Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait
que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un
autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une
autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce
que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous
connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est
la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y
a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a
un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos
idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et
diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une
fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des
corps complexes qu'il a formés.
Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons
d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
c'est-à-dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune,
longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle
fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes
qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse
dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort
moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un
poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine
sensation musculaire. Elle est dure et carrée; cela signifie encore
qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux
espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand
j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien
d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un
corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les
sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le
nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature
intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la
cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de
nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant
ce temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les
sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais
que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles,
complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme
Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être
imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de
sensations. À tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et
les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les
impressions par lesquelles il se manifeste à nous.
Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a
en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de
nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres
façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous
apercevons en nous-mêmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame
d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées,
émotions et volontés.[142]» Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit
que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur
la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou
esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des
tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos
impressions ou manières d'être forment tous les fils.
Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là
que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de
blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,
lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de
chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou
superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que
les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots
reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être[143].»
Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles,
nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont;
que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se mettront en
mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance ils
produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue.
Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une série
de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en
les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les
transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les
reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et
de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre
chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple:
Une personne généreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _généreux_
désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités
habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures
et des faits extérieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un
sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion par les
actes extérieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous
approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes
ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi
nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même
cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit
complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la
même: nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans
la nature comme un thermomètre est dans une chaudière: nous
définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre
esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les
variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que
des états et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de
données isolées et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas
de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre science:
partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un
à l'autre, ou de lier un fait à un fait.
[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a
body consists of the notion of a number of sensations of our own, or
of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My
conception of the table at which I am writing is compounded of its
visible form and size, which are complex sensations of sight; its
tangible form and size, which are complex sensations of our organs of
touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of
touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight;
its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition,
which is another word for all the varieties of sensation which we
receive under various circumstances from the wood of which it is made;
and so forth. All or most of these various sensations frequently are,
and, as we learn by experience, always might be experienced
simultaneously, or in many different orders of succession, at our own
choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the
others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed
state of consciousness, which, in the language of the school of Locke
and Hartley, is termed a complex idea.]
[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown
exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of
an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone,
but of all our other feelings. As body is the mysterious something
which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels
and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave
in the case of matter, a particular statement of the sceptical system
by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series
of what are denominated its states, is called in question. But it is
necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking
principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with
our faculties must always remain entirely in the dark. All which we
are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of
consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations,
thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and
complicated.]
[Note 142: "Feelings, states of consciousness."]
[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being
itself affected in a certain way, or affecting other minds in a
certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but
the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is
devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the
ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a
frequently recurring part of the series of feelings, or states of
consciousness, which fill up the sentient existence of that mind.
In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded
on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it,
in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it
excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite
sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important
example of attributes ascribed on this ground, is the employment of
terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of
any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable,
we mean that the contemplation of it excites the sentiment of
admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not
only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some
cases, under the semblance of a single attribute, two are really
predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a
state with which other minds are affected by thinking of it. As when
we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a
certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses
that this state of mind excites in us another mental state, called
approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the
following purport: Certain feelings form habitually a part of this
person's sentient existence; and the idea of those feelings of his
excites the sentiment of approbation in ourselves or others.]
[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy
of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence
between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person
to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of
his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the
former are facts of internal consciousness, the latter, so far as
distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the
senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here
used, means a state of approving and admiring emotion, followed on
occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes
all this, together with our approval of the act of showing honour. All
these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or
followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy
of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena
connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and
whenever the inward feelings and outward facts implied in the word
generosity have place, then and there the existence and manifestation
of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by
another inward feeling, approval.]