II

Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne

sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait

que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un

autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une

autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce

que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous

connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est

la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y

a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a

un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos

idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et

diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une

fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des

corps complexes qu'il a formés.

Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons

d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,

c'est-à-dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune,

longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle

fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes

qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse

dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort

moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un

poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine

sensation musculaire. Elle est dure et carrée; cela signifie encore

qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux

espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand

j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien

d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un

corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les

sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le

nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature

intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la

cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de

nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant

ce temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les

sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais

que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles,

complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme

Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être

imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de

sensations. À tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et

les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les

impressions par lesquelles il se manifeste à nous.

Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a

en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de

nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres

façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous

apercevons en nous-mêmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame

d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées,

émotions et volontés.[142]» Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit

que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur

la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou

esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des

tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos

impressions ou manières d'être forment tous les fils.

Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les

substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là

que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de

blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,

lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de

chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou

superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que

les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots

reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être[143].»

Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles,

nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont;

que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se mettront en

mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance ils

produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue.

Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une série

de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en

les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les

transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les

reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et

de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre

chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple:

Une personne généreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _généreux_

désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités

habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures

et des faits extérieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un

sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion par les

actes extérieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous

approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes

ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi

nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même

cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit

complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la

même: nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans

la nature comme un thermomètre est dans une chaudière: nous

définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre

esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les

variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que

des états et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de

données isolées et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas

de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre science:

partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un

à l'autre, ou de lier un fait à un fait.

[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a

body consists of the notion of a number of sensations of our own, or

of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My

conception of the table at which I am writing is compounded of its

visible form and size, which are complex sensations of sight; its

tangible form and size, which are complex sensations of our organs of

touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of

touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight;

its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition,

which is another word for all the varieties of sensation which we

receive under various circumstances from the wood of which it is made;

and so forth. All or most of these various sensations frequently are,

and, as we learn by experience, always might be experienced

simultaneously, or in many different orders of succession, at our own

choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the

others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed

state of consciousness, which, in the language of the school of Locke

and Hartley, is termed a complex idea.]

[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown

exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of

an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone,

but of all our other feelings. As body is the mysterious something

which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels

and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave

in the case of matter, a particular statement of the sceptical system

by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series

of what are denominated its states, is called in question. But it is

necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking

principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with

our faculties must always remain entirely in the dark. All which we

are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of

consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations,

thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and

complicated.]

[Note 142: "Feelings, states of consciousness."]

[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being

itself affected in a certain way, or affecting other minds in a

certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but

the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is

devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the

ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a

frequently recurring part of the series of feelings, or states of

consciousness, which fill up the sentient existence of that mind.

In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded

on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it,

in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it

excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite

sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important

example of attributes ascribed on this ground, is the employment of

terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of

any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable,

we mean that the contemplation of it excites the sentiment of

admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not

only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some

cases, under the semblance of a single attribute, two are really

predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a

state with which other minds are affected by thinking of it. As when

we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a

certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses

that this state of mind excites in us another mental state, called

approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the

following purport: Certain feelings form habitually a part of this

person's sentient existence; and the idea of those feelings of his

excites the sentiment of approbation in ourselves or others.]

[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy

of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence

between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person

to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of

his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the

former are facts of internal consciousness, the latter, so far as

distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the

senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here

used, means a state of approving and admiring emotion, followed on

occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes

all this, together with our approval of the act of showing honour. All

these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or

followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy

of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena

connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and

whenever the inward feelings and outward facts implied in the word

generosity have place, then and there the existence and manifestation

of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by

another inward feeling, approval.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 78 / 109 题