se répand par-dessus. La science et ses
applications sont puissantes dans leurs effets extérieurs, mais elles
sont les servantes de l’homme et non l’homme lui-même. Leur service est
comme le service d’un hôtel où il est impeccable, mais l’hôte est
absent; c’est plus confortable qu’hospitalier.
C’est pourquoi nous ne devons pas oublier que les organisations
scientifiques qui s’étendent dans toutes les directions renforcent notre
pouvoir, mais non notre humanité. Avec le développement du pouvoir, se
développent aussi le culte et l’adoration égoïste de la Nation; et
l’individu permet volontiers à la Nation de faire sur son dos des
promenades à âne; et cette anomalie se produit qui doit avoir de si
dangereux effets: que l’individu adore un Dieu, auquel il sacrifie tout,
qui est moralement très inférieur à lui-même. Ceci n’aurait jamais été
possible si le dieu avait été aussi réel que l’individu.
Permettez-moi d’en donner un exemple. Dans certaines parties de l’Inde,
il a été enjoint aux veuves, comme un acte de grande piété, de se passer
d’eau et de nourriture un certain jour par quinzaine. Ceci conduit
souvent à une cruauté, inutile et inhumaine. Et cependant les hommes ne
sont pas, par nature, cruels à ce point. Mais cette piété étant une
simple abstraction irréelle, elle étouffe complètement le sens moral de
l’individu, de même que l’homme, qui ne ferait pas de mal inutilement à
un animal, cause d’horribles souffrances à un grand nombre d’innocentes
créatures quand il étouffe ses sentiments sous l’idée abstraite de la
«Chasse». Parce que ces idées sont la création de notre cerveau, parce
qu’elles sont des classifications logiques, c’est pour cela qu’elles
pourront si souvent cacher sous leur brume la personne réelle de
l’homme.
Et l’idée de la Nation est un des plus puissants anesthésiques que
l’homme ait inventés. Sous l’influence de ses pensées un peuple entier
peut exécuter son programme systématique d’égoïsme virulent sans
s’apercevoir le moins du monde de sa perversion morale--en réalité, se
fâchant dangereusement si on la lui fait remarquer.
Mais ceci peut-il continuer indéfiniment, qui fait de notre nature
vivante un désert d’insensibilité morale? La Nation peut-elle échapper à
jamais à sa «Nemesis»? Ce pouvoir géant d’organisation n’a-t-il point de
bornes en ce monde contre lesquelles il peut se briser d’autant plus
complètement que sa force et sa vélocité sont terribles? Croyez-vous que
le mal puisse être d’une façon permanente empêché d’agir par la
concurrence du mal? et qu’une conférence de la prudence peut garder, par
un accord mutuel, le diable enchaîné dans son semblant de cage?
La guerre européenne des Nations fut la guerre de la rétribution.
L’homme, la personne, doit protester pour sa vie même contre l’amas de
choses là où il devrait y avoir un cœur, de systèmes et de polices où
devrait couler le flot vivant des rapports humains. Les temps sont venus
où, pour le salut du monde entier outragé, l’Europe connut en sa propre
personne l’absurdité terrible de cette chose qu’on appelle la Nation.
La Nation a trafiqué longtemps de l’humanité mutilée. Les hommes, les
plus belles créations de Dieu, sortirent de l’usine nationale, en
multitudes de pantins, faiseurs de guerre et d’argent, comiquement vains
de leur pitoyable perfection mécanique. La société humaine devint de
plus en plus un spectacle de marionnettes de politiciens, de soldats,
d’usiniers et de bureaucrates, mus par les fils d’une merveilleuse et
puissante organisation.
Mais l’apothéose de l’égoïsme ne pourra jamais faire de son interminable
production de haine et de cupidité, de crainte et d’hypocrisie, de
suspicion et de tyrannie, une fin en elle-même? Ces monstres croissent
en monstrueuses formes mais jamais en harmonie. Et la Nation ne peut
prendre qu’une corpulence inimaginable, non d’un corps vivant, mais
d’acier, de vapeur et de bureaux, jusqu’à ce que sa difformité ne puisse
plus longtemps contenir cette laideur volumineuse, jusqu’à ce qu’elle
commence à craquer et à bâiller, à respirer le sang et le feu, jusqu’à
ce que sonne le tocsin dans le tonnerre de ses canons. En cette guerre
l’agonie de la Nation a commencé. Brusquement, tout son mécanisme
s’affolant, elle a commencé la danse des Furies, brisant ses propres
membres, éparpillant leur poussière. C’est le cinquième acte de la
tragédie de l’irréel.
Ceux qui ont quelque foi en l’Homme ne pourront qu’espérer avec ferveur
que la tyrannie de la Nation ne soit point rendue à ses crocs et à ses
griffes, à ses bras de fer si étendus et à son immense cavité
intérieure, tout estomac et point de cœur; que l’homme renaîtra, dans la
liberté de son individualité, du vague enveloppant de l’abstraction.
Le voile a été levé et dans cette guerre effroyable, l’Occident s’est
dressé face à face avec sa propre création, à laquelle il avait offert
son âme. Il doit aujourd’hui savoir ce qu’elle est vraiment.
Il ne s’était jamais permis de soupçonner quelle lente décomposition se
faisait dans sa nature morale, se manifestant souvent en doctrines de
scepticisme, mais plus souvent encore et d’une façon plus dangereusement
subtile dans son inconscience de la mutilation et de l’insulte qu’il
infligeait à une vaste partie du monde. Maintenant il doit reconnaître
la vérité; elle s’est rapprochée de lui.
Et alors de ses propres enfants naîtront ceux qui sauront se libérer de
l’esclavage de cette illusion, de cette perversion de fraternité fondée
sur l’égoïsme, ceux qui se diront les enfants de Dieu et non les
esclaves de la machinerie qui change les âmes en marchandise et la vie
en compartiments, qui, de ses griffes de fer, écorche le cœur du monde
et ne sait pas ce qu’elle fait.
Et nous, les sans-nation du monde, dont la tête a été courbée jusque
dans la poussière, nous saurons que cette poussière est plus sacrée que
les briques dont est construit l’orgueil du pouvoir. Car cette poussière
est fertile en vie, en beauté et en amour. Nous remercierons Dieu de
nous avoir fait attendre en silence dans la nuit du désespoir, d’avoir
eu à supporter l’insulte du fier et le fardeau du fort, et cependant,
tout cela durant, quoique nos cœurs tremblaient de doute et de crainte,
de n’avoir jamais pu croire aveuglement dans le salut offert par la
machinerie à l’homme, mais d’être resté fidèle à notre confiance en Dieu
et en la vérité de l’âme humaine.
Et nous pouvons encore caresser l’espoir que, lorsque le pouvoir aura
honte d’occuper son trône et sera prêt à céder sa place à l’amour,
lorsque le matin viendra nettoyer les traces sanglantes des pas de la
Nation sur la grand’route de l’humanité, on nous demandera d’apporter
notre vase d’eau sacrée--d’eau d’amour--pour adoucir et purifier
l’histoire de l’homme, et sous sa pluie, bénir et rendre fertile la
poussière piétinée des siècles.