Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent
du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une
revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau
devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et
sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de
son pays et de son temps.
On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante
génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un
orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient
emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé
les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la
Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des
couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient
guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé
infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le
sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et
l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un
cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs
remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant
d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative,
sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et
toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais
épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge,
il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait
aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que
pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est
émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au
bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses
les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté.
I
Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline,
Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de
keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake
est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux,
rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes,
qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec
réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes
choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une
jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien
des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces
portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement
rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses
et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération
brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si
consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés,
les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté
féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une
galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des
mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et
se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans
les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe,
ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme
un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant
traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade
qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la
changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis
encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux,
étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits
nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec
complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait
si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés,
presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il
avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de
beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants
souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies,
des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se
plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait
sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare,
Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et
Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens
poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de
la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie
éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au
service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans
l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à
goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur
la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou
l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on
respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on
acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on
trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait
combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir
et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne
mourant_ que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible,
pour savourer des vers comme ceux-ci:
Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur
la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un
saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le
flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait
l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages
caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et
tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de
pourpre, de vert, et de jaune[188].
Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier;
on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés
des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers
où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des
Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et
renonçaient à l'action.
Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui
descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine
gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés
vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe
d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers
l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de
montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se
dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin
ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis
entrelacés.
Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les
pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la
nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans
un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur
l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une
musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux
bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à
travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant
pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches
rocheuses le pavot pend endormi.
Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée
sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle
devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée
de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne;
puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers
l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse
devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse
d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont
accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se
flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée
dans le sol fertile.
Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous
caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de
moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les
voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière
brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline
empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de
caverne en caverne à travers les épaisses vignes
entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes
d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe
divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague
étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que
l'entendre et sommeiller sous les pins[190].
[Note 187:
Frowns perfect-sweet along the brow
Light-glooming over eyes divine,
Like little clouds sun-fringed.....
So innocent-arch, so cunning-simple,
From beneath her gather'd wimple,
Glancing with black-beaded eyes,
Till the lightning laughters dimple
The baby-roses in her cheeks;
Then away she flies.....
Whence that aery bloom of thine,
Like a lily which the sun
Looks thro' in his sad decline,
And a rose-bush leans upon?
Thou that faintly smilest still,
As a Naiad in a well
Looking at the set of day.]
[Note 188:
Some blue peaks in the distance rose,
And white against the cold-white sky,
Shone out their crowning snows.
One willow over the river wept,
And shook the wave as the wind did sigh;
Above in the wind was the swallow,
Chasing himself at its own wild will,
And far thro' the marish green and still
The tangled water-courses slept,
Shot over with purple, and green, and yellow.]
[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.]
[Note 190:
A land of streams! some, like a downward smoke,
Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go.
And some thro' wavering lights and shadows broke,
Rolling a slumbrous sheet of foam below.
They saw the gleaming river seaward flow
From the inner land: far off, three mountain-tops,
Three silent pinnacles of aged snow,
Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops,
Up-clomb the shadowy pine above the woven copse....
There is sweet music here, that softer falls
Than petal from blown roses on the grass,
Or night-dews on still waters between walls
Of shadowy granite, in a gleaming pass;
Music that gentler on the spirit lies,
Than tir'd eyelids upon tir'd eyes;
Music that brings sweet sleep down from the blissful skies.
Here are cool mosses deep,
And thro' the moss the ivies creep,
And in the stream the long-leaved flowers weep,
And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep.
Lo! In the middle of the wood,
The folded leaf is woo'd from out the bud
With winds upon the branch, and there
Grows green and broad, and takes no care,
Sun-steep'd at noon, and in the moon
Nightly dew-fed; and turning yellow
Falls, and floats adown the air.
Lo! sweeten'd with the summer light,
The full-juiced apple, waxing over-mellow,
Drops in a silent autumn night.
All its allotted length of days,
The flower ripens in its place,
Ripens, and fades, and falls, and hath no toil,
Fast-rooted in the fruitful soil.....
But, propt on beds of amaranth and moly,
How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly),
With half-dropt eyelids still,
Beneath a heaven dark and holy,
To watch the long bright river drawing slowly
Its waters from the purple hill.--
To hear the dewy echoes calling
From cave to cave thro' the thick-twined vine.--
To hear the emerald-color'd water falling
Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine!
Only to hear and see the far-off sparkling brine,
Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.]